Le harcèlement est une agression. Malgré un certain contexte favorable que j'ai évoqué dans un billet précédent ("Harcèlement, le mal du siècle ?"), le harcèlement reste un acte, une agression, qui engage à chaque fois des sujets, des individus (sinon, parler finalement d'éthique n'aurait aucun sens). Le harcèlement est une agression (ou mieux une persécution) qui implique au moins d’un côté une victime, et au moins de l’autre côté un agresseur. Je me place sous l’autorité d’Aristote qui rappelle ceci à propos de l’injustice : « il n’y a pas d’injustice s’il n’y a personne pour nous la faire subir ». Notons que cet agresseur peut être un groupe, même si en réalité il y a toujours un "meneur" (voir plus bas). Bref, il s'agit de caractériser une pratique, un comportement qui, du point de vue de l'agresseur, mais aussi de la victime, relève d'une conformation psychique (évitons le terme de pathologie, réservé aux médecins) : pour le premier, je tiens que le concept de « perversion » est pertinent et éclairant.
Qu'est-ce que le harcèlement ? C'est le fait, de la part d'une personne, de chercher à nuire à une autre personne en lui faisant subir diverses brimades et humiliations, menaces et chantages, insultes verbales et parfois brutalités physiques, afin de lui signifier le plus clairement possible qu'elle est un être inférieur, une sorte de « déchet ». Le propre du harcèlement est d'être une attaque délibérée, répétée, voire ininterrompue envers une même personne, afin de l’humilier et de la détruire psychologiquement. Le but étant d'isoler progressivement la victime, jusqu'à ce que celle-ci se retrouve seule, désespérée, anéantie… Si elle ne semble pas directement meurtrière, la logique du harcèlement est singulièrement mortifère. Les motivations de l'agresseur ne sont pas forcément claires, on peut résumer pour l’instant en disant : une forme de haine, d'obsession contre tel ou telle.
Boucs émissaires et moutons noirs : le harcèlement, un phénomène de groupe ? Le plus souvent l’harceleur et sa victime appartiennent à un même groupe. L’on pourrait penser que l'un des buts visés par le premier est d'isoler la seconde de sorte qu'elle soit exclue du groupe. Mais pas complètement, pas physiquement, sinon le chasseur se priverait prématurément de sa proie, le joueur perdrait son jouet… Plutôt moralement : lui faire sentir qu'elle est différente, inférieure, indigne de faire partie du groupe (classe, équipe, staff professionnel), dans la mesure surtout où l’harceleur meneur (qui s'agrège la plupart du temps une compagnie de petites-frappes) prétend régner sur le groupe. La victime devient alors le « bouc-émissaire » (référence à la cérémonie juive de l'Expiation au cours de laquelle un bouc est symboliquement chargé de toutes les fautes et de tous les malheurs d'Israël, puis chassé dans le désert vers Azazel). Cela n'empêche pas que l'action soit inspirée et souvent conduite par un meneur.
À mon avis, la question de savoir si le harcèlement est le fait d'un groupe ou bien d'un seul peut être tranchée, puisque toujours Un individu se posera en chef de groupe. Des agressions de groupe existent bien, mais le harcèlement est autre chose. De plus il existe aussi des faits de harcèlement n'impliquant qu'un seul agresseur ; la notion d'individu responsable doit être privilégiée sur celle de groupe. Mon hypothèse est que le harcèlement ne se résume pas à un comportement collectif de type archaïque, consistant simplement à s’en prendre au plus faible, il relève bien d’une psychologie perverse et je vais tenter de le démontrer plus loin.
C'est pourquoi la notion de « bouc-émissaire » reste insuffisante : il ne suffit pas de rappeler que dans tout groupe archaïque (ce que peut devenir une classe parfois !), une victime expiatoire (chargée de tous les péchés) sera tôt ou tard désignée, agressée, exclue symboliquement. Dans le groupe archaïque, le Chef fait subir sa loi sur l'ensemble de ses sujets-victimes. Mais le dominant d'un groupe n'a aucune raison d'agresser continûment le plus faible, au contraire il réserve son agressivité envers ceux qui menacent directement sa suprématie, donc les plus forts. Certes dans un groupe mal policé le plus faible (handicapé, chétif, « trop-gentil ») sera toujours la victime désignée des « autres », tout comme le seront, classiquement, les « forts-en-thème » et autres « bons élèves ». Mais justement le harcèlement ne provient pas indistinctement « des autres ». Même si les brimades que subissent certains élèves de la part de l'ensemble de la classe peuvent faire penser à du harcèlement, ce fait demeure trop banal pour qu'on puisse l'assimiler à du harcèlement. L’on manquerait alors ce qui fait le caractère spécifique, et si retors aussi, de ce phénomène.
