La pathologie comme débordement de la jouissance

 


Sous le titre de “pathologie” l'on entend, dans le cadre d'une psychanalyse (et indépendamment de tout diagnostic médical par ailleurs), les troubles essentiellement corporels que l’on peut attribuer à une production de la jouissance, et plus précisément à ce qu'il convient d'appeler un “débordement” de la jouissance. Cette question avait déjà été abordée par Freud au titre général de la “conversion”, nommément hystérique, afin d’expliquer certaines affections physiologiques pouvant aller du simple dérèglement psycho-somatique jusqu’aux atteintes fonctionnelles et aux lésions organiques les plus graves. Freud avait alors émis la thèse d’un investissement massif de l’organe par l’énergie libidinale, ayant pour effet de conférer une signification érotique et même génitale à l’organe en question, dont le fonctionnement normal se trouve ainsi perturbé. Lorsque la libido s’y accumule et y stagne en quelque sorte trop longtemps, il n’est pas rare qu’elle provoque des “modifications toxiques”, selon l’expression même de Freud, de nature certes pathogène mais n’en relevant pas moins d’une jouissance qu’on peut qualifier d’excessive. D’ordinaire, le symptôme hystérique “classique”, se manifestant comme retour du refoulé, maintient néanmoins le refoulement avec lequel il se confond d’ailleurs, comme l’a dit Lacan. Même de nature psychosomatique, le symptôme comme "formation de l'inconscient" garde une dimension symbolique et plus précisément métaphorique : le “père symbolique”, synonyme du désir, s’y trouve désigné sinon librement parolisé.

Petite histoire psychiatrique de la Haine

 


Si la haine apparaît bien dans la sémiologie psychiatrique comme un sentiment très répandu, accompagnant par exemple une phobie d'impulsion, un délire d'interprétation ou bien un trouble schizophrénique, elle n'est jamais isolée ni étudiée en elle-même comme un "trouble" à part entière, encore moins comme une "maladie" avérée. Et pour cause ! Durant la période où domine la notion d'aliénation mentale en psychiatrie (1è moitié du 19è siècle), la haine apparaît comme inséparable des "manies sans délire" chères à Pinel : alors que la pensée du malade demeure saine, en revanche ses sentiments et ses actes sont marqués d'un grand désordre et d'une malveillance systématique. Diagnostic précisé un peu plus tard par son élève Esquirol, soulignant parmi les aliénations conductrices de haine le groupe des "monomanies" (instinctive, homicide, incendiaire, raisonnante…). Mais en faisant de ces malades des sujets essentiellement immoraux, la médecine reste avec eux dans une relation spéculaire, elle-même aliénée, où la haine s'explique circulairement par la haine, où la délinquance est une modalité réactive de la répression, etc.

Auto-érotisme et masturbation - une jouissance pas si idiote !

 

"Le Grand Masturbateur", Salvador Dali, 1929


« Diogène le cynique affichait, au point de le faire en public à la manière d’un acte démonstratoire, et non pas exhibitionniste, que la solution du problème du désir était, si je puis dire, à la portée de main de chacun, et il le démontrait brillamment en se masturbant » (J. Lacan, Le Séminaire, Livre VI, Le désir et son interprétation, séance du 10 juin 1959.) Il est évident que si Diogène s’exhibait à la manière d’un « exhibitionniste » devant ses concitoyens, il ne serait pas l’hédoniste qui prétendait ramener la jouissance sexuelle au besoin, mais bien un pervers prenant à témoin quelque grand Autre éternel et plus seulement les spectateurs présents. Le geste lui-même et la satisfaction obtenue auraient moins d’importance que l’acte par lequel il s’offrirait à la jouissance de l’Autre, même au prix d’un ratage évident. Ce dont l’hédoniste prétend faire la démonstration est plutôt l’absence de jouissance. Démonstration fausse aussi bien, car justement il y a une jouissance masturbatoire, qui n’est cependant pas la réponse au désir : “elle en est l’écrasement, exactement comme l’enfant à la mamelle dans la satisfaction du nourrissage écrase la demande d’amour à l’endroit de la mère”. Cette remarque de Lacan se fonde sur une distinction essentielle entre la pulsion et le besoin. Si la jouissance se définit avant tout comme satisfaction d’une pulsion, c’est-à-dire non le plaisir immédiat mais la recherche plus ou moins contournée d’un objet — en quelque sorte le plaisir de se faire ce plaisir —, la masturbation représente le circuit le plus court pour ne pas dire le court-circuit de cette quête, soit en réalité l’exclusion du désir et l’écrasement de la jouissance sur le plaisir. Pourtant cette pratique fait fond sur une jouissance fondamentale, mythique, que Lacan appelle d’ailleurs “jouissance de l’idiot” et qui s’explique par le caractère historique de la pulsion. La pulsion est intrinsèquement compulsion de répétition, pour cela même tendance destructrice, et fait référence “à quelque chose de mémorable parce que mémorisé”, quelque “Chose” mythique qui n’est autre ici que sujet lui-même dans son “idiotie” radicale et ineffable selon le mot de Lacan, ou encore le “moi-réel” selon Freud. La jouissance masturbatoire, la jouissance de l’idiot se présente comme un retour tendanciel à cet être-dans-le-réel, avec toute l’impossibilité que la tautologie même comporte, et qui se résout donc en une fixation à la pulsion phallique.

