La découverte et la compréhension des névroses

 


Possession et folie

Le terme de névrose n’apparaît qu’en 1769 sous la plume du médecin écossais William Cullen. Durant le Moyen-Âge la maladie s’apparentait comme toute forme de comportement louche, étrange ou irrationnel, à une sorte de « possession » démoniaque et son « traitement » relevait probablement de l’exorcisme.

Au siècle classique, l’on résume sous le terme commun de « folie » toutes sortes d’affections mentales ou simplement de comportements marginaux, et l’on commence à parquer les malades dans des « asiles d’aliénés ». Le critère retenu n’est plus Satan mais une perte manifeste de la raison. Puisque la folie représente le contraire de la clarté rationnelle, le but de la réclusion est donc de cerner, de surveiller et de contrôler ; le fou n’est plus admis en liberté comme autrefois. La preuve : en 1657, a lieu une vaste opération de « nettoyage » de la Capitale. Sur décret du roi, les Archers de Paris raflent les "anormaux", toutes catégories confondues (y compris mendiants, clochards, infirmes, prostituées...), et déversent ce trop-plein dans les cellules moites et insalubres de la Salpêtrière, qui devient très vite le plus grand hospice européen. 


La médecine au 19e siècle

Le 19è siècle voit la médecine prendre le relais des bourreaux et des geôliers auprès des « fous » qui dès lors subissent une attitude moins répressive : ils seront examinés, scrutés, à défaut d’être soignés. Concernant le terme précis de « névrose », il désigne pour les spécialistes d’alors une série d’affections reconnaissables en fonction de certains critères : 1° On leur reconnaît un siège organique précis (d’où des expressions comme « névrose digestive », tandis que le terme d’« hystérie » renvoie clairement à l’utérus). 2° Ce sont néanmoins des affections fonctionnelles, c’est-à-dire sans lésion ni même inflammation des organes intéressés (distinction organe/fonction). 3° Elles passent pour des affections du système nerveux (« c’est les nerfs », dit-on encore fréquemment !). 

­Cette description correspond plutôt à ce que nous appelons de nos jours les « troubles psychosomatiques », mais au 19è siècle aucune différence n’est clairement établie entre les domaines de la névrose, de la psychosomatique (neurasthénie, par ex.) ou même de la neurologie (épilepsie, maladie de Parkinson, etc.). 

 

Charcot et l’hystérie

C’est pourtant à un médecin français, à la fin du 19è siècle, et précisément chef de l’hôpital de la Salpêtrière, que revient le mérite d’avoir fait progresser la science des névroses, en particulier l’hystérie. Or, curieusement, Charcot est amené à ressusciter les vieux démons du moyen-âge, en fait pour les démasquer. Qu’apporte Charcot ? 

1° La découverte des facteurs sexuels dans le déclenchement de la maladie : « 'Mais dans des cas pareils, c’est toujours la chose génitale, toujours... toujours... toujours.’ Et ce disant il croisa les bras sur sa poitrine et se mit à sautiller avec sa vivacité habituelle. » (Propos rapportés par Freud !). Mais Charcot n’est pas Freud : déclenchement ne signifie pas cause. La véritable cause, pour Charcot, reste l’hérédité, avec ce concept douteux (mais fort répandu alors) de « dégénérescence ». 

2° La découverte des facteurs proprement psychiques, révélant notamment le mimétisme des hystériques, leur manie de la « répétition » et du théâtre. Il faut dire d'une part que l’hystérie pouvait être spectaculaire, en effet, par les symptômes manifestés (paralysies, etc.) ; d'autre part de nombreux observateurs jugeaient que, en l’absence de définition, de preuves tangibles ou certaines de la maladie, l’hystérique devait simuler. Répétition, mimétisme et simulation allaient tout bonnement de concert ! Là-dessus que Charcot vint et imposa une véritable révolution dans la clinique de l’hystérie. Tout d’abord il réhabilita, si l’on peut dire, le mal : de toute son autorité, il attesta, il certifia l’authenticité et l’objectivité des troubles manifestés, c’est-à-dire leur non-simulation. Ensuite il caractérisa fermement l’hystérie comme « maladie nerveuse », autonome et fonctionnelle, sans traces lésionnelles.

La répétition est d’ailleurs au cœur de sa plus grande découverte théorique. En effet c’est en reproduisant artificiellement la paralysie hystérique, par exemple, qu’il parvient à détacher celle-ci de toute cause organique, et à la spécifier comme hystérique : il lui suffit, en les hypnotisant, de placer certains sujets en état de somnambulisme pour prouver que ces paralysies — alors momentanément reproduites — étaient le résultat de représentations psychiques particulières. Il reste que les adversaires de Charcot virent dans ce procédé une véritable provocation de la maladie par le médecin lui-même, ceci par le moyen de la suggestion. Aussi Charcot dut se défendre et prouver qu’il ne faisait que décrire un mal ayant toujours existé. C’est pourquoi il se livra, avec le concours de son assistant Paul Richer, à une description minutieuse des scènes de possession dont regorge l’histoire de la peinture (cf. son livre Les démoniaques dans l’art, 1887). 

