Généralité du masochisme

 


La structure masochiste de tout fantasme fondamental peut se déduire de la théorie freudienne du masochisme originaire, en tant que phénomène contemporain du refoulement originaire et de la fondation de l'inconscient du sujet. Il indique précisément un reste par rapport au refoulement et une fêlure dans la constitution du savoir inconscient, lorsque virtuellement la répétition pure se substitue à l'articulation signifiante et devient pulsion de mort. C'est dans "Pulsions et destins des pulsions", en 1915, que Freud révolutionne sa manière de penser l'opposition entre sadisme et masochisme, non plus comme deux actions séparées et complémentaires, mais comme la mutation elle-même de l'actif au passif dans le cadre du circuit pulsionnel. Au départ, la pulsion s'assimile à un pouvoir et à un désir sadique de captation, de maîtrise des objets : manger c'est détruire, attraper c'est casser. Le narcissisme intervient dans ce processus en relayant la simple satisfaction auto-érotique de la pulsion partielle, sans faire encore de ce sadisme primitif un mode de jouissance, mais en constituant et mémorisant la source organique de la pulsion dans la région musculaire concernée. La source constitue aussi bien le point de retour de la pulsion sur le corps propre, passant maintenant à la voie passive, ce qui implique l'abandon de l'objet, son ébauche de symbolisation et donc la première apparition du "sujet" en lieu et place de l'objet absent. Logiquement et chronologiquement, la jouissance apparaît donc avec le masochisme, à partir du moment où la douleur ou même la simple passivité prennent valeur pour le sujet de stimulation sexuelle. Quant à la jouissance sadique proprement dite, elle reste secondaire et suppose une identification masochiste préalable, plus fondamentale, se contentant d'effectuer un changement de rôle (maintenant actif) mais non un changement de place (celle de l'objet).

La névrose ou la défense de la jouissance

 


La jouissance castrée qui échoit seulement au sujet divisé par le langage n’est pas facile à accepter. Il y a une jouissance que le sujet névrosé entend défendre, préserver, en même temps qu’il s’en défend et s’en protège : c’est la jouissance de l’Autre. Il la défend tout d’abord en refusant la jouissance pour lui-même, se maintenant dans l’insatisfaction coutumière ; il s’en défend en multipliant les manœuvres indiquant qu’il refuse également la castration pour son compte. Cette jouissance de l’Autre, s’en ferait-il l’ardent défenseur s’il ne la sentait pas confusément en danger et même en danger d’inexistence ? Par ailleurs ne faut-il pas qu’il l’imagine totale et parfaite pour trembler ainsi devant elle ? Car il est clair qu’il la confond avec la puissance possessive d’un Surmoi contre lequel il se révolte en permanence tout en se soumettant à son prestige et à son désir, qu’il confond volontiers avec une demande imaginaire. “Car il se figure que l’Autre demande sa castration” dit Lacan. Il oscille donc entre défense et demande : demande à la place du désir et défense à la place de la jouissance. Ces deux tendances ne sont pas celles du sujet, sujet du désir et sujet castré, mais celles du moi que le névrosé fortifie parce qu’il se fait fort, grâce à lui, de combler les possibles défaillances de l’Autre et en même temps — toujours ce double jeu — de pouvoir se donner “tout entier” à Lui. La fameuse générosité du névrosé ! Et s’il est moins fort que prévu ou moins en forme, ce moi, alors le sujet déprime et se sent coupable d’infâmie : il n’est plus rien et le fait savoir à la ronde, n’hésite pas à compenser ce manque-à-être par le manque qu’il prétend alors être et incarner. Même au creux de la vague, dans la plus profonde détresse, il ne se résout pas à la castration qui signifierait pourtant le vrai désir. Mais ce moi fort, ou fort faible, se montre d’une tyrannie à la mesure de la possession dont il se croit victime par l’Autre. Sans être pervers lui-même, sinon dans ses fantasmes, il est la face cachée du pervers : tantôt il joue à l’interdicteur et tantôt au transgresseur. Dans le premier cas, il atteint sa jouissance limite dans la douleur du symptôme, dans le second il éprouve la jouissance atténuée d’un plaisir fautif, et si ce sentiment diminue trop il n’éprouve plus rien du tout.

Le désir d'inceste. Ou l'impossible à dire

 

Louise Bourgeois


Le désir d'inceste, désir fondamental, pointe la Chose (maternelle) comme objet absolu du désir et souverain Bien, tout en l'invalidant radicalement : ce désir est interdit, inconscient évidemment, mais surtout impossible à assouvir puisque son objet s'avère à jamais perdu, autant qu'irremplaçable. Telle est la voie freudienne clairement dégagée par Lacan (séance du 09/12/1959 de son Séminaire VII L'Ethique de la psychanalyse) : "Freud apporte, aux fondements de la morale, que la loi fondamentale c’est la loi de l’interdiction de l’inceste... Il est important qu’il y ait un homme qui, à un moment donné de l’histoire, se soit levé pour dire : "C’est là le désir essentiel". Et encore : "On peut dire que le pas fait, au niveau du principe du plaisir, par Freud, est celui-ci : c’est de nous montrer qu’il n’y a pas de Souverain Bien, que le Souverain Bien, qui est das Ding, qui est la mère, qui est l’objet de l’inceste, est un bien interdit, et qu’il n’y a pas d’autre bien. Tel est le fondement, renversé chez Freud, de la loi morale."

Il n'y a pas d'autre souverain Bien et l'éthique devra donc faire avec ce vide de la Chose originelle ; de même qu'elle devra - pragmatiquement - faire avec la possibilité, la réalité des dix péchés prohibés, en tant qu'ils forment l'ordinaire de la vie sociale et ne peuvent qu'être contenus. Le seul objet défendu "catégoriquement", au sens kantien, étant la Chose - mais, avant d'être, éventuellement, catégorique, l'énoncé d'un tel interdit pourrait bien s'avérer inutile, redondant, et surtout impossible même à formuler. Nous parlons ici, bien entendu, de l'inceste impliquant la mère - celui dont on ne parle jamais, et pour cause. Rappelons que la réalisation de cet inceste, désir fondamental, fin même du désir, signerait aussi la fin et l'inutilité de la demande, de toute parole. Ce n'est donc pas la loi qui interdit l'inceste mais l'impossible de l'inceste qui permet l'énonciation de toute loi, et la possibilité de la parole en général. C'est bien pourquoi les Dix Commandement n'en parlent pas étrangement, de l'inceste en général, n'en tiennent littéralement pas "compte", alors qu'ils le présupposent nécessairement, logiquement.

Le mythe d’une perversion homosexuelle masculine

 


En tant que mode de réponse à l'angoisse de castration, l'homosexualité (tout comme l'hétérosexualité, d'ailleurs) n'appartient à aucune structure clinique particulière et présente une grande variété. On la rencontre aussi bien dans la psychose que dans la perversion ou la névrose, et bien sûr aussi dans la sublimation, comme quoi son caractère supposément "pathologique" n’est que leurre et préjugé. L’homosexualité, comme telle, n’appartient pas au champ des perversions ; mais bien sûr il y a des sujet pervers homosexuels, et sans doute des manifestations particulières de la perversion dans ces cas-là. Dans la mesure où elle consiste à aimer les hommes, voire la virilité pour elle-même, et non les femmes (ce qui peut paraître un truisme), il est difficile de ne pas voir dans l’homosexualité masculine un réinvestissement de l'amour paternel, même si l'image du père est généralement recouverte par celle de la mère, ce qui permet au sujet d’assumer la plupart du temps le "genre" masculin. Le lien privilégié que celui-ci entretien avec sa mère n'empêche pas le noyau amoureux père-enfant d'être déterminant. 

Le couple pervers et son contrat

 

Michel Fourniret et Monique Olivier


On serait assez mal fondé à disjoindre la perversion de l'amour, voire de l'amour conjugal, étant donné la particulière solidité de certains couples pervers et le talent non moins remarquable que ces sujets manifestent à témoigner littérairement de l'amour. Certes il ne s'agit pas de romances, et il conviendrait de distinguer parler d'amour et discourir sur l'amour. Mais il n'est pas exclu que ce discours puisse séduire l'autre, l'embobiner, le ravir, d'autant qu'il ne se livre jamais que sous la forme contraignante du contrat.

Le contrat pervers n'exclut pas l'autre, comme on l'entend parfois, mais il réduit l'autre au rang de spectateur impuissant et par là complice. La rupture de ce type particulier de lien amoureux, la rupture de ce couple ne peut donc avoir pour cause que la rupture du contrat en question. La cause de cette rupture réside dans le scandale dévoilé, dans le fait qu'à un moment donné le secret scellant au plus profond le contrat est dénoncé par l'un des deux partenaires. Comme si la règle factice qui leur tient lieu d'entente, comme si le savoir faire partagé n'avait de consistance qu'à demeurer ésotérique, et potentiellement menaçant pour l'extérieur. Ceci dit, si l'amour pervers ne se nourrit pas franchement du désir de l'Autre, il ne réside en aucune manière dans la fusion, ou dans une symétrie que la réversibilité sado/maso, par exemple, pourrait à tort laisser croire. Pour comprendre la consistance même du couple pervers, il faut en souligner l'essentielle disparité. Pour que la perversion fonctionne, il faut toujours que l'un soit identifié comme étant le pervers pour l'autre, afin que ce dernier puisse entrer dans le jeu en tant que victime consentante, complice, et au bout du compte manipulatrice. Tout est fait pour que la manipulation se répète à la perfection et triomphe ; cela suppose une certaine "tenue", un "savoir vivre" conjugal, ne serait-ce que pour respecter et entretenir la mécanique elle-même… ; si l'autre doit finalement être réifié et utilisé comme objet de jouissance, il doit être en quelque sorte protégé dans son altérité même.

Subversive passion

 


Quoi de plus a-social et de plus marginal, en principe, que le couple passionné ? Mais voilà, si ce dernier fait mine de ne pas s'intéresser au social, le social, lui, s'intéresse à la passion où il voit à la fois une menace pour le respect de la norme et une forme basique, quoique inavouable, de la norme sociale. Qu'y a-t-il de si inavouable ou de si secret au principe de la passion, que la classique "déclaration d'amour" ne saurait même exprimer ou percer ? Ecrire à l'être aimé semble moins un aveu volontaire qu'une décharge nécessaire, comme s'il fallait moins se rapprocher de l'objet que le tenir à distance, éviter une trop complète et dangereuse proximité avec lui. Masochisme foncier de toute passion, qui consiste à jouir en subissant, en souffrant la présence a-normale de l'aimé idéal. 

