Le désir d'inceste. Ou l'impossible à dire

 

Louise Bourgeois


Le désir d'inceste, désir fondamental, pointe la Chose (maternelle) comme objet absolu du désir et souverain Bien, tout en l'invalidant radicalement : ce désir est interdit, inconscient évidemment, mais surtout impossible à assouvir puisque son objet s'avère à jamais perdu, autant qu'irremplaçable. Telle est la voie freudienne clairement dégagée par Lacan (séance du 09/12/1959 de son Séminaire VII L'Ethique de la psychanalyse) : "Freud apporte, aux fondements de la morale, que la loi fondamentale c’est la loi de l’interdiction de l’inceste... Il est important qu’il y ait un homme qui, à un moment donné de l’histoire, se soit levé pour dire : "C’est là le désir essentiel". Et encore : "On peut dire que le pas fait, au niveau du principe du plaisir, par Freud, est celui-ci : c’est de nous montrer qu’il n’y a pas de Souverain Bien, que le Souverain Bien, qui est das Ding, qui est la mère, qui est l’objet de l’inceste, est un bien interdit, et qu’il n’y a pas d’autre bien. Tel est le fondement, renversé chez Freud, de la loi morale."

Il n'y a pas d'autre souverain Bien et l'éthique devra donc faire avec ce vide de la Chose originelle ; de même qu'elle devra - pragmatiquement - faire avec la possibilité, la réalité des dix péchés prohibés, en tant qu'ils forment l'ordinaire de la vie sociale et ne peuvent qu'être contenus. Le seul objet défendu "catégoriquement", au sens kantien, étant la Chose - mais, avant d'être, éventuellement, catégorique, l'énoncé d'un tel interdit pourrait bien s'avérer inutile, redondant, et surtout impossible même à formuler. Nous parlons ici, bien entendu, de l'inceste impliquant la mère - celui dont on ne parle jamais, et pour cause. Rappelons que la réalisation de cet inceste, désir fondamental, fin même du désir, signerait aussi la fin et l'inutilité de la demande, de toute parole. Ce n'est donc pas la loi qui interdit l'inceste mais l'impossible de l'inceste qui permet l'énonciation de toute loi, et la possibilité de la parole en général. C'est bien pourquoi les Dix Commandement n'en parlent pas étrangement, de l'inceste en général, n'en tiennent littéralement pas "compte", alors qu'ils le présupposent nécessairement, logiquement.

C'est la même chose au niveau du droit positif : peu d'Etats jugent utile de criminaliser l'inceste en tant que tel, c'est-à-dire dégagé des circonstances, elles évidemment criminelles, consistant à violenter ou violer des enfants, ou des personnes vulnérables : imaginons qu'une mère avec son fils, ou un père avec sa fille, adultes et consentants (certes ce n'est jamais évident à établir, avec certitude, mais - jusqu'à preuve du contraire - la justice se contente de déclarations, si elles sont corroborées), consomment le péché de chair à l'instar de n'importe quel couple traditionnel, l'on conçoit mal pourquoi la marée-chaussée devrait s'en mêler. Beaucoup plus probable en revanche, dans le cercle familial ou le voisinage, serait une sorte de réprobation morale collective, de honte partagée, le tout scellé sous la chape de plomb d'un silence absolu, car qui pourrait avoir les mots pour témoigner de l'indicible, et pourquoi ?

Gageons surtout que l'inceste, comme souvent, comme presque toujours, ne sera tout simplement pas vu, pas entendu, ou pas cru - car qui pourrait imaginer une "chose" pareille ? Enfin, quand bien même la chose incestueuse (sexuelle, s'entend) serait de notoriété publique, voire avouée, ou même vantée, toujours entre adultes "consentants", comment pourrait-on savoir avec certitude ce qui se passe, ou pas, réellement dans la sphère privée, ou pour dire les choses crûment et sans ambages, sous les draps ? Pour finir c'est la question du consentement qui revient, lancinante, pour semer le trouble et le doute. L'un des partenaires (disons le plus âgé des deux) n'est-il pas fatalement en position de profiter de son statut, de dominer, finalement d'abuser de l'autre ? Sans doute, mais cela montre d'autant mieux combien l'hypothèse d'un rapport sexuel incestueux "en tant que tel", "réussi", "pur" si l'on ose dire, expurgé de toute circonstance délictueuses ou criminelle, semble se perdre dans les brumes de l'improbable, se fracasse même franchement sur le mur, comme déjà dit, de l'indicible - pour toutes les raisons évoquées plus haut rattachant l'interdit de l'inceste à la possibilité de la parole. Personne ne pourra jamais dire l'inceste en tant que tel, ni s'en déclarer la victime - singulièrement de l'inceste maternel -, sauf à dénoncer quelqu'abus manifeste ou quelque violence tombant sous le coup de la loi (ce qui est évident lorsque les mineurs sont impliqués).

Rappelons encore que l'inceste maternel, en tant que consommé ou réalisé, relève de l'impossible davantage que de l'interdit, c'est à ce titre qu'il pourrait être qualifié de mythe. Même si les comportements possessifs et abusifs, donc en un sens incestueux, de certaines mères, ne sont pas rares, la tendance incestueuse - soit le désir lui-même - dans cette relation asymétrique de la mère à l'enfant et de l'enfant à la mère, ne saurait être imputée à la mère que de façon inessentielle et accidentelle (son désir, a priori, est ailleurs), disons au titre de la perversion, tandis que ce désir est la règle du côté de l'enfant : rappelons que c'est là son désir essentiel, originel, même si évidement et heureusement les aventures du désir humain - cette métonymie de l'être - ne s'y arrêtent pas quant au but, ni d'ailleurs quant à l'objet - cette métonymie de la Chose. Il n'empêche que si le désir incestueux peut être qualifié de mythe, c'est seulement au titre de l'objet et de sa jouissance, cela n'efface pas la réalité dudit désir.

dm


Aucun commentaire: