Amour pervers. Au sujet de la pédophilie

 


Partant du fait que le sujet pervers s'identifie à l'objet pulsionnel, par essence dépourvu de spécularité, on peut en déduire que le semblable n'existe pas (vraiment) pour lui, au sens où le semblable, l'analogue, est une première étape dans la reconnaissance du prochain. Il ne vise pas, comme le sujet névrosé, à recouvrir le manque dans l'Autre du voile de l'amour, amour qui ressortit en cela à l'imaginaire. A la place, il soumet sa victime à un jeu cruel destiné à lui faire porter tout le poids de la question et de la division, sur le mode de l'angoisse, tandis qu'il se pose, lui, comme objet-réponse du côté de la jouissance. A la question : le pervers est-il capable d'amour ?, il faut associer celle-ci : de quel amour paternel tente-t-il de se protéger ? Il y a le père aimant et aimable qu'idéalise le névrosé, celui que le sujet doit tuer symboliquement à l'issue du complexe d'Oedipe. Cet amour qui fonctionne comme une métaphore pourra faire advenir, chez le névrosé, un amour de transfert nécessaire à la conduite d'une cure. Et puis il y la brute jouisseuse, le père de la horde que l'on ne peut rejoindre qu'au moyen d'un amour-passion arbitraire et violent, littéralement "dévorant".

Le pervers pédophile s'identifie volontiers à ce père jouisseur qui, sous des dehors protecteurs, parvient généralement à hypnotiser et à méduser ses victimes. Par conséquent, même s'il n'est pas vécu sur le mode sentimental, l'amour vrai ne fait pas faute au pervers, c'est d’ailleurs tout le problème, il ne manque pas, il ne consiste pas à donner le manque, selon la formule de Lacan. Il veut tout donner, tout prendre, la vie, la mort, et l'amour lui-même. Tout comme l'idéaliste, dont il est la face sombre et inversée, le pervers aime l'amour jusqu'à en (faire) mourir l'autre. Ou plutôt, intérieurement, il vit la loi de la jouissance (qui est pourtant sa loi propre) comme si c'était la loi de l'amour (mais c'est plutôt l'amour de la loi, dans son cas). 

Ainsi le sujet pédophile, qui ne se voit pas d'abord comme un abuseur et un jouisseur coupable, mais comme un amoureux incompris. Or, ce n'est pas pour l'amour des enfants, comme il le prétend, qu'un pervers pédophile s'en approche et tente de les séduire, mais bien au nom de l'amour lui-même : Eros incarné ! Voire Jésus.. Un pervers pédophile, surtout s’il est prêtre, jouit de ce qu'il perçoit comme étant la "pureté" ou l'innocence de l'enfant - ce qui est la thèse (catastrophique et aberrante) colportée par l’Eglise - et au-delà il vise la pureté même de l’amour. Mais l’amour vécu sous le mode du jouir et de la domination, non sous celui de la vraie affection ou de la coexistence sublimée. Or supposer l'enfant pur et innocent, et sa chair uniquement tendre, n’est-ce pas le jeter - directement, inévitablement - dans la gueule de l'ogre, en l’occurrence celle du prêtre ? Celui-ci endosse de surcroît la soutane du père aimant, représentant sur terre du Dieu sacrifiant son enfant unique, et la boucle est bouclée : l’amour absolu de ce Père est honoré, sa tyrannie reconduite, tandis que le sujet pervers dérive l’angoisse qui fut la sienne autrefois vers sa jeune victime. 

Donc, s’identifiant au père aimant, au père traumatisant, le pervers ne peut que traumatiser à son tour au nom de l'amour. Aussi faut-il réviser l'image trompeuse du pervers au passé d'enfant mal-aimé ou maltraité, qui de ce fait serait incapable d'amour ; si ces faits sont généralement avérés, la répétition ne s’effectue sous le mode imaginaire de la perversion qu’à transmuer le traumatisme en volonté inconditionnelle d’aimer, quitte à forcer, quitte à violer - de sorte que la violence est bien reconduite - dans une sorte de confusion dramatique entre amour, jouissance, et destruction.

dm


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