La jouissance castrée qui échoit seulement au sujet divisé par le langage n’est pas facile à accepter. Il y a une jouissance que le sujet névrosé entend défendre, préserver, en même temps qu’il s’en défend et s’en protège : c’est la jouissance de l’Autre. Il la défend tout d’abord en refusant la jouissance pour lui-même, se maintenant dans l’insatisfaction coutumière ; il s’en défend en multipliant les manœuvres indiquant qu’il refuse également la castration pour son compte. Cette jouissance de l’Autre, s’en ferait-il l’ardent défenseur s’il ne la sentait pas confusément en danger et même en danger d’inexistence ? Par ailleurs ne faut-il pas qu’il l’imagine totale et parfaite pour trembler ainsi devant elle ? Car il est clair qu’il la confond avec la puissance possessive d’un Surmoi contre lequel il se révolte en permanence tout en se soumettant à son prestige et à son désir, qu’il confond volontiers avec une demande imaginaire. “Car il se figure que l’Autre demande sa castration” dit Lacan. Il oscille donc entre défense et demande : demande à la place du désir et défense à la place de la jouissance. Ces deux tendances ne sont pas celles du sujet, sujet du désir et sujet castré, mais celles du moi que le névrosé fortifie parce qu’il se fait fort, grâce à lui, de combler les possibles défaillances de l’Autre et en même temps — toujours ce double jeu — de pouvoir se donner “tout entier” à Lui. La fameuse générosité du névrosé ! Et s’il est moins fort que prévu ou moins en forme, ce moi, alors le sujet déprime et se sent coupable d’infâmie : il n’est plus rien et le fait savoir à la ronde, n’hésite pas à compenser ce manque-à-être par le manque qu’il prétend alors être et incarner. Même au creux de la vague, dans la plus profonde détresse, il ne se résout pas à la castration qui signifierait pourtant le vrai désir. Mais ce moi fort, ou fort faible, se montre d’une tyrannie à la mesure de la possession dont il se croit victime par l’Autre. Sans être pervers lui-même, sinon dans ses fantasmes, il est la face cachée du pervers : tantôt il joue à l’interdicteur et tantôt au transgresseur. Dans le premier cas, il atteint sa jouissance limite dans la douleur du symptôme, dans le second il éprouve la jouissance atténuée d’un plaisir fautif, et si ce sentiment diminue trop il n’éprouve plus rien du tout.
Mais l’essence de la névrose réside dans cette duplicité même, ce contre-temps d’un désir malheureux face à une jouissance interdite — contre-temps qui peut prendre la forme du retard chez l’hystérique ou celle de la précipitation chez l’obsessionnel. Faute d’être divisé au sens de la castration, le sujet est partagé au sens du refoulement secondaire. Il est parvenu à scinder sa sexualité, notamment, en deux champs opposés et complémentaires : celui de l’interdit et celui de l’obligation. Les institutions sociales et juridiques incarnent en Occident ce malaise. Ainsi par l’institution du mariage, par exemple, est signifiée l’obligation de jouir au civil (c’est-à-dire copuler et reproduire : question de maintenance — pas question de se dérober au devoir génital), mais aussi l’interdiction de (trop) jouir pour préserver le caractère sacré de l’union (ce qui veut dire qu’il ne faut baiser que le conjoint et ne jouir que de Dieu). Observons combien le système est vicieux et comment il peut être destructeur. Selon cette interprétation névrotique de la jouissance, le principe est donc d’associer la jouissance au péché parce que la jouissance du sujet s’appuie sur le fantasme d’une jouissance de l’Autre, confisquée par l’Autre. C’est inévitable : je ne dois pas jouir de la femme du voisin, mais toutes les femmes appartiennent à un voisin par définition (car en cas d’absence de mari se dresse au moins la figure du père), et donc je ne puis faire autrement que pécher. D'où une étrange complicité de la perversion et de la névrose, couple qui pour être malaisé n’en est pas moins fort répandu. La compromission, c’est-à-dire le compromis qui fait le symptôme névrotique inclut toujours la dimension perverse de la transgression. Mais ce n’est au fond que la forme structurellement idéale du “malaise” et donc de la névrose qui est bien, pour la psychanalyse, la “maladie universelle”.
dm

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