3° On lui doit donc d’avoir révélé la parenté entre les phénomènes de possession du Moyen-Âge et la moderne hystérie : en fait il s’agit de la même chose. Il va même jusqu’à baptiser « crise démoniaque » le point culminant de la crise hystérique, les convulsions. A cette époque tout au moins, il s’agissait d’un symptôme fréquent, dont on sait pourtant qu’il ne s’assimilait pas à l’épilepsie véritable. Ces convulsions, Charcot les a décrites et analysées en parcourant l’histoire de l’art, à partir de reproductions de « scènes démoniaques ». Un prêtre (exactement à la place du médecin) est penché sur le corps d’un possédé en proie à une agitation surnaturelle. En fait, l’hystérique, tout comme le possédé, imite — ce qui ne veut pas dire qu’il simule. Qu’imite-il ? Très précisément ce qu’on attend de lui (= le désir de l’Autre). Dans le cas du possédé, ce que veut l’Église (représentée par le prêtre, souvent penché sur le ou la malade, dans les reproductions), ce qu’elle demande parce que c’est son fantasme, c’est la dégurgitation du démon résidant à l’intérieur du corps ; c’est aussi l’imitation de la crucifixion de Jésus, patente en effet dans certaines contorsions observées par Charcot. Dans le cas de l’hystérique du 19è, l’expression est plus variable mais dans tous les cas se produisent des phénomènes de mimétisme c’est-à-dire de contagion (dans une même ville par exemple) dont l’explication sera fournie par Freud. En effet, c’est toute une anatomie imaginaire qui se trouve impliquée dans les manifestations symptomatiques de la maladie, comme une sorte d’anatomie parallèle. Auront manquées à Charcot l’intuition de la nature véritablement sexuelle (et non héréditaire) de la maladie, la découverte de ses causes « inconscientes » et l’élaboration d’un moyen thérapeutique idoine.

 

Freud et la découverte de l’inconscient

Cette découverte n’incombe pas directement ni entièrement à Freud, puisque c’est son collègue et ami Breuer qui, traitant la désormais célèbre Anna O., lui ouvrit le passage. Et c’est la malade elle-même qui, en se servant du médecin Breuer, inventa littéralement la cure analytique (baptisée par elle « talking cure »). Celle-ci consistait donc à soulager voire à faire disparaître temporairement les troubles psychosomatiques par le seul moyen de la parole. Breuer avait émis une théorie dite des « états hypnoïdes » selon laquelle le malade « retenait » certains souvenirs (sans plus de spécification) qu’il était possible de faire ressurgir par le moyen de l’hypnose. Cela représentait une véritable catharsis, apparemment efficace. Or ce qui manquait à la théorie de Breuer, sa malade Anna O. allait le lui apporter : d’une part, bien qu’étant sous hypnose, c’était elle qui menait le traitement, parvenant à faire disparaître ses maux lorsqu’elle en découvrait l’origine dans ses souvenirs (en les articulant, donc, par la parole) ; d’autre part, à l’insu de Breuer, elle était liée à lui par des relations affectives très particulières, dites de « de transfert » (voir plus loin), intrinsèques au dispositif de la cure, mais suffisamment perturbatrices pour que Breuer décidât d’abandonner la partie. 

Freud, lui, décida d’abandonner l’hypnose. En effet, il avait découvert la véritable origine des névroses dans la vie sexuelle (infantile) de ses patients, et cela expliquait beaucoup de choses. 1° D’abord le fait que la méthode simple de l’hypnose, pratiquée par Breuer, avait un intérêt immédiat mais non du­rable, en raison justement de la « profondeur » inconsciente des causes et donc de la ténacité de la maladie : pour le dire vite, le malade est vic­time d’une « fixation » dans l’enfance qui renvoie généralement au complexe d’Œdipe. 2° Pour se défaire de ce lien pathogène, en quelque sorte, le patient doit se fixer à nouveau (y compris affectivement, surtout au début), au­près d’un Autre auquel il adresse maintenant sa plainte et sa demande de traitement. Cet Autre – ici le médecin – devient une sorte de miroir sur lequel le patient peut projeter différents motifs – personnages, affects, etc. – liés à son passé, et ce lien affectif opératoire, artificiel, est nommé « transfert ». 3° Cela expliquait aussi le phénomène du « refoulement » des souvenirs en question, ainsi que la résistance (inconsciente) opposée par le sujet pour y accéder. Il y a refoulement, car la sexualité, note Freud, a toujours initiale­ment un caractère traumatisant. 4° Pour déjouer ces résistances et lever le refoulement, il faut utiliser le procédé de la « libre association », à savoir une parole déliée et sans contrainte, mais néanmoins consciente (et rejeter deux extrêmes inefficaces : l’introspec­tion et l’hypnose).  