Non seulement la passion constitue un dérèglement social, au moins en puissance, mais elle est décrite également comme néfaste et toxique pour les protagonistes eux-mêmes. Pour reprendre la célèbre formule de Freud, le couple passionné relève d'une sorte de "foule à deux" hypnotique et psychotique, dans son retrait tendanciellement absolu. Parallèlement, le couple passionné ne passe pas inaperçu et concerne malgré tout l'Autre social. Celui-ci le toise, avec désapprobation, jalousie ou amusement, mais dans le fond se sent regardé et comme "accusé" par le couple. C'est pour cela qu'il s'efforce de culpabiliser, le plus possible, l'exhibition de la passion. Partant, il n'aura de cesse d'exiger l'aveu d'une improbable conspiration. Comme si le secret, l'inavouable au cœur duquel se tient nécessairement le duo passionnel était intentionnellement caché à l'Autre social, comme si passion devait rimer avec trahison. 

Le fantasme du voyeur

 


En tant que mode de subjectivité perverse, le voyeurisme n'est intelligible que rapporté à la pulsion scopique ; inversement, cette pulsion comme toute pulsion en général ne se comprend qu'en référence au sujet et à ce qui le conditionne nécessairement, soit le signifiant. Le sujet pervers ne se définit pas comme victime de la pulsion, ou débordé par elle : d'abord parce que la perversion n'est pas la pulsion, ensuite parce que ni la pulsion ni la perversion ne peuvent être vues comme des "débordements".

Pour bien comprendre la fonction réelle du regard dans le voyeurisme, il faut remonter jusqu'à la distinction freudienne de la pulsion et de l'objet. L'objet n'est qu'un élément de la pulsion, et ce n'est pas ce que la pulsion capte ou atteint comme étant de nature à la satisfaire. L'objet est ce qui représente nommément le sujet dans la perversion (ainsi du regard dans le voyeurisme). L'objet véritable se constitue comme l'absence même derrière la multitude "indifférente" (Freud) des objets effectivement appréhendés. La satisfaction de la pulsion, au niveau de l'objet, est impossible : l'objet est depuis toujours perdu, disparu. Si satisfaction il y a, néanmoins, ce ne peut être qu'en fonction de ce ratage et de la remise en circuit de la pulsion qu'il opère. Du coup l'objet n'est rien d'autre que ce rien, ce vide sans cesse contourné suivant les quatre figures (de l'objet 'a') que sont, d'après Lacan, le sein, les fèces, le regard et la voix. Ces quatre objets présentifient la jouissance comme absente, comme perdue, comme interdite.

Mélancolie et mauvaise foi

 

Mélancolie par Domenico Fetti, vers 1618


On aurait tort de ne voir dans la mélancolie qu’une forme de « manque », une passivité de l’âme et une tendance chronique à la « dépression ». Ce dernier terme, en particulier, occulte le caractère passionnel et virulent d’une attitude qui consiste à s’accuser soi-même de tous les péchés, de toutes les indignités, et à se représenter comme l’être le plus immonde qui soit. Autrement dit, comme le remarque finement Serge André (L’imposture perverse, Seuil, 1993), le sujet mélancolique ne se contente pas de se « plaindre », il « porte plainte » littéralement contre ce qu’il est devenu lui-même, objet-déchet livré à la jouissance de l’Autre, et contre tous les semblants qui gouvernent le monde. Cette identification au statut d’objet et la jouissance qui s’y attache, permet de relier de façon pertinente la mélancolie avec la structure perverse, la première apparaissant comme un trait privilégié de la seconde (même si on la rencontre également dans les principales névroses et certaines psychoses).

Sexualité féminine et perversion

 

Circé offrant la coupe à Ulysse, par John William Waterhouse, 1890


Lacan affirmait que l'homme était le "sexe faible" quant à la perversion, et niait, tout comme Freud et la plupart de ses successeurs, l'existence d'une structure perverse typiquement féminine. Et cependant selon la psychanalyse la femme n'est pas sans rapport avec la perversion ; il reste à voir comment et pourquoi elle y collabore.

En supposant - ce qui reste à démontrer - que la femme soit avant tout du côté de l'amour (jusqu'à ses formes extrêmes et pathogènes, comme l'érotomanie), et l'homme plutôt porté sur la satisfaction de la pulsion sexuelle, il n'en demeure pas moins vrai - selon une remarque de Freud lui-même - que l'exaltation amoureuse emporte une reviviscence de l'activité sexuelle, réelle aussi bien que fantasmatique. Sous cet aspect, les femmes seraient capables de perversions sexuelles exactement au même titre que les hommes, mais cela ne constituerait en rien une perversion typiquement féminine.

Le mythe d'une perversion homosexuelle féminine

 

Enseigne profane : femme chevauchant un phallus, Musée de Cluny


La question de l'homosexualité féminine soulève généralement deux types de problèmes, qui se rejoignent d'ailleurs : le premier concerne le rapport apparemment asymétrique entre les formes masculines et féminines de l'homosexualité, le second est celui de l'existence d'une forme - soi-disant - typiquement féminine de "perversion", se manifestant (entre autres) par des traits spécifiques d'homosexualité. Reste à savoir dans quels cas précisément et selon quelles modalités car il est évident que l'homosexualité en général, pas plus féminine que masculine, ne saurait être rangée dans une quelconque catégorie clinique. L'hypothèse selon laquelle l'homosexualité, en général, relèverait soit d'une forme de perversion soit d'une forme de névrose, est totalement exclue. Lacan soutenait, quant à lui, que l'homosexualité ne pouvait signifier que l'amour du même, c'est-à-dire du sexe universellement masculin symbolisé par le phallus, tandis que l'amour des femmes méritait de quelque forme qu'il se présente le qualificatif d'hétérosexuel, puisque aimer une femme revient toujours à aimer l'autre sexe. De ce point de vue, écartant résolument le critère de l'inversion, il n'y aurait tout simplement pas d'homosexualité féminine, pas plus d'ailleurs que de perversion féminine. Pourtant, si l'on parvient à montrer que le fantasme de certaines femmes incluant une forme particulière de fétichisme relève de la perversion (au sens psychanalytique, c’est-à-dire structural, donc sans aucune connotation normative, morale ou médicale) il faudra bien admettre que leur identification phallique les éloigne radicalement de l'amour des femmes et donc de l'hétérosexualité. 