Ensuite le harcèlement n'est pas toujours une agression franche (ce qu'elle est toujours dans le cas du souffre-douleur classique) : c'est un mal dissimulé et sournois. Si l'une de ses caractéristiques se marque par son insistance, son caractère répété et continu, l'autre caractéristique est son aspect diffus et dissimulé, sournois. C'est un mal qui ne se voit pas forcément. C'est aussi un mal qui ne se dit pas (j'y reviendrai). C'est pourquoi il est d'autant plus dangereux. Selon moi, le harcèlement revient donc essentiellement à une agression de sujet à sujet, impliquant un agresseur et une victime. Ces deux-là forment une sorte de couple infernal, un duo dominant-dominé fait pour durer : ils ne se quittent plus ! L’harceleur prolongeant le plaisir le plus longtemps possible, la victime ne parvenant pas à trouver une issue. Une sorte de « foule à deux » selon l’expression que Freud utilisait pour qualifier l’hypnose qui selon lui repose sur la fascination et la domination. Il y a effectivement comme une étrange fascination entre le chef dominant et la foule qui le suit, comme entre l’hypnotiseur et l’hypnotisé, donc aussi d’une certaine façon entre l’harceleur et l’harcelé qui semblent ainsi rivés l’un à l’autre (mêmes si évidemment l’initiative et la responsabilité incombent au premier). Voici ce qu’écrivait Freud dans son article « L’hypnose, une foule à deux » :
« Le meneur de la foule incarne toujours le père primitif tant redouté, la foule veut toujours être dominée par une puissance illimitée, elle est au plus haut degré avide d'autorité ou, pour nous servir de l'expression de M. Le Bon, elle a soif de soumission. Le père primitif est l'idéal de la foule qui domine l'individu, après avoir pris la place de l'idéal du Moi. L'hypnose peut à bon droit être désignée comme une foule à deux ; pour pouvoir s'appliquer à la suggestion, cette définition a besoin d'être complétée : dans cette foule à deux, il faut que le sujet qui subit la suggestion soit animé d'une conviction qui repose, non sur la perception ou sur le raisonnement, mais sur une attache érotique. »
On notera l’expression « attache érotique » utilisée par Freud. Cela fait penser irrésistiblement à une forme de harcèlement avérée, connue sous le nom d’érotomanie. Il s’agit d’une forme de délire, relevant de la paranoïa. L’érotomane est une personne (le plus souvent une femme) qui conçoit une relation passionnelle (mais platonique) pour un homme qu’elle admire. Cible qu’elle poursuit de ses avances, aux moyens de signaux divers (lettres, messages…), puis de ses menaces …quand elle comprend que l’adoration qu’elle éprouve pour son élu n’est pas partagée, et que par conséquent elle s’imagine trahie. À partir de là elle n’hésitera pas à persécuter sa cible par tous les moyens, en la harcelant, en ruinant sa réputation, et cela peut aller jusqu’au meurtre. En tout cas le procédé érotomaniaque, et le type d’agression qui lui correspond, relèvent bien du harcèlement.
La relation en « foule à deux », ainsi que l’érotomanie relèvent tous deux d’une forme de folie, mais aussi d’une forme de perversité : pour l’instant, disons simplement une volonté de soumettre (dans le cas de l’érotomane) ou de se soumettre (dans le cas de la foule). Mais si la « perversité » reste une notion morale assez vague, celle de perversion a pris une tournure psychologique et clinique beaucoup plus précise. Parce que la perversion, au-delà des connotations sexuelles plus ou moins folkloriques qu'on rattache habituellement à ce mot, la perversion est une structure psychique à part entière. Même si le mot de perversion est contestable parce que sujet à bien des confusions, la structure perverse existe bien, elle correspond à une logique comportementale et affective déterminée. Inconsciente pour le sujet concerné bien entendu.
