La sexualité infantile, le complexe d’Œdipe, et l'origine des névroses

 


Stade oral et complexe du sevrage

Un complexe se définit comme un mode de relation imaginaire s’établissant d’abord entre les membres d’une famille et déterminé par une représentation inconsciente du nom d’« imago ».

Inutile de préciser que le complexe du sevrage a lieu sous l’égide de l’imago maternelle. Il consiste pour le nourrisson à accepter ou refuser de faire son deuil du sein maternel (ou ses substituts). Le refus du sevrage signe un attachement à un stade où la puissance de l’image maternelle enveloppe totalement la vie de l’enfant. La clinique en montre toutes les conséquences chez l’adulte, conséquences mortifères si l’on considère que l’ablactation se présente comme une véritable assistance prolongée accordée à l’enfant. Conséquences littéralement suicidaires qui révèlent aussi l’aspect oral du complexe : grève de la faim de l’anorexie mentale, empoisonnement lent de certains toxicomanes par la bouche, etc. L’analyse de ces cas montre que, dans son abandon à la mort, le sujet cherche à retrouver l’imago de la mère. ­Par ailleurs, l’attachement à l’imago maternelle, lorsqu’il se double d’un véritable désir de fusion, voire même identification à la mère en tant que Chose toute puissante et génératrice, signe les cas de psychose les plus purs.


Stade anal et complexe d’intrusion

Le complexe d’intrusion met en jeu, pour un enfant, la reconnaissance ou non de l’autre comme tel, le plus souvent, sous l’espèce de la venue d’un frère. Il faut se rappeler que le monde de l’enfant est essentiellement imaginaire, basé sur l’illusion de l’image qu’illustre le fameux « stade du miroir » (Wallon, 1931) : on peut même prétendre que « l’intrusion » a lieu dès ce premier stade, tandis que l’arrivée du frère désigne plus exactement le complexe dit « fraternel ». Ce monde ne contient pas d’autrui ; l’affectivité y est donc empreinte d’agressivité tandis que la libido se caractérise comme sadomasochiste. Or lorsque le petit frère ou la petite sœur (évidemment non sevré(e)) arrive, le sujet commence par s’identifier à lui ou à elle, ce qui lui permet de retrouver imaginairement l’imago maternelle. Puis la tendance se change franchement en agressivité et en jalousie. Là-dessus, deux solutions s’offrent au sujet : soit il reconnaît l’autre malgré la rivalité, accepte son existence ; soit il cherche à retrouver l’objet maternel et s’accroche à la destruction (imaginaire) de l’autre. Le refus de l’autre, le type de relations sadomasochistes, et surtout narcissiques, que cela implique, caractérisent la perversion. 

Un parallèle avec le « stade anal » s’impose puisque le sujet y est impliqué dans une relation à l’autre tendant à le nier comme tel, à abuser de lui, à le faire « chanter » au moyen du jeu de l’« offre et de la demande » anale (c’est tout le problème de l’« éducation » !).

 

Stade génital et complexe d’Œdipe

Le complexe d’Œdipe désigne en général l’ensemble des désirs amoureux et hostiles que l’enfant (entre 3 et 5 ans) éprouve à l’égard de ses parents ; et en particulier (comme dans l’histoire d’Œdipe-Roi) désir de la mort de ce rival qu’est le personnage du même sexe et attirance pour le personnage de sexe opposé. 