L’érotomanie entre psychose et perversion

 


Classiquement, l'érotomanie se définit comme un état passionnel de la femme qui semble fort éloigné de l'activisme pervers, essentiellement masculin ; nous verrons cependant qu'elle constitue une alternative à la perversion, autant qu'au déclenchement psychotique. On serait pourtant fondé à parler de "psychose passionnelle" en suivant le descriptif proposé naguère par G. de Clérambault, distinguant un Postulat et trois phases. Le Postulat, c'est que l'objet aimé a commencé : l'amour provient de lui. D'abord, la phase d'espoir se soutient de l'orgueil et de la certitude d'être aimé par un homme "de bien", que suit bientôt la phase de dépit, ou de l'orgueil blessé, tandis que la troisième est celle de la haine ou de la "vindication", plaçant l'objet en position de victime.

Le transvestisme et les femmes

 


Tout comme les transsexuels, les "vrais" travestis sont des hommes. Mais à la différence des premiers, ceux-ci ne rejettent pas leur identité sexuelle masculine puisqu'ils s'installent plutôt dans la bissexualité, et jouissent de cette division caractéristique. C'est cette distinction entre transsexualisme et transvestisme qui compte, beaucoup plus que la répartition secondaire faite habituellement entre 1° les travestis hétérosexuels, qui s'habillent en femme exclusivement dans le cadre de l'acte sexuel et sa préparation, et qui s'apparentent aux fétichistes ; 2° les travestis exhibitionnistes qui jouent sur le registre de l'extravagance et du spectacle, et atteignent leur jouissance dans l'acte du dévoilement ; 3° les travestis homosexuels, souvent prostitués (et parfois transformés pour les besoins de cette activité), qui exacerbent et parodient la dimension séductrice d'une féminité stéréotypée. Donc, contrairement au transsexuel, le travesti n'est pas directement identifié à la mère, mais à son phallus imaginaire ; récusant l'attribution phallique du père, il se fait lui-même phallus au moyen du vêtement, et porte celui-ci "comme" une femme, c'est-à-dire comme il s'imagine qu'une femme doit le porter. En tant qu'homme lui-même, il ne fait qu'hyper-représenter la représentation masculine du féminin et sa fantasmatique "sexy". Le travesti approche le féminin exclusivement par le biais de la séduction, mais surtout par la séduction des signes de la féminité eux-mêmes (que cela soit la parure ou les "formes"), puisque généralement la manœuvre ne vise pas à séduire l'autre (homo ou hétéro) mais soi-même dans le miroir… L'assortiment d'une séduction fascinée et généralisée avec la parodie excentrique du féminin constitue la manière d'être la plus courante du travesti.

Le passage à l'acte de la "jeune homosexuelle" (Freud)

 


Le cas de la "jeune homosexuelle" permet à Freud d'illustrer sa thèse, déjà affirmée en 1919, selon laquelle la perversion s'enracine dans l'histoire oedipienne du sujet. C'est l'occasion également de distinguer rigoureusement deux sortes de comportements, l'"acting-out" et le "passage à l'acte", ce dernier étant en l'occurrence analysé par Freud comme "réponse perverse" (en l'espèce une tentative de suicide). On connaît donc l'histoire de cette jeune fille de bonne famille, éprise d'un amour platonique pour une Dame plus âgée, plutôt du genre cocotte mondaine, mais que cette jeune fille idéalise au point de se comporter devant elle en amoureux transis, sur le modèle de l'amour courtois. Aucun symptôme, aucune plainte ne justifie sa présence dans le cabinet du psychanalyste, sinon une démarche du père que cette liaison exaspère, d'autant que visiblement la jeune fille provoque son père en s'exhibant sans retenue en compagnie de la Dame.

Le pervers en analyse

L'inquiétude chronique des Etats et des opinions publiques face à la progression supposée des crimes et des délits sexuels s'accompagne de doutes et d'interrogations elles-mêmes récurrentes sur une éventuelle complicité du Pouvoir avec le Mal... On sait que le ressort de la perversion tient au défi que ces sujets lancent à l'ordre du maître, qu'il soit moral ou institutionnel, un défi qui se transforme en jouissance lorsque la publicité faite autour de leurs actes suscite l'angoisse de la population. La psychanalyse doit relever ce défi si elle ne veut pas devenir complice d'une obsession actuelle pour la transparence, qui vaudrait pour confession voire comme rédemption pour les criminels sexuels. Dans ce chorus, la psychanalyse a pour vocation d'articuler clairement éthique et clinique, s'il est vrai qu'elle inverse le discours du maître.

Du contrat pervers à la perversion de l'analyse

Il est une constante dans les rapports du pervers avec l'Autre en général : c'est sa façon de tourner la loi en la transformant en contrat. Mais une espèce de contrat bien particulière, d'où le tiers est absent. Par exemple dans la maxime sadienne qui me garantit le droit de jouir de la totalité ou d'une partie du corps de l'autre, aucune mention n'est faite du désir de cet autre, comme étant précisément arrimé au désir d'un tiers, un grand Autre. Dans tout contrat pervers, ou perverti, l'instance tierce se trouve ainsi en position d’exclusion.