Pourquoi « structure » ? Parler de « structure » n'implique absolument pas de faire appel à un déterminisme biologique, à des facteurs innés. Il n'y a pas de perversion innée. Pas de tendance innée au harcèlement, non plus ! Pris dans un sens général, « structure » désigne la manière dont les parties d'un tout sont arrangées entre elles, donc c’est une réalité complexe. Cela comprend notamment le type de relation qu’un sujet va entretenir avec les autres (c’est pour cela qu’on peut la qualifier de « relationnelle »), parce que ce sont ces relations qui auront finalement déterminé la structure, et ceci depuis la plus petite enfance. Cela implique notamment que la fonction symbolique, soit un certain rapport au langage, y est déterminante, puisque les relations "structurelles" en question ne sont évidemment pas autre chose que des relations de langage. Enfin une structure est nécessairement inconsciente parce qu'elle forme le soubassement de la personnalité – disons plutôt du « sujet » – , c'est ce qui explique sa stabilité et le caractère répétitif des comportements qui lui sont associés. Aucun individu ne peut être conscient de sa propre structure, car elle ne dépend pas de sa volonté ni de ses pensées conscientes.
Quelles sont donc les caractéristiques de la perversion en tant que structure ? Fondamentalement, et c'est vraiment le nœud du problème, un « pervers » est un sujet qui se comporte étrangement comme un …objet. C’est-à-dire qu'il incarne un être objectif, sans aucune réflexion sur soi ni aucun état d'âme, tout entier voué à exécuter le mal : humilier, rabaisser, violenter son prochain. On parle souvent (à tort et à travers) de « pervers narcissique » en croyant caractériser un sujet fort et dominant, centré sur soi. Mais sa subjectivité n’est « forte » que d’être extrêmement simplifiée, réduite à une forme d’objectivité ! Par exemple dans le cas du sadisme, qui n'est qu'une forme de perversion parmi d'autres, l'individu s'identifie tout entier à l'objet avec lequel il sévit : l'arme, le couteau, etc. Il est une sorte d'adorateur d'un fétiche très particulier. Il s'est mis au service d’un Maitre imaginaire, une entité au-dessus des lois humaines qui le plus souvent sera la Virilité, la Race, ou une certaine idée de la « Nature » (comme chez le fameux marquis de Sade).
Le sujet pervers se voit comme l’exécutant d’une loi archaïque « naturelle » au-dessus des lois sociales ; il ne se contente pas de piétiner la loi, son grand plaisir est de défier ceux qui la représentent. C’est bien pourquoi l’une des caractéristiques du sujet pervers qui doit inquiéter le plus, notamment les éducateurs, c'est son rapport très problématique à la loi. Le pervers n'entend aucune autre loi que la sienne, dans le sens seulement où il s'est mis au service d'une loi délirante et archaïque, une loi qui se résume au projet de rétablir la domination des forts sur les faibles. Dominer les autres, c'est bien, c'est cela être un homme. Sa loi morale se résume à cela. Vis-à-vis d'autrui, le pervers cherche toujours à le diminuer, l'humilier, l'objectiver. Ce qu'il veut, c'est réduire toute forme de subjectivité chez sa victime, il veut en faire une chose docile et inerte. Mais son vrai plaisir est intermédiaire, presque paradoxal : il se situe dans la phase où il martyrise autrui en tant que sujet, puisqu'il jouit de provoquer l'humiliation, la honte et surtout l'angoisse chez sa victime. Et dans cette optique, le vrai pervers s'y entend pour faire durer le plaisir… Pourquoi fait-il cela ? Sans doute parce qu'il ne s'assume ni comme sujet "autonome" (les psychanalystes diront, paradoxalement, comme « sujet castré » capable d’assumer sa finitude, et sa propre angoisse), ni comme personne morale responsable, dans la mesure où il ignore tout sentiment de culpabilité, probablement parce qu'il a lui-même subi la violence (morale ou physique) dans son enfance - c'est le cas pour l'immense majorité des pédophiles, notamment - ou bien parce qu'il s'imagine l'avoir subie, dans tous les cas parce qu'il s'est mis lui-même, à un moment donné, dans cette posture structurelle que j'ai évoquée. "Lui-même", parce que l'on parle bien ici d'un sujet (même s'il fait tout, en l'occurrence, pour s'objectiver), d'un sujet parlant et de relations intersubjectives, et pas de connexions strictement neuronales (qui sans doute accompagnent et supportent le processus, mais ne le créent pas). Partant, si l'on tient absolument à parler de "responsabilité", il est certain que du fait même de la structure, relationnelle, cette responsabilité peut être dite partagée ou collective (personnelle, familiale, sociale...), sauf qu'il faut toujours distinguer l'acte de la structure, acte (de parole) dont la responsabilité incombe bien au seul sujet. On verra plus loin que cette notion de responsabilité, au sens avant tout linguistique du terme (respondere, répondre de) reste essentielle s'agissant de riposter, ou plutôt de répondre, justement, au sujet pervers.