Toutefois, cette théorie d’une cause sexuelle des névroses connut bien des aléas chez Freud lui-même. En effet celui-ci émis tout d’abord l’hypothèse selon laquelle un « trauma », un choc de nature effectivement sexuelle, pouvait être à l’origine des névroses. Une conception ultérieure plus complète de la sexualité rend caduque cette hypothèse, mais il est certain que la classification des névroses proposée par Freud reste marquée par cette première théorie. L’axe de la classification freudienne passe entre les névroses dites « actuelles », où la cause est recherchée dans un dysfonctionnement somatique de la sexualité (insatisfaction, frustration, etc.), et les « psychonévroses » où c’est le conflit psychique (lui aussi d’origine sexuelle...) intériorisé par le sujet qui est déterminant. Dans les névroses actuelles, on peut inclure les névroses directement « traumatiques », causées par un choc émotionnel violent, où en général le sujet a vu sa vie menacée : les premières études de Freud portent par exemple sur les « névroses de guerre ». Dans ce cas, soit le traumatisme tient lieu d’élément déclenchant pour une névrose d’origine différente ; soit il est constitutif lui-même de la névrose et se traduit par des symptômes reproduisant le choc initial (cauchemars, etc.).  Ou encore les névroses « d’angoisse », où prédomine une angoisse manifeste mais sans objet particulier. Dans la catégorie des psychonévroses, Freud distingue nettement les névroses « narcissiques » (en fait il s’agit des psychoses, pour lui alors inanalysables), et les névroses « de transfert » (les névroses analysables par le transfert) : à savoir la phobie, l’hystérie et l’obsession (dite névrose obsessionnelle ou encore névrose de contrainte). Dans un second sens, on appelle aussi « névrose de transfert » une névrose artificiellement causée par le transfert lui-même, au moment et pour le besoin de la cure. 


Lacan et le structuralisme

Le point de vue « structuraliste », qui est partiellement celui de Jacques Lacan, permet une classification à la fois plus simple et plus logique. La théorie de Lacan se fonde essentiellement sur l’idée que l’« inconscient est structuré comme un langage », mais aussi sur la notion d’un sujet irréductiblement divisé, réparti, disséminé. Du point de vue historique, Lacan se déclare « freudien », position qui n’implique d’ailleurs pour lui aucune soumission à l’ensemble des thèses de Freud — Freud étant à interpréter.  Globalement, Lacan conservera la classification freudienne des névroses de transfert (phobie, hystérie, obsession) mais il caractérisera fermement deux autres structures comme entièrement autonomes : perversion et psychose.

Ces structures correspondes à des identifications imaginaires. On appelle identification imaginaire une façon de faire face à son désir, d’y répondre et donc de se positionner à la fois structurellement et subjectivement dans l'existence. On pourra aussi bien parler, par conséquent, de "structures existentiales", pour reprendre une expression proposée par Alain Juranville.

Pourquoi identification ? Parce que la façon pour un sujet, de se situer par rapport à son désir, consiste à investir une place en s’identifiant à un personnage, plus précisément en tenant un rôle afin de mettre en place une certaine loi, et en attendre un certain résultat. Les places sont celles du sujet, de l’objet, de l’Autre et de la Chose (l’objet primitif et mythique du désir). Les rôles sont l’Idéal-du-moi (ou père réel), la Mère, le Père symbolique (ou l’ordre du langage), le phallus (symbole du désir). Les fonctions (ou opérations, lois) sont le refoulement, le déni, la dénégation, la forclusion. Les résultats sont les quatre « structures existentiales » suivantes : névrose, perversion, sublimation, psychose — avec leurs manifestations propres. On remarque qu'une quatrième structure, ou identification, apparait en marge de la théorie de Lacan (et a fortiori de Freud) : la sublimation. Non qu'elle ne fut pas repérée par Freud (et a fortiori par Lacan), ni pressentie comme capitale, mais elle n'avait jamais été présentée avec toute la rigueur structurale qu'implique le système signifiant - apport décisif et mise à jour que l'on doit, comme nous l'avons dit, à Alain Juranville.

Pourquoi imaginaire ? Parce que, vu la « barre » qui fend le sujet dans la mesure où il ne fait que rouler sous les signifiants, sans être jamais réellement présent « lui-même », toute façon de se situer sur l’échiquier de son désir apparaît forcément imaginaire, et même en partie illusoire.

dm


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