La situation analytique elle-même, dans laquelle un sujet pervers peut être amené à se trouver, deviendra perverse si ce dernier parvient à ses fins qui est d'abolir le désir du psychanalyste, de l'annihiler comme parole désirante silencieuse et de le réduire à un regard, dans une position de face-à-face. Transformer la situation analytique en mise en scène du fantasme. On peut poser la question de savoir si l'analyse ne se transforme pas quelques fois en une mise en scène perverse, et si le psychanalyste ne va pas jusqu'à manifester – sans doute à son corps défendant - une complicité active avec la perversion du patient. C'est le cas, à l’évidence, lorsque certains psys érigent à la place de l'instance tierce un être aussi peu crédible et aussi abstrait que l'institution psychanalytique elle-même. Inutile de dire que le pervers, contrairement au névrosé peut-être, n'est pas dupe : il s'oppose de tout son être à cet écran de fumée qu'est le discours, en rappelant que la vrai cause, c'est l'objet de jouissance qu'il incarne. Pire encore, si le psychanalyste entend faire triompher à terme l'ordre moral, s'il prétend faire rentrer le pervers dans la norme en vigueur, son échec est assuré.

D'une manière générale, quand l'analyste tente de modifier le désir de l'Autre, de le manipuler pour quelques fin que ce soit (fût-ce le guérir ou lui faire du bien), il joue un jeu pervers et devient complice de son patient. Celui-ci aura beau jeu de l'identifier à un gendarme, gardien d'une loi stérile que l'on peut s'amuser à défier. Car, spontanément, le pervers n'aborde pas l'analyste par le biais de son savoir supposé, comme dans le transfert du névrosé, mais depuis son pouvoir supposé. Il entend démontrer que son propre pouvoir est supérieur, comme pouvoir de faire jouir. Il parviendra à ses fins si l'analyste entre imprudemment dans le contrat que souhaite établir le patient ; ce contrat stipule que chacun des deux protagonistes aura à y gagner. Donc il faut se représenter le pervers comme un être défiant a priori toute loi sociale, y compris la règle analytique lorsque celle-ci se présente comme une technique à visée normative, contractuelle, car le sujet n'aura alors aucune peine pour lui substituer son propre contrat de dupe. Au moins le pervers n'est-il pas ignorant du pouvoir de l'objet, en tant que cause du désir et de la jouissance de l'Autre. C'est toute la valeur de son "éthique", si l'on peut dire !

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Le secret partagé du pervers

La jouissance perverse, dans la mesure où elle admet sans l'admettre la loi du désir comme désir de l’Autre, ne se déploie convenablement que par l'effet d'une médiation d'un tiers complice. Celui-ci est convoqué comme témoin d'une possible et avantageuse transgression de la loi. A la différence de l'obsessionnel qui complote (et jouit) dans la solitude de son fantasme, le pervers a besoin du regard de l'Autre qui n'est jamais qu'une transposition de la figure maternelle. Comment parvient-il à le compromettre, à le piéger au point d'en faire un véritable complice ? Au moyen du secret partagé : réduire le témoin au mutisme et à l'immobilité du simple fait qu'il sait quelque chose d'essentiel sur l'autre et que l'autre sait qu'il le sait, le condamner à faire comme s'il ne sait pas. Du fait que le secret porte sur la transgression de la loi, doublement inavouable, son ressort n'est plus la confiance mais la culpabilité. 

Il est possible que certains pervers tentent de piéger le psychanalyste un peu trop docile, un peu trop écoutant, vite prisonnier de son devoir de réserve et, du point de vue du pervers, complice impuissant des méfaits perpétrés. Le pervers et l'analyste partagent ainsi le savoir d'une tromperie qui fait fonds sur l'illusion de tout savoir concernant la loi : tous coupables d'ignorer l'ineptie et la fausseté de la loi paternelle ! Le pervers n'a de cesse d'exiger l'aveu même de ce désaveu, de la part de victimes transformées en complices. S'il opère au nom d'une quelconque loi du père, le psy est donc d'emblée supposé trompé et par-là même (c'est la conviction du pervers) trompé-trompeur, c'est-à-dire complice. Il faut donc désamorcer le piège et rester sourd à la supposition, à la révélation victorieuse (dont jouit le pervers) de la tromperie, en admettant que la loi a toujours déjà été trompée (mais non tromperie elle-même), pervertie (fût-ce par le père, mais non perversion comme telle), et c’est pourquoi elle doit opérer.

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La division spécifique du sujet pervers

 « …C’est le sujet reconstitué de l’aliénation au prix de n’être que l’instrument de la jouissance. » (Jacques Lacan)

Il ne suffit pas de dresser la liste des égarements polymorphes de la sexualité humaine pour parvenir au diagnostic de « perversion ». La psychanalyse freudienne, puis lacanienne, insiste sur le fait que la perversion est une position subjective au même titre que la névrose ou la psychose. Énumérons les quatre découvertes freudiennes à ce « sujet » : 1° distinction de la pulsion, de l’objet pulsionnel, et de la perversion (1905, 1915) ; 2° prépondérance du fantasme dans la perversion, en tant que nouage du sujet et d’un point de jouissance (1919) ; 3° la perversion n’est pas une question, mais une réponse, à la différence de la névrose et notamment de l’hystérie : autrement dit, la perversion n’est pas un symptôme (1920) ; 4° la fin de l’œuvre freudienne isole un mécanisme psychique inconscient où le sujet dit non à la castration, la verleugnung, terme traduit par « déni » ou « désaveu » : le sujet pervers est divisé de façon spécifique (1927).

