Dans la théorie de Lacan l’objet peut être appréhendé comme symbole et structure d’un manque fondamental affectant l’Autre en général. C’est parce l’Autre fait défaut et qu’il est inconnaissable comme tel - n’est-ce pas en rapport avec cette sensation que Freud caractérise comme deuil et mélancolie, au moment de la disparition de l’être aimé ? -, c’est parce que personne ne peut dire “qui est l’Autre” que Lacan réduit d’abord celui-ci à la lettre ‘a’ (la première du mot “autre”) comme symbole de l’absence ou de l’énigme de l’Autre. Il s’agit ensuite d’un geste théorique, par lequel l’objet ‘a’ est construit ou inventé par Lacan lui-même (“c’est mon invention”, dit-il), n’ayant d’autre fonction a priori que de nommer le problème non résolu de l’Autre et, grâce à ce “forçage”, permettre le renouveau de la théorie. Stratégie audacieuse : “l’objet ‘a’ est finalement une ruse de la pensée analytique pour contourner le roc de l’impossible : nous passons outre le réel en le représentant avec une lettre" écrivait justement J. Nasio (Cinq leçons…,1992, p. 125). Cependant une lettre n’est pas tout à fait un signifiant, en particulier comme lorsque le ‘a’ elle désigne ce qui se dérobe à l’ensemble signifiant, “ce qui se présente toujours comme perdu, comme ce qui se perd à la significantisation" (Lacan, séminaire L’angoisse, 13 mars 1963). Il ne s’agit pas d’une exclusion, comme c’est le cas pour le signifiant S1, mais d’une hétérogénéité radicale entre le signifiant et l’objet qui fait de ce dernier un produit vraiment résiduel, un “plus” donnant cependant sa consistance à l’ensemble signifiant (fonction d’ailleurs également assumée par le S1, en tant que bord, mais à un niveau très différent). Dans la structure de l’inconscient l’objet ‘a’ fait fonction de trou à la fois comme cause ou pôle attracteur, comme déploiement d’énergie (plus-de-jouir) et comme flux constant de jouissance. Or les bords du trou revêtent une importance considérable puisque ce sont eux, à proprement parler, qui “forment” le trou et donc causent la jouissance. Si l’on se souvient maintenant de cet axiome de Lacan selon lequel “le signifiant, c’est la cause de la jouissance”, l’on en déduit aisément que le bord, c’est le signifiant lui-même “au niveau” de la jouissance.
A partir de là il y a plusieurs façons de distinguer — s’il faut les distinguer — l’objet ‘a’ proprement dit et le “plus-de-jouir”. L’on peut réserver plutôt l’appellation de “plus-de-jouir” à la tension interne ou “en-soi” de la jouissance, mettant ainsi en valeur l’aspect énergétique, et rapprocher l’objet ‘a’ de ce que la tradition nomme “objets partiels”, et plus confusément “objets du désir” : il s’agit d’entités corporelles d’ailleurs plus fantasmatiques que réelles, produits d’un détachement ou d’une séparation à partir du corps, et d’abord du corps de l’Autre. En effet l’objet de jouissance doit être considéré comme étranger au corps, ne serait-ce que pour le distinguer de la simple “zone érogène”, sur laquelle il se forme cependant, mais qui renvoie davantage au plaisir autogène plutôt qu’à la jouissance (hétérogène par essence). Serge Leclaire : “L’objet, c’est fondamentalement l’autre corps dont la rencontre actualise ou rend sensible la dimension essentielle de la séparation. Si la zone érogène peut être conçue comme cette limite qui cerne la différence sensible dans son irréductibilité essentielle, l’objet, lui, constitue le terme d’une séparation mesurable, et, d’une certaine façon, réductible jusqu’à l’annulation d’une rencontre" (Psychanalyser, p.80). Cette condition d’entre-deux-corps qui est celle de l’objet relève de critères à la fois imaginaires et symboliques. L’objet revêt une dimension imaginaire dans la mesure où sa sécabilité ne va pas sans quelque saillance ou proéminence (exemples faciles : seins et fèces), le caractère de “ce qui dépasse” constituant le schème imaginaire par excellence. Une première dimension symbolique de l’objet correspond ensuite à ce que nous avons déjà désigné comme “bord signifiant” du trou, fentes ou contours supportant (ou mieux : impulsant) le flux de jouissance (la glotte pour l’objet vocal ou les paupières pour le regard). Enfin une deuxième dimension symbolique se déduit du fait que ces objets ne se séparent du corps que par l’action de la parole, plus exactement sous l’effet d’une double demande (du sujet à l’Autre et de l’Autre au sujet) : la demande est en effet séparation, coupure signifiante du fait qu’elle rate toujours son objet (ce n’est jamais “cela”). Ce qui reste de ce ratage, ou plutôt le fait qu’il y ait reste, constitue l’objet ‘a’.