La jouissance toxicomane

 


"Il n’y a pas d’autre définition de la drogue que celle-ci : c’est ce qui permet de rompre le mariage avec le petit zizi." (Lacan, conférence des cartels du 13 avril 1975)


La psychose consacre la séparation du sujet par rapport au grand Autre symbolique et sa confrontation directe avec l’objet, un sujet hors-aliénation placé tout entier sous la dépendance de la Chose maternelle, cet Autre réel. Mais le psychotique ne choisit pas cette position structurale tandis que, nonobstant les déterminismes sociaux ou autres, on peut dire que le toxicomane fait le choix de son a-diction, de sa non-aliénation ou sa déconnexion de l’ordre symbolique. En somme ce n’est plus tout à fait un exil, dû à la forclusion d’un élément symbolique majeur, mais une protestation, un refus d’en passer par le désir de l’Autre et la cession de la part de jouissance qu’il implique. Le “drogué” ne veut rien céder de sa jouissance, en quoi il s’apparente plutôt au pervers — mais ce seul trait ne suffit pas à le ranger définitivement dans cette catégorie, car à leur manière également le fou et le névrosé ne cèdent pas sur une certaine forme de jouissance. Le plus souvent on a plutôt affaire à un comportement pervers au sein d’une structure névrotique. La “structure” tient compte du positionnement du sujet par rapport à la jouissance, en tenant compte de l’Autre et de l’objet. Par exemple on pourrait dire que le suicide est un acte de “folie” de la part d’un sujet névrosé. Certes la toxicomanie est bien, sous certains aspects, une forme de suicide, mais le rapport à la jouissance n’est pas le même : le suicidé, comme le psychotique, est fou — au moins un instant — de croire qu’il peut incarner la jouissance en tant que “sujet” (non castré ou non barré), dans la fulgurance du “se donner la mort”. Bien sûr il ne fait que se donner à la mort (qui est l’Autre le plus réel), tout en gravant sur l’Autre symbolique — société, famille, Dieu, “univers” stigmatisés — la marque de son inconsistance (“tu n’auras pas pu empêcher ça !”). Névrose au niveau de la décision consciente impliquant le désespoir, perversion de l’acte en tant que le sujet occupe une position d’objet (ce corps, jeté à la face du monde), mais folie également de croire que ce corps peut signifier le monde, en être le symbole sacrifié, et donc signifier la destruction du monde avec sa propre destruction. Il n’empêche qu’à la différence du fou, le drogué ou l’alcoolique a fait le choix de se droguer (en réalité il a fait le “choix de la névrose”, comme le dit Freud, ce qui l’a conduit à se droguer), et il est non moins vrai qu’à la différence du suicidaire ce n’est pas comme signifiant qu’il manifeste et qu’il livre son corps à l’Autre, mais comme objet dégradé et pourrissant, bien fait pour colmater le manque et assurer la jouissance d’un Autre pressenti comme non moins pourrissant (le drogué ne fait-il pas marcher la machine “pourrie” du monde capitaliste qui l’a “pourri” (gâté) et maintenant le laisse pourrir ?).

D’une prétendue "perversité morale"

 


"Nous ne disposons malheureusement que d'un seul mot, celui de pervers, pour désigner indistinctement les sujets marqués du sceau de la perversité, et ceux qui sont atteints de perversion des instincts élémentaires". L'auteur de ces lignes extraites du Manuel alphabétique de psychiatrie (A. Porot, 1952) regrette la polysémie d'un vocable qui, selon lui, désigne deux réalités bien distinctes. D'abord la perversité (terme dérivé de pervers) renvoie à un contenu essentiellement moral, comme les mauvais penchants d'une personne n'hésitant pas à exploiter son semblable, afficher son égoïsme ou se comporter avec cruauté. De tels sujets que l’on qualifieraient volontiers de “méchants” ne seraient pas considérés comme anormaux, cette orientation du comportement pouvant conserver un caractère épisodique. Selon cette conception pré-analytique, pré-freudienne, le clivage séparant perversité et perversion intervient avec le caractère soi-disant pathologique des comportements pervers, en ceci qu'il indique une altération générale et permanente de la personnalité et, surtout, une "déviation" significative des "instincts".

Il n'échappe à personne que ce clivage, étant à la base idéologique puisqu'il postule de toute part une "dégradation", une subversion par rapport à certaines "valeurs", ne fait que transporter ses préjugés moraux et idéologiques au niveau de l'analyse des perversions instinctives. Dans cette vision normative, qui perdure encore de nos jours plus qu'on ne l'imagine, les perversions sexuelles font seulement figure de cas particuliers, voire de simples conséquences. En matière de sexualité, on se contentera de distinguer les perversions par rapport à leurs objets (zoophilie, etc.) et les perversions par rapport à leurs moyens (fétichisme, etc.). Certes cette opposition servit également de base à la distinction freudienne entre les déviations quant à l'objet (objet de la pulsion) et les déviations quant aux buts, sauf que Freud plaça toujours la sexualité au centre de son modèle explicatif. Dans l'approche normative et idéologique du phénomène, au contraire, on se contente d'évaluations purement différentielles tout en confondant les manifestations aléatoires de la perversion et ses traits structuraux déterminants. De ce fait, on ramène bien la perversion sexuelle à la perversité morale, la première restant ignorée dans sa dimension causale, structurelle et inconsciente.

dm