Bref, on reconnait facilement dans les quelques traits que je viens de décrire combien cette structure perverse s'applique à la personnalité, et plus simplement au comportement des harceleurs. Je dirais même que la plupart des pervers sont des harceleurs. Car le harcèlement n'est rien d'autre que le moyen le plus pernicieux et le plus efficace pour nuire durablement à autrui. En revanche, nous ne pouvons pas affirmer que tous les harceleurs sont des pervers de structure, d’abord parce qu'il faudrait les analyser pour le savoir, pour découvrir leur structure. Ensuite parce qu’il ne faut pas confondre structure et passage à l’acte : le harcèlement, comme passage à l’acte et comportement psychopathique est accessible à tous ! Nous sommes tous « capables » de commettre des actes de harcèlement ; mais l’harceleur pervers de structure, lui, fera de ce type de comportement son « ordinaire », ou sa signature. Il est assez évident que, dans le contexte scolaire, la plupart des « apprentis-harceleurs » que nous croisons ne sont pas encore installés durablement ou définitivement dans ces dispositions mauvaises pathologiques – du moins on peut l’espérer.
Il faut enfin souligner l'importance du motif sexuel dans le comportement du pervers en général et du harceleur en particulier, et j'y reviendrai plus loin. C’est bien cela déjà que nos petits harceleurs et « petits machos » de onze ans répètent à travers leurs comportements : les motifs ne sont pas anodins, le fond se présente comme essentiellement et invariablement sexuel, sous une forme objectivante et donc sexiste : l’on revient toujours à ça dans le harcèlement, c’est le fond de l’affaire. Soit l’on s’en prend à des filles, pour les salir en tant que telles, soit l’on s’en prend à des garçons en les accusant de ne pas être des « hommes ». Ce motif est universel, et c’est pour cela que le harcèlement sévit dans tous les milieux et dans toutes les classes sociales.
Enfin il faudrait également s’intéresser à la psychologie de la victime pour savoir ce qui la prédispose, peut-être, à devenir victime. Surtout si mon hypothèse de tout à l’heure est vraie – à savoir que l’harceleur cible sa victime, au point de faire couple avec elle : la victime n’est donc pas seulement et systématiquement le « mouton noir » du troupeau, elle a été choisie. Ce qu’éprouve la victime, on le sait assez bien malheureusement, c’est la terreur, la honte et la culpabilité. Cette culpabilité paradoxale qu’éprouvent les victimes de certaines exactions (singulièrement le viol) qui se sentent tellement « salies » qu’elles en viennent à retourner la culpabilité sur elles-mêmes. C’est bien sûr à cause de cette honte et de ce complexe de culpabilité que trop souvent la victime se tait, et contribue à faire durer le harcèlement par là-même. Ce comportement peut s’interpréter, sinon comme un syndrome névrotique, du moins comme le signe d’une fragilité psychologique qui prédestine certains sujets, presque fatalement, à tomber entre les griffes des pervers.
Alors que faire ? Puisque finalement l’on est sûr qu'un tel sujet n'entendra absolument pas le discours de l'autorité, de la loi, des directeurs, des professeurs, des éducateurs, etc. Plutôt il se moquera de ces discours qu'il connait très bien et qu'il méprise. D'autant plus qu'il ne souhaitera pas s'exprimer sur ses motivations, il n'en éprouve pas le besoin, il ne se remettra jamais en question par lui-même, car il ne doute jamais de lui-même.
Il faudra donc trouver un autre biais pour tenter de l'éduquer, le traiter, ou simplement le contenir. Si le discours de la loi ne fonctionne pas, qu'est-ce qui fonctionnera ? Il faut pourtant l'amener sur ce terrain du langage, qui est son point faible, son talon d’Achille. Il a bien conscience qu'il risque de s’y perdre, de s’y compromettre, en tant que pervers. Pour l'éducateur, il n'y a pas d'autre voie que celle du langage, de la parole vraie, de la parole qui touche. Une parole éthique…
dm

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