Circé offrant la coupe à Ulysse, par John William Waterhouse, 1890
Lacan affirmait que l'homme était le "sexe faible" quant à la perversion, et niait, tout comme Freud et la plupart de ses successeurs, l'existence d'une structure perverse typiquement féminine. Et cependant selon la psychanalyse la femme n'est pas sans rapport avec la perversion ; il reste à voir comment et pourquoi elle y collabore.
En supposant - ce qui reste à démontrer - que la femme soit avant tout du côté de l'amour (jusqu'à ses formes extrêmes et pathogènes, comme l'érotomanie), et l'homme plutôt porté sur la satisfaction de la pulsion sexuelle, il n'en demeure pas moins vrai - selon une remarque de Freud lui-même - que l'exaltation amoureuse emporte une reviviscence de l'activité sexuelle, réelle aussi bien que fantasmatique. Sous cet aspect, les femmes seraient capables de perversions sexuelles exactement au même titre que les hommes, mais cela ne constituerait en rien une perversion typiquement féminine.
D'autre part, Freud a émis l'hypothèse que la relation mère-enfant puisse être empreinte de perversion, voire constituer La perversion authentique de la femme, dans la mesure où l'enfant peut être mis à la place du phallus manquant de la mère et ainsi prendre valeur de fétiche. Il est douteux, pour autant, qu'une telle éventualité (même fréquente) soit la condition suffisante d'une perversion ou même d'une forme de fétichisme. Il y manquera toujours la dimension du défi à la loi, le caractère d'amoralité que la perversion implique, et il manquera toujours à la femme le savoir sur la jouissance qui la constitue comme telle, c'est-à-dire comme pas-toute. Elle ne peut donc faire valoir ce savoir, qui se présente comme savoir-faire chez le pervers masculin - savoir-faire-jouir qui représente l'accouplement de l'objet 'a' (le plus-de-jouir) et du savoir - pour imposer à l'Autre la jouissance. Bien sûr, une mère "possessive" dira à son enfant qu'elle sait "ce qui est bon pour lui" et qu'il doit se “laisser faire”, mais dans ce cas elle tend à faire l'homme ou plus exactement le père (totémique et jouisseur), et rejoint la perversion de celui-ci.
Plus sérieuse est, peut-être, la question du masochisme dit "féminin", puisqu'il semblerait ici qu'une forme de perversion concerne spécialement les femmes. C'est précisément dans ce cas que le terme de "collaboration" s'impose, car il s'agit bien pour la femme de soutenir, à la fois son propre désir, et le fantasme propre de l'homme en incarnant sa position lorsqu'il s'imagine battu par le père. Lacan l'affirme sans ambiguïté : le masochisme féminin correspond à un fantasme masculin, exactement comme le don-juanisme masculin relève en fait d'un fantasme féminin.
D'abord on note le caractère obligatoirement passif de cette position perverse de l'homme, en tant qu'il se fantasme comme "battu par le père" - passivité que l'on assimilerait bien à tort avec féminité. Il s'agit bien d'un enfant mâle que l'on bat, dans le fantasme libellé "Un enfant est battu" et rapporté par Freud. Ce fantasme, éprouvé par un sujet masculin, détermine assurément une forme de masochisme, appelé "érogène" par Freud, éprouvé par des hommes lorsqu'ils s'imaginent être une femme (car ils supposent ce masochisme à la femme !). Or, la stratégie de la femme, dans cette affaire, consiste précisément à endosser le fantasme, voire permettre sa réalisation, dans une certaine mesure, pour être aimé par un homme, exactement comme le sujet du fantasme "un enfant est battu" suppose, lors de la phase-1 du développement de ce fantasme, que le père bat un autre enfant parce qu'il l'aime, lui.
Pourquoi la femme ravive-t-elle ce fantasme masculin, sinon pour soutenir le désir du partenaire ou même mieux, pour se faire cause de son désir en tant qu'objet (battu, passif) dans le fantasme ? C'est pourquoi il ne saurait être question de perversion, de la part de la femme, puisqu'au lieu de détruire le désir et la dimension phallique, signifiante, de celui-ci, de l'étouffer sous une volonté de jouissance typiquement perverse, elle célèbre cette puissance phallique, aime (en donnant ce qu'elle n'a pas) et soutient le désir de l'homme en acceptant d'être l'objet de son fantasme.
Ce tour, un peu compliqué, n'aurait pas lieu s'il ne s'agissait pas pour elle, en même temps, de préserver son propre désir en prévenant l'angoisse du partenaire, toujours à redouter face au manque d'objet. Là encore, ce rapport à l'angoisse de l'Autre est une preuve de non-perversion : l'angoisse n'est pas inconsciemment visée chez l'Autre, comme dans le cas du vrai masochisme pervers, elle est supposée au départ et cherche à être éradiquée. Cette collaboration au fantasme masculin se paye d'un fantasme typiquement féminin, et névrotique, auquel se prête volontiers le séducteur pervers : c'est le fantasme de Don Juan, soit un homme qui ne manquerait de rien et qui les possèderait toutes, dont la puissance serait égale à celle du père dans le fantasme "un enfant est battu " - d'autant plus qu'il s'agit du même.
Au-delà de cette configuration névrotique, en quelque sorte congénitale chez la femme, qui se traduit par une collaboration à la perversion de l'homme, peut-on concevoir une certaine “posture perverse” en se fondant sur la jouissance dite (par Lacan) “supplémentaire” et “féminine”, et non plus classiquement à partir d’un fantasme lié à la puissance (violence) paternelle - autrement dit une perversion, mais pas dans la version du Père ?
Elle nous semble inévitable, nécessaire, quoique nécessairement indéterminée de par le caractère indicible de ladite jouissance. Soit le théorème : une femme se dit effectivement d'un sujet qui accepte et affirme sa jouissance comme Autre. Il nous semble que la perversion, en un sens non trivial et non masculin du terme, ne saurait être totalement étrangère à ce concept d’”autre jouissance” somme toute subversif. La jouissance féminine inclut la dimension d'une perversion "polymorphe" en un sens nouveau et "libéré" (n'hésitons pas à dire progressiste et féministe, en tout cas cela fait partie de ses possibles perspectives) qui ne serait pas étrangère à l’éclatement - vers un supplément de féminin à l’évidence, au grand dam des réactionnaires virilistes - de la notion de genre.
Rappelons qu'il y a bien deux sexes (anatomiques) et deux genres (socialement établis), mais une seule sexualité proprement dite, universelle (c'est la jouissance phallique) plus une jouissance "supplémentaire" qui est celle de la femme, pas-toute dans la jouissance phallique ou sexuelle. La difficulté c'est que cette jouissance féminine - corporelle mais aussi et surtout "mentale" - doit être rapportée au genre, et non au sexe, car tout individu (de sexe mâle ou femelle) peut y prétendre. Par rapport à la norme phallique, cela représente une transgression culturelle majeure, et peut-être une nouvelle forme de perversion - clairement pas dans la version du Père - voire de fétichisme qu'il faudrait chercher à étayer, peut-être, du côté d'un nouveau rapport à la parure, à la superficialité, à l'ambiguïté du paraître en général.
dm

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