C’est le problème de l’inceste qui est ainsi posé de manière décisive. « Freud désigne dans l’interdiction de l’inceste le principe de la loi primordiale (...) et en même temps, il identifie l’inceste au désir le plus fondamental. (...) Il est important qu’il y ait eu un homme qui, à un moment donné de l’histoire, se soit levé pour dire — C’est là le désir essentiel. » (Lacan, 1953). En effet cela ne coule pas de source. On sait bien pourquoi les pères, depuis les sociétés les plus primitives, n’épousent jamais leurs filles : d’abord en raison du fait que les échanges matrimoniaux revêtaient un intérêt économique de premier plan, la fille représentant une valeur marchande... Mais pourquoi,  parallèlement, mère et fils ne s’accouplent et ne s’épousent-ils pas ? Parce que, si le désir pour la mère (Lacan dira : la « Chose ») est bien le désir originel de l’homme, comme le pense Freud, sa réalisation ef­fective serait le contraire même de l’humain. L’homme n’est humain qu’en tant qu’il parle, et il ne parle qu’en tant qu’il articule une demande... d’abord à la mère. Si celle-ci ne laissait pas le désir fondamentalement insatisfait, qu’aurait besoin l’humain d’articuler une demande, et donc de parler ? Dans son livre Cool Memories, Jean Baudrillard rapporte cette anecdote sans aucun doute fictive mais édifiante : « John grandit normalement mais ne parle pas, au grand désespoir de ses parents. Vers l'âge de 16 ans, il dit, à l'heure du thé : - J'aimerais bien un peu de sucre. Sa mère émerveillée : - Mais, John, pourquoi n'as-tu rien dit avant ? John : - Jusqu'ici tout était parfait. »

En effet c’est bien la « loi du père » qui fonde l’impossibilité d’une réalisation de l’inceste, puisque c’est à cause du père (ou de tout autre personnage en position d’inter/dire – fût-ce la mère elle-même dans certains cas), de sa présence, que la mère est en mesure de ne pas céder à l’enfant et d’établir les barrières symboliques qui s‘imposent. On voit que cette loi du père, loin d’être négative, simplement interdictrice, est la vraie loi du désir, celle qui commande de désirer : c’est grâce à cette loi du père, en effet, que les parents peuvent effectivement se désirer ; c’est aussi grâce à elle que l’enfant pourra découvrir le monde et d’autres êtres. Supposons maintenant que cette loi fasse défaut – pour des raisons psychosociologiques diverses et variées, mais dans tous les cas c’est le fait de structure qui sera déterminant, or celui-ci définit le sujet seul – alors le terrain familial peut devenir propice à la névrose. La vie fa­miliale se déroule dans un climat typique que l’on pourrait qualifier de chantage affectif permanent ; tout ce qui s’y dé­roule subit la marque d’un attachement excessif de l’enfant, non directement à la personne de la mère, mais plus globalement à l’imago maternelle (où le personnage du père peut très bien figurer au titre d’un trop aimant/aimé). En langage freudien, nous dirons que la « castration » maternelle – c’est-à-dire le fait qu’une mère soit une femme, une femme-pour-un-homme (en tout cas une femme désirante), et non une Chose absolue dont on pourrait jouir à sa guise – n’est pas acceptée. La névrose ne se déclarera qu’à l’adolescence, parfois à l’âge adulte, après le refoulement et l’assoupissement général de la sexualité qui caractérise la période dite de « latence » (entre la petite enfance et la puberté). 

Cette situation initiale — le désir de l’enfant pour sa mère et la loi du père — vaut pour le garçon comme pour la fille. Mais la traversée effective de ce moment délicat appelé « complexe d’Œdipe »,  apparait pour la fille un peu plus compliquée. 

Pour le garçon, la trame est la suivante : 1° « désir » à l’endroit de la mère ; 2° désistement de celle-ci, normalement ; 3° l’enfant se tourne alors résolument vers le père, et s’identifie à lui (Idéal du moi)  par l’amour qu’il lui porte. C’est pour autant que le père est aimé qu’une identification – non pas à sa personne mais à ce qu’il représente – peut se mettre en place, et partant une éducation efficace, sans abus d’autorité. (Signalons au passage les cas dits d’« Œdipes inversés » où l’enfant en reste précisément à l’amour sans parvenir vraiment à l’identification, c’est-à-dire qu’il s’identifie en fait à la mère pour obtenir les faveurs du père. Pourquoi ce « blocage » ? Parce que du père n’est retenue que la dimension interdictrice, justement, et donc l’enfant adopte par rapport à lui une position naturellement « passive ». Cette structure conduit éventuellement à l’« inversion » (selon le terme courant à l’époque de Freud), c’est-à-dire à l’homosexualité.) 4° fort de son identification au père, l’enfant peut alors, le plus « normalement » du monde, se tourner vers les êtres du sexe opposé, sauf si l'Œdipe inversé a prévalu, auquel cas l'identification à la mère joue un rôle similaire tout aussi socialisant (rien de spécialement névrosé ou pervers, à ce niveau-ci, dans le choix homosexuel). 

