Petite histoire psychiatrique de la Haine

 


Si la haine apparaît bien dans la sémiologie psychiatrique comme un sentiment très répandu, accompagnant par exemple une phobie d'impulsion, un délire d'interprétation ou bien un trouble schizophrénique, elle n'est jamais isolée ni étudiée en elle-même comme un "trouble" à part entière, encore moins comme une "maladie" avérée. Et pour cause ! Durant la période où domine la notion d'aliénation mentale en psychiatrie (1è moitié du 19è siècle), la haine apparaît comme inséparable des "manies sans délire" chères à Pinel : alors que la pensée du malade demeure saine, en revanche ses sentiments et ses actes sont marqués d'un grand désordre et d'une malveillance systématique. Diagnostic précisé un peu plus tard par son élève Esquirol, soulignant parmi les aliénations conductrices de haine le groupe des "monomanies" (instinctive, homicide, incendiaire, raisonnante…). Mais en faisant de ces malades des sujets essentiellement immoraux, la médecine reste avec eux dans une relation spéculaire, elle-même aliénée, où la haine s'explique circulairement par la haine, où la délinquance est une modalité réactive de la répression, etc.

Puis s'impose le paradigme des maladies mentales (jusqu'au début du 20è), au pluriel, amenant une étiologie plus complexe. La haine concerne surtout les interprétations délirantes où prédominent la persécution, la jalousie, la revendication ou l'érotomanie (riche en attitudes réactives de dépit ou de rancune). La haine peut apparaître comme un sentiment durable ou bien par accès soudains, plus ou moins prévisibles. Elle est présente également dans certains délires schizophréniques sous la forme d'une ambivalence des sentiments, comme le mélange ou la succession inopinée de l'amour et de la haine. Enfin, les recherches se penchent beaucoup durant cette période sur les "altérations morbides du caractère" et la "déséquilibration" de la personnalité : on regroupe sous ce chef pittoresque toutes sortes de conduites asociales plus ou moins vicieuses (cruauté, paresse, bizarreries sexuelles, alcoolisme…) accompagnées de troubles de l'humeur, et on les explique en convoquant tout à la fois les facteurs héréditaires, éducatifs, et la fameuse "dégénérescence". Bref, cela nous fait un tableau idéal de ce que certains ne vont pas tarder de nommer, mélangeant une fois de plus clinique et morale : "constitution perverse", tandis que demeure fréquente l'assimilation tendancielle de la haine avec le sadisme ou avec la violence.

La psychanalyse, avec Freud puis Lacan dans ses premiers travaux, a reversé à juste titre la haine au registre de l'agressivité, comme sa conséquence voire comme son affect principal. Et elle analyse l'agressivité elle-même comme une dimension inséparable du narcissisme. La haine à l'égard de l'autre, même au titre de la rivalité, est toujours une version de la haine contre soi-même et une conséquence de l'auto-agressivité impliquée dans le narcissisme. On s’agresse d'abord soi-même, parce qu’on est encombré de soi-même, c’est-à-dire de sa propre image infectée dès l'origine par l'illusion, image survalorisée (cf. le stade du miroir) qui nous masque la réalité ; ensuite on agresse l’autre qui nous ressemble trop, en tout cas c’est cette image que l’on agresse. La cible de la haine est un autre imaginaire, par exemple ce frère que l’on imagine préféré du Père, plus aimé, plus chanceux… C'est le principe de l’agressivité : l’on n’agresse pas celui qui est radicalement autre, différent, on le laisse tranquille - ou on le tue, pour s'en protéger, ou inversement pour le piller. On agresse celui qui nous ressemble, surtout s'il a pris notre place auprès d'un autre aimé ou désiré… Notons que si l'animal connait l'agressivité (envers son semblable également), la haine reste le triste privilège de l’homme car elle suppose la mémoire, la conscience, et le projet de nuire lorsqu’elle se prolonge en méchanceté et en malignité (calculatrice). Par ailleurs la haine est différente du mépris car elle implique un attachement intense, exclusif et paradoxal à l’autre : l’autre haï est celui qui nous obsède, nous habite et nous imprègne, celui dont il est impossible de se détacher ; il est pour le coup notre vrai Prochain ! Bref, ne poussons pas plus loin ces quelques traits bien connus, non seulement de tout lecteur de Freud mais aussi de quiconque aura fréquenté l'estimable tradition moraliste qui a décortiqué avec lucidité toute la palette des sentiments humains. Notre but ici n'est nullement de proposer une analyse "psychologique" du sentiment de haine, ni même une étude de ses origines inconscientes.

Revenons plutôt à la psychiatrie et justement à son embarras face à la haine, voire à ses errances quand elle en parle en termes de perversité ou de perversion ; perversion qu'elle ne peut justement s'empêcher de rabattre sur la perversité morale (en raison de ses propres préjugés moraux, car il existe une "morale spontanée" de même qu'une "philosophie spontanée" du savant). Or seule la psychanalyse permet de départager ce qui relève du fantasme pervers, en tant que tel structuré et limité, dominé par une sorte de haine froide, et ce qui relève de la mise en acte décompensatoire et violente, signant parfois la psychose, où l'on assiste surtout à un débordement d'agressivité et de fureur. La haine perverse s'apparente plutôt à un refus systématique, voire dogmatique, de tout ce qui rappelle les prétentions de la loi à régler l'ordre du vivant et de la jouissance. Ce n'est pas la violence, structurellement, qui signe la perversion, mais le rapport biaisé à la loi. Car la loi positive, aux yeux du pervers, est toujours une loi usurpée (il ne reconnait que la loi naturelle, avec laquelle il fait corps, donc sa propre loi). Au mieux, pour lui, la haine constitue une mise à distance radicale, une sorte de misanthropie sans affect des principes dont découlent les lois mondaines. Au pire elle fait cercle avec ces dernières, comme dans le cas du pervers agressif qui ne fait qu'opposer frontalement une autre loi concurrente, avec laquelle, comme on a dit, il s'identifie : l'impératif de la jouissance, interprété souvent comme une mission personnelle et sacrée, devoir de revanche face à l'interdit et l'usurpation. Ce désir ou plutôt cette volonté, sans concession mais inévitablement contrariée, alimente la haine et fait du pervers un frustré malgré lui.

dm


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