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Psychanalyse : de la Règle fondamentale à l'éthique

 


La psychanalyse a inauguré une nouvelle pratique parlée qui bouleverse les liens culturellement établis entre la parole et l'écriture. Dépassant la contradiction du conte, qui est une parole sans auteur, et du journal intime, qui est un écrit sans lecteur, l'interlocution analytique fait exister une parole se donnant à lire de la place d'un tiers où se tisse une œuvre commune d'un type absolument inédit, pas plus désireuse de "rester" comme un écrit majeur que de s'évaporer comme simples "paroles en l'air". Il est un fait que cette parole émise par l'analysant, tout en étant rigoureusement gardée de tout passage à l'écriture, s'avère aussi risquée et lourde de conséquences que si elle connaissait une immense publicité. Or cette production inédite n'est pas le résultat d'une technique sûre appropriée à une théorie non moins certaine, mais dépend de la mise en place et du respect d'une simple Règle du jeu qui épuise l'essence pratique de la psychanalyse. Il s'agit bien sûr de la "règle fondamentale" édictée par Freud qui commande à l'analysant de s'exprimer le plus librement possible sans chercher à ordonner ses dires à la logique des idées ou aux convenances habituelles ; c'est en parvenant ainsi à laisser se dérouler le flux associatif que le sujet est en droit d'attendre de l'analyste qu'il lui fasse entendre ce qu'il aura lu dans ses propres paroles, participant ainsi à l'œuvre commune du lieu d'une lettre ou d'une écriture absente, mais qui ne serait pas lecture vaine.

La pratique psychanalytique comme mise en scène. Un curieux appareillage

 


Situation, praticable, appareil

L'imprécision et la liberté du dire en psychanalyse, du fait même de la Règle fondamentale, suppose la précision et la rigueur d'un faire qui concerne autant le praticien que le patient, et ne peut donc à ce titre relever d'une simple "technique" imputable à un seul agent (qui serait en outre réputé savant). Pour désigner cette dualité originelle du couple analytique et donner une idée de son mode de fonctionnement, j’emprunterai à Jacques Nassif (Le bon mariage : l'appareil de la psychanalyse, Paris, Aubier, 1992) le terme et surtout le concept d'"appareil" qui fut déjà utilisé par Freud pour une description des instances du psychisme d'un point de vue topique. Nassif parle d'un "appareil de la psychanalyse" en conférant à ce terme la vertu de surmonter certaines oppositions telles que la technique et la théorie, ou bien l'analysant et l'analyste puisque le mot "appareil" et ses dérivés (comme "appareillage", etc.) connotent l'association de deux éléments "pareils" mais dont la reconnaissance ou l'identification doit passer par un tiers, d'ailleurs absent de l'appareillage. C'est cet appareil, ce "deux" qu'il convient de poser en premier dans l'expérience analytique, même si le statut de cet appareil psychanalytique est triple selon Nassif, ce que confirme l'analyse sémantique du mot et la dimension anthropologique de la notion d'appareil : "L'acte psychanalytique comporte, en effet, un premier registre qui est celui d'une mise en scène pour la consumation d'un bien, dépense rendue, en général, nécessaire soit par une situation belliqueuse soit pour des raisons religieuses. Son deuxième registre est celui de la suppléance, puisqu'il est constatable qu'un corps parvient à satisfaire ses besoins à travers toute une série d'éléments théoriques ou pratiques prolongeant et multipliant ses capacités d'action. Enfin, son troisième registre est celui de la supposition, puisqu'il y a toujours lieu de tenir compte du fait que le sujet attribue à un texte soit de loi soit de consignation d'un savoir, une intention dont il fait une volonté à laquelle il devra se soumettre". Ainsi se trouve évoquées successivement les trois phases de l'élaboration de cet appareil : d'abord une "situation" engageant des modalités précises relatives au lieu, au temps et à l'argent, puis la fabrication d'un "praticable" (comme on le dit au théâtre) qui révèle la nécessité d'une fiction-sans-croyance, enfin l'appareil proprement dit destiné à lire une lettre absente, et donc à fabriquer un certain savoir. La thèse de Nassif est que cet appareil existe et fonctionne dans le quotidien de la pratique analytique sans qu'on puisse y déroger, car loin de constituer une modalité technique il est inhérent au lien analytique lui-même depuis que celui-ci a été inventé par Freud.