Mais il se peut que l’identification tout en ayant lieu, ne soit pas satisfaisante. Par exemple parce que le père n’a pas été vraiment crédible, a été perçu comme impuissant à assumer à la fois son rôle de père et son rôle de mari. Alors, identifié ainsi à un père faible (même si dans l’imagination du sujet, celui-ci reste idéal), le sujet entame une existence tout entière vouée au culte des femmes, idéalisées comme l’était sa mère, mais en étant dans l’incapacité de les désirer vraiment. C’est alors la névrose.

Pour la fille, les choses sont un peu plus compliquées et non symétriques, contrairement aux apparences. En effet, l’expression de « complexe d’Électre », forgée par Jung, en guise de complexe d’Œdipe féminin, a toujours été rejetée par Freud. Les choses sont plus complexes parce que justement la fille emprunte la même voie que le garçon, ce qui l’oblige à un détour supplémentaire. Comment d’ailleurs ne suivrait-elle pas la même voie toute tracée, cette Loi primordiale qui porte tout être humain, quel que soit son sexe, à désirer d’abord la Mère en tant que matrice biologique – c’est-à-dire plus précisément désirer en jouir ? 1° La fille désire donc elle aussi ...la mère comme Chose, premièrement. Ceci est capital. 2° Puis, déçue par le « manque » entrevu chez celle-ci, elle tourne son désir vers le père. 3° Mais le père se révèle tout aussi inabordable comme objet du désir pour la fille que ne l’était la mère pour le fils. (Fixée à ce stade, la fille adulte risque d’entrer dans une sorte de mascarade destinée à épater et à provoquer le père. S’étant identifiée à ce père alors survalorisé, elle va entrer avec lui dans une sorte de rivalité qui consistera parfois à séduire elle-même d’autres femmes : certains cas d’homosexualité féminine peuvent ainsi être rapportés à l’incidence du complexe d’Œdipe.) 4° En l’absence de relations réelles, la fille, alors identifiée à la mère, rêve d’avoir un enfant du père. Mais après une période d’hostilité jalouse envers la mère, elle finit enfin par se tourner vers d’autres hommes et accepter sa vie de femme selon les normes sociales en vigueur – ou pas, car là n’est pas vraiment la question.

En revanche si l’intérêt pour son propre père ne faiblit pas, elle n’aura d’autre choix que de s’identifier à lui et de vivre constamment dans une sorte de compromis entre l’être-femme et l’être-homme, où, attendant toujours plus ou moins imaginairement un enfant du père, elle ne saura se résoudre à en « faire » un réel (avec un autre homme). Et elle reprochera toujours à sa mère de l’avoir faite fille plutôt que garçon, de l’avoir condamnée à cette infamie (c’est le fonds inconscient et abyssal des conflits mère/fille). Le lien existant entre une fille névrosée et son père s’ex­plique davantage par l’impuissance du père (à quoi ? sinon à soutenir son propre désir) plutôt que par sa puissance apparente (cas de l’homosexuelle virile). — Cela ne signifie nullement que, pour une femme, le choix de la non-maternité relève toujours de la névrose !


Stade objectal et complexe de castration

Le complexe de castration apparaît inséparable du complexe d’Œdipe ; pourtant l’on aurait tort de les confondre. Différentes acceptions sont à retenir. 