Si la catégorie de « sujet » se déduit de l’œuvre freudienne, elle n’y est pas formée : elle apparaît chez Lacan comme sujétion au signifiant, et c’est cette sujétion que refuse le pervers, en même temps que la castration de l’Autre. Lacan montre comment le sujet pervers se « reconstitue de l’aliénation » en ne se référant qu’à un signifiant-maître (S1), auquel il s’identifie, et en se figeant dans la rigidité de l’objet, son « être », qu’il voue à la jouissance de l’Autre. Le fétiche sera construit à partir de cette coalescence du S1 et de l’objet. Des deux opérations d’où surgit le sujet chez Lacan, l’aliénation et la séparation, le pervers se pare et même se remparde de la seconde. Contrairement au névrosé, il choisit l’être plutôt que la pensée, ce qui ne l’empêche pas d’être un sujet, même si c’est un sujet pétrifié. La division, c’est chez l’Autre, qu’il prétend la causer, afin de pouvoir restaurer la plénitude perdue et se faire l’instrument d’une jouissance auquel il s’identifie lui-même. Il prétend être un serviteur, dans ce sens-là effectivement “sujet”, de la jouissance.

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Harcèlement et perversion

 


Le harcèlement est une agression. Malgré un certain contexte favorable que j'ai évoqué dans un billet précédent ("Harcèlement, le mal du siècle ?"), le harcèlement reste un acte, une agression, qui engage à chaque fois des sujets, des individus (sinon, parler finalement d'éthique n'aurait aucun sens). Le harcèlement est une agression (ou mieux une persécution) qui implique au moins d’un côté une victime, et au moins de l’autre côté un agresseur. Je me place sous l’autorité d’Aristote qui rappelle ceci à propos de l’injustice : « il n’y a pas d’injustice s’il n’y a personne pour nous la faire subir ». Notons que cet agresseur peut être un groupe, même si en réalité il y a toujours un "meneur" (voir plus bas). Bref, il s'agit de caractériser une pratique, un comportement qui, du point de vue de l'agresseur, mais aussi de la victime, relève d'une conformation psychique (évitons le terme de pathologie, réservé aux médecins) : pour le premier, je tiens que le concept de « perversion » est pertinent et éclairant.

Harcèlement, le mal du siècle ?

 


Je commencerai par évoquer une sorte de climat, de contexte global. C'est un fait que notre société contemporaine a vu naître des maux, des maladies, des violences, qui n'existaient pas auparavant… Je fais l'hypothèse que le harcèlement non seulement en fait partie, mais qu’il en résume l’esprit.

L'un de ces maux est la dépression, incontestablement : autrefois on parlait de bile noire… Mais la dépression, mal du siècle, témoigne quand même d'une déperdition de sens (une perte du goût de vivre et du sens de la vie) qui semble propre à notre époque. On peut l’analyser comme le contre-coup de l’individualisme, l’homme moderne mis en avant et mis en valeur en tant qu’individu, se retrouverait particulièrement exposé. Pas facile d'assumer cette solitude qui peut devenir vertigineuse et désespérante, pour peu que la vie nous joue quelque vilain tour. Quelques soient les recherches étiologiques, médicales et scientifiques, psychosociales ou neurologiques, demeure une dimension strictement existentielle dans la dépression qui devait fort peu perturber - en tout cas pas sous cette forme individualisée - l'homme antique ou l’homme médiéval.

Face au harcèlement, une éthique de la parole

 


Le harcèlement est une agression verbale. Il vaut de le rappeler, la plupart du temps, le harcèlement est un phénomène qui relève du langage, de la parole, d'un usage particulièrement vicieux et pervers de la parole. Comme la moquerie, la médisance ou plus gravement la diffamation, et bien sûr l’insulte. Cela peut passer aussi par l'écrit, la lettre anonyme, et bien sûr aujourd'hui la messagerie instantanée, le SMS.

Si le plus souvent le harcèlement est d’ordre verbal, très rarement physique, cela n’enlève rien à son extrême gravité car il s'agit de considérer que la parole justement est pleinement un acte. Certaines paroles sont des agressions. C'est pourquoi, de mon point de vue qui n'est pas celui d'un spécialiste, d'un médecin ou d'un juriste, ni même d'un pédagogue, je chercherai maintenant à définir les conditions communicationnelles et langagières d’une prévention, voire d’une riposte, contre le harcèlement, dans le cadre de ce que j'appelle « une éthique de la parole ».

Les différents types de névroses

 

La famille Freud...


La névrose obsessionnelle

La névrose obsessionnelle, la plus redoutable, situe le symp­tôme en lieu et place du Père symbolique. Confondre la Loi, donc, avec les tortures et les contorsions morales dont il s’agit dans l’obsession paraît en effet particulièrement grave. Comme en toute névrose, la loi se présente sous forme d’un impératif, et plus exactement comme obligation. L’obsessionnel est quelqu’un qui passe son temps à s’obliger à respecter tel ou tel rituel quotidien, à exécuter telle ou telle besogne particulièrement fastidieuse, à réaliser des exploits invraisemblables dont il est le seul à savoir les mérites... etc. La Loi est donc interprétée comme ce gendarme, comme ce père sévère (sur-moi) qui surveille en permanence imaginairement le névrosé.

L’on peut donc supposer que l’obsessionnel a quelque chose à se repro­cher inconsciemment, et que ce comportement étrange résulte d’un profond sentiment de culpabilité qu’il tente, par son symptôme (ces con­traintes, ces compulsions), de conjurer (il y a aussi tout un aspect superstitieux dans l’obsession). Culpabilité que nous avons appris à situer au niveau de l’Œdipe, naturellement. Quant aux rapports qu’entretient l’obsessionnel avec le père imagi­naire (survalorisé), ils sont marqués en général par une terrible crainte de décevoir, qui explique du reste cet arsenal de con­traintes. Ce qui arrête ce névrosé face à son désir, c’est l’image du père trop présente, qui lui a en quelque sorte depuis toujours volé son désir. La seule chose qu’attend l’obsessionnel pour « enfin vivre », c’est la mort du père. D’où cette véritable obsession de la mort, vécue par l’obsessionnel sous un mode encore des plus culpabilisant. (cf. « L’homme aux rats », Freud) 

Les structures existentiales, IV : la Sublimation

 

Fra Angelico – Annonciation – Musée San Marco, Florence


Outre la psychose, la perversion et la névrose, il existe une quatrième identification imaginaire qui n’est autre que la sublimation ; et c’est aussi une façon de surmonter toutes les autres.

La place est celle de l’Autre (ni Chose absolue, ni sujet actif, ni objet passif). L’Autre reste celui qui autorise le dé­sir, qui le rend possible. Sublimer équivaut à entretenir le désir, l’ouvrir, le nourrir. La sublimation consiste en une identification au Père symbolique. Mais n’oublions pas la vraie nature de ce Père symbolique, qui n’est pas le père réel (époux de la mère) ; il serait plutôt le « père mort », au sens où même mort, même absent physiquement sa fonction de Père peut et doit être reconnue. Le Père symbolique est une référence, il incarne essentiellement la Loi (du désir).

Conséquence : la Loi propre de la sublimation n’est autre que celle du désir. C’est une loi qui énonce ce qui est — donc qui n’est pas ignorée (psychose), transgressée (perversion), ou imposée (névrose). Mais pour énoncer ce qui est, et pour ne pas confondre ce qui est avec ce qui paraît être, le « sublimant » ne peut faire autrement que de nier ce qui n’est pas : c’est l’opération propre de la dénégation (à ne pas confondre avec le déni du pervers). La dénégation, marquée par les termes « ni..ni... », ou « ce n’est pas cela... », consiste à ménager en permanence la place de l’Autre, à tout faire pour que le désir ne se referme sur la satisfaction. La dénégation, de ce point de vue, s’assimile à l’écriture dans la mesure où celle-ci, originelle­ment, repose bien sur le « trait », sur le fait de tirer un trait sur la chose (l’objet), pour en garder le mot, et dans l’espoir d’en faire surgir toujours autre chose.

La sublimation se réalise essentiellement au moyen de l’Œuvre en général, et celle-ci apparaît en lieu et place de la Chose. Mais celle-ci n’est plus alors considérée comme un absolu : l’œuvre se sait toujours limitée, finie, mortelle. La cas­tration est donc quasiment acceptée.


Il existe plusieurs sortes de sublimations, et d’œuvres. 

La science, où l’œuvre apparaît en lieu et place du Père symbolique, c’est à dire au lieu même de la Vérité. Confusion fâcheuse d’un savoir, que constitue toujours l’œuvre, avec la vé­rité du désir... 

La religion, essentiellement perverse (bien que forme authentique de sublimation) parce qu’elle confond la Vérité avec son apparition dans un objet qui est le fétiche, le dieu tel qu’il se manifeste (cf. le double sens révélateur du mot « fétiche » : sens religieux et sens pervers). 

L’art, enfin, situe l’œuvre dans une réalisation subjective incarnant, d’une manière toujours quelque peu névrosée, la Vérité. L’art (ou la littérature) consiste à ne pas cesser d’écrire, de créer, c’est-à-dire à refuser (dénégation) de situer définitivement la vérité du désir. 

4° ... la place, pourtant convoitée, se doit de rester vacante, même si les psychanalystes pourraient la revendiquer. Le psychanalyste se distingue, il est vrai, par le fait qu’il fait œuvre sans jamais matérialiser (et donc refermer) cette œuvre nulle part : il se contente de laisser accoucher les autres (comme So­crate). Son œuvre, c’est l’Autre, toute de parole et non d’écriture.

dm


Les structures existentiales, III : la Névrose

 

Edvard Munch, La Madone, 1894


Hamlet

Le névrosé se distingue — à la différence du pervers et du psychotique qui n’en veulent rien savoir — par le fait qu’il veut savoir, lui, pourquoi il est névrosé. Le névrosé se définit d’abord comme celui qui pose une question, la question de son être, la question de son désir. Que suis-je ? Que suis-je pour l’autre ? Être ou ne pas être le sujet du désir, là est la question. Il est donc d’emblée sur le chemin de la science ; le psychanalyste qui le traite n’a plus qu’à prendre le relais. Dans la structure de la relation d’objet, il est clair que c’est toujours le sujet qui pose la question, c’est le sujet qui cherche l’objet ; et qui au lieu de poser directement l’objet de son désir dans le réel comme le pervers, pose plutôt la question de l’objet, en le mettant en question. La place occupée par le sujet névrosé est donc repérable comme celle du sujet

Les structures existentiales, II : la Perversion

 


L’on ne doit pas confondre le concept de perversion avec la simple « perversité », notion morale davantage que psychologique. La perversion constitue une structure existentiale à part entière. Les théoriciens ont beaucoup louvoyé à ce sujet, se contentant parfois de noter des « traits pervers » au sein d’autres affections. (Il est du reste évident que ces structures – psychose, perversion, névrose – se trouvent souvent mêlées dans le sujet de l’inconscient, même si une seule d’entre elles se distingue à caractériser le sujet).

