La jouissance perverse et le déni de la castration

 

Louise Bourgois, Ode à ma mère, 1995


Il existe un lien de structure entre le fantasme profond de la jouissance de l’Autre comme jouissance de l’être (maternelle, en fait), et la volonté de jouir de l’autre (parfois de le faire jouir) à la ma­nière perverse, c’est-à-dire à la manière d’une jouissance phallique exclusive et possessive. Que la jouissance perverse soit essentiellement phallique comporte un autre paradoxe : d’une part en effet elle paraît directement sexuelle pour ne pas dire génitale, mais d’autre part c’est avant tout la jouissance d’un symbole (le Phallus) qui commande à l’ordre langagier tout entier, et indirectement à la jouissance des corps. C’est donc bien en tant que jouissance du symbolique que la jouissance per­verse apparaît comme pleinement et exclusivement phallique. Plus encore elle équivaut à un refus de considérer tout autre jouissance, no­tamment féminine, qui sortirait du cadre où le pervers exerce sa maîtrise savante en matière sexuelle. 

Le modèle de toute jouissance, pour le pervers, est celui où la mère jouit de l’en­fant en position de phallus. D’où proprement le déni de la castration, qui est aussi aveu d’un manque constitutif dans l’Autre. De sorte qu’il ne faut pas simplement dire de la perversion qu’elle est déni d’un manque, mais aussi et surtout refus de ce supplément non-phallique, de cet excès qui fait de l’“autre jouissance” un mystère inadmissible. Le pervers se tient dans cette contradiction de devoir associer le phallus, dans son système, à la jouissance de l’Autre. Dès lors, il n’y a pas d’autre choix que de rapporter cet Autre à un Même qu’on a dit être la mère. Mais là où le sujet névrosé hait la castration maternelle, dont il n’a que trop conscience, là où il se laisse aller à désirer la mère en plein drame œdipien, le sujet pervers à la fois hait sa propre mère (comment ne pas haïr le “même” et le “propre” ?) tout en désirant furieusement sa jouissance. Le sujet est en concurrence avec cette Chose, alors que le psy­chotique s’identifie directement à elle. C’est bien pourquoi Lacan a raison d’affirmer que la perversion est une défense contre la jouissance (de la Mère comme Chose, de Soi comme Même, ou de l’Autre comme Être) et que la loi, la loi perverse qui ordonne de jouir est aussi bien la voie qui conduit à ne pas jouir.

dm


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