On pourrait évoquer rapidement les liens qui unissent l’unité de parole, l’énonciation, et le fond de tout énoncé qu’est le nom, ainsi que son rôle dans la formation de l’objet ‘a’. Notons en effet que si ces traits distinctifs ou signifiants que sont les bords dans leur ensemble forment ce qu’on peut considérer à la fois comme le nom et le corps d’un sujet, le “petit” ‘a’ chutant de cet “a-utre” n’a d’abord pas d’autre but que d’en masquer la dislocation essentielle (à la fois sous l’aspect du nom et sous celui du corps), en proposant un substitut qui identifie de façon stable le sujet à un objet électif, lequel objet mérite alors vraiment la définition d’objet ‘a’, cause du désir dans le fantasme. En théorie il ne faut donc pas confondre l’objet ‘a’, produit d’une opération symbolique complexe, avec le sein, l’excrément ou autre objet de la pulsion se réduisant à une forme prédominante, dont la nature n’est pas rigoureusement fantasmatique (prenant structure et réalité dans le fantasme) mais tout au mieux hallucinatoire.
Une fois écartée la confusion de l’objet véritable avec ces masques, ces semblants d’être que sont les figures hallucinées de l’objet partiel, rien ne vient plus séparer le trou ou le ‘a’ lui-même — cette perte fondamentale nécessaire à la théorie du symbolique et de l’Autre incomplet — du “plus” d’énergie résiduelle qui n’est que l’effet produit par le manque sur le sujet, le manque c’est-à-dire bien sûr l’objet ‘a’ mais en dernier ressort l’Autre. C’est cet Autre, ce manque qui est signifié de toute façon. On pourrait dire que le ‘a’ dépend directement du sujet, qu’il représente dans le fantasme, mais se définit proprement comme cause du désir de l’Autre (et non du sujet) ; tandis que le plus-de-jouir est la jouissance du sujet, auquel il reste foncièrement inassimilable, mais dépend de l’Autre puisqu’il n’y a pas d’autre cause de la jouissance que le signifiant (rappelons-nous la fonction locale des bords au niveau des “zones érogènes”). Le sujet lui-même ne désire pas l’objet ‘a’ : il désire l’Autre réel (la Chose, pour Lacan), mais comme il y échoue, son désir se porte en fait sur ces semblants d’objets que sont par prédilection le sein, le regard et autres images. Nasio encore : “D’abord, soulignons encore une fois que la demande de l’enfant vise le corps nourricier et le rate, tandis que le désir, lui, vise l’inceste impossible, et trouve le sein érotique” (ibid. p. 146). Mais il y a plus probant encore, à partir de ce semi-échec qu’est l’hallucination : “C’est-à-dire qu’au-delà de la demande, le petit être désire. En quoi cela consiste-t-il, qu’il désire ? En rien d’autre qu’à halluciner. L’hallucination du sein est le désir, c’est la forme la plus pure peut-être de la réalisation d’un désir” (p. 147). Au fond, ce que rappelle ici ce psychanalyste, à la suite de Freud et de ses remarques sur le rêve, c’est que désirer et jouir sont le même puisque satisfaire son désir (hallucinatoire) est en soi équivalent à désirer. Simplement tous deux sont marqués par le manque, et c’est bien ce que signifie ce concept d’objet. Cet objet qui, représentant soit le sujet pour l’Autre dans le fantasme (objet ‘a’) soit inversement l’Autre dans le sujet (plus-de-jouir) au niveau du symptôme par exemple, est parfaitement commun au désir et à la jouissance. Autant dire qu’il est ainsi le vrai objet, la vraie affaire de la psychanalyse telle que Lacan l’a réformée à partir de sa théorie initiale du signifiant.
dm

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