La place occupée est celle de l’objet, dans le réel. Le pervers ignore l’autre comme tel, car il se trouve tout simplement à sa place. Il se sert de lui-même comme d’un bouchon, d’un obstacle à la reconnaissance de l’autre comme objet du désir : il est cet objet. Rien d’étonnant, à ce compte, qu’il « traite » les autres comme des objets (du moins en apparence car les choses sont plus compliquées).

Les structures existentiales, I : la Psychose

 


L’on commence par la plus primitive des identifications, qui est toujours en effet, de façon heureusement provisoire, celle de l’enfant infans (ne parlant pas) : la psychose. On ne doit pas confondre la psychose avec toutes les maladies dites « mentales » d’origine cérébrale, c’est-à-dire neurologique. Celles-ci vont des plus communes, comme la maladie de Parkinson ou l’épilepsie, aux plus spectaculaires comme la démence ou l’idiotie, causées par une insuffi­sance ou un traumatisme touchant les centres nerveux. Sans parler des maladies infectieuses post ou prénatales, ou des anomalies génétiques comme la trisomie (mongoliens) qui peuvent induire les plus graves handicaps cognitifs, moteurs et comportementaux.

Dans la psychose la place occupée est celle de la Chose, symbole du manque en général ; ce qui signifie qu’au lieu de laisser cette Chose manquante, propre à engendrer le désir, le sujet au contraire la présentifie, la rend présente et de ce fait l’annule : il n’y a donc plus rien à désirer, à part lui-même, c’est-à-dire perdurer dans sa propre chosification (= narcissisme primaire).

Symbolique, Réel, Imaginaire : les dit-mentions du Sujet

 

"Schéma R" de Lacan


Sujet

Nous avancerons dans ce court article quelques définitions conceptuelles renvoyant à la théorie de Jacques Lacan. Celui-ci a modernisé la théorie de Freud en la formalisant, en l’épurant du langage encore trop psychologique et « familiariste » de ses débuts.

On définira tout d’abord le sujet comme le support (non substantiel), le « lieu » (non localisable), ou mieux encore l’index de tous les phénomènes inconscients apparaissant chez un individu. Selon les prémisses de la théorie freudienne, il est identiquement « sujet du désir ». Si l’on veut articuler correctement les rapports d’un sujet avec la loi de son désir, il convient de distinguer dans ce sujet trois instances ou trois dimensions : Réel, Imaginaire et Symbolique. Et ne jamais perdre de vue que ces trois ordres n’existent et ne sont pertinents que par rapport à un Sujet (et non en soi). Au total, le sujet en ses trois dimensions (dit-mentions : car un sujet ne va pas sans « dire ») forment une structure quaternaire.

La sexualité infantile, le complexe d’Œdipe, et l'origine des névroses

 


Stade oral et complexe du sevrage

Un complexe se définit comme un mode de relation imaginaire s’établissant d’abord entre les membres d’une famille et déterminé par une représentation inconsciente du nom d’« imago ».

Inutile de préciser que le complexe du sevrage a lieu sous l’égide de l’imago maternelle. Il consiste pour le nourrisson à accepter ou refuser de faire son deuil du sein maternel (ou ses substituts). Le refus du sevrage signe un attachement à un stade où la puissance de l’image maternelle enveloppe totalement la vie de l’enfant. La clinique en montre toutes les conséquences chez l’adulte, conséquences mortifères si l’on considère que l’ablactation se présente comme une véritable assistance prolongée accordée à l’enfant. Conséquences littéralement suicidaires qui révèlent aussi l’aspect oral du complexe : grève de la faim de l’anorexie mentale, empoisonnement lent de certains toxicomanes par la bouche, etc. L’analyse de ces cas montre que, dans son abandon à la mort, le sujet cherche à retrouver l’imago de la mère. ­Par ailleurs, l’attachement à l’imago maternelle, lorsqu’il se double d’un véritable désir de fusion, voire même identification à la mère en tant que Chose toute puissante et génératrice, signe les cas de psychose les plus purs.

La découverte et la compréhension des névroses

 


Possession et folie

Le terme de névrose n’apparaît qu’en 1769 sous la plume du médecin écossais William Cullen. Durant le Moyen-Âge la maladie s’apparentait comme toute forme de comportement louche, étrange ou irrationnel, à une sorte de « possession » démoniaque et son « traitement » relevait probablement de l’exorcisme.

Au siècle classique, l’on résume sous le terme commun de « folie » toutes sortes d’affections mentales ou simplement de comportements marginaux, et l’on commence à parquer les malades dans des « asiles d’aliénés ». Le critère retenu n’est plus Satan mais une perte manifeste de la raison. Puisque la folie représente le contraire de la clarté rationnelle, le but de la réclusion est donc de cerner, de surveiller et de contrôler ; le fou n’est plus admis en liberté comme autrefois. La preuve : en 1657, a lieu une vaste opération de « nettoyage » de la Capitale. Sur décret du roi, les Archers de Paris raflent les "anormaux", toutes catégories confondues (y compris mendiants, clochards, infirmes, prostituées...), et déversent ce trop-plein dans les cellules moites et insalubres de la Salpêtrière, qui devient très vite le plus grand hospice européen.