La Loi de la castration, pour commencer, s’assimile à la loi du désir, la loi qui commande de désirer — et ceci essentiellement à cause de l’absence de la Chose maternelle, ou encore son impossibilité radicale qui relance perpétuellement le désir. La Chose apparaît elle-même comme castrée, puisqu’elle manque. C’est aussi bien la Mère réelle lorsqu’elle se dérobe à l’enfant pour se réserver au père (ou autre) : elle apparaît alors comme désirante, donc castrée. 

La première description de la castration remonte peut-être au discours d’Aristophane, dans Le Banquet  de Platon. Les êtres humains originels, d’abord oblongs comme des poires, puissants et un peu trop ambitieux, sont punis et coupés en deux par les dieux. Malheureusement ils sont dans l’impossibilité de réajuster les moitiés éparses puisque leurs organes génitaux se retrouvent malencontreusement placés derrière. Une « opération » s’avère nécessaire (les dieux décident de les replacer « devant » afin de leur permettre de copuler...). Cette opération, ce réajustement dans le mythe platonicien rejoint la théorie psychanalytique lorsque celle-ci évoque la castration comme un gain, comme le résultat d’une éducation, d’une émancipation. C’est cette castration qui doit achever et résoudre le complexe d’Œdipe, l’enjeu n’étant autre que le suivant : accepter (librement) son sexe. Devenir ce que l’on est. Ce n’est pas si simple. Cette castration, on le voit, revêt un aspect essentiellement symbolique, et doit être distinguée comme telle de l’émasculation (castration réelle et violente), mais aussi de la castration imaginaire vécue sous le mode du fantasme ou de la « menace » de castration. Façon névrotique de vivre la castration qui, il est vrai, a souvent prévalu (Freud compris) dans la théorie psychanalytique. Cette menace de rétorsion ne se justifie en effet qu’à partir du moment où l’on présume que le père a quelque raison de vouloir « la couper » à l’enfant. Mais c’est bien évidemment un fantasme de l’enfant, et non une intention du père ! Donc bel et bien une projection angoissée (et retournée contre lui-même) par l’enfant de sa propre agressivité jalouse envers le père.

Comment accepter d’être un garçon ? Il faut tenir compte d’un aspect réel, et réellement angoissant pour l’enfant, à savoir l’apparition effective de ses capacités génitales. En effet, que faire avec tout ça ? Et pourquoi les filles n’en ont pas ? Plus grave : pourquoi maman n’en a pas ? Il n’est pas facile, pour le garçon, d’admettre la castration de la mère – disons plus largement ce qui « manque » à la mère – car cela revient à admettre, du même coup, le désir de la mère pour un homme qui se trouve être généralement le père. Le pervers se définit d’ailleurs comme celui qui « dénie » cette castration.

Comment accepter d’être une fille ? Chez la fille, l’absence du pénis est d’abord ressentie comme un préjudice subi qu’elle cherche à nier, compenser ou réparer. Après quoi, en pleine crise œdipienne elle convoite les « attributs » paternels d’où elle ne retire finalement que frustration (face à la concurrence de la mère et au désistement du père).

Quoi qu’il en soit, la fille ne s’accepte comme femme qu’à partir du moment où la castration est comprise et admise sous son aspect symbolique : c’est-à-dire, proprement, être une femme pour un homme et plus largement pour quiconque désire ce sexe-là. Cela vaut inversement pour l’homme : reconnaître sa castration, c’est admettre d’être un homme pour une femme (ou pour quiconque désire ce sexe-là). C’est ce que nous appelons le stade objectal : reconnaître un objet et se reconnaître comme objet du désir d’un autre. C'est d'ailleurs cette relation de désir en tant que telle qui importe pour un sujet, et non pas la caractéristique biologique « fille pour un garçon » ou « garçon pour une fille » ; la loi de la castration s'applique à l'homosexualité et la psychanalyse n'a sérieusement rien à y objecter. S'il existe différentes manières, plus ou moins pathologiques, d’éviter ou de nier la castration, l'homosexualité n'en fait pas partie.

dm


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