Si la qualification de "perverse" peut s'appliquer à un discours ou une structure politique, voire à une idéologie, il faut pouvoir y repérer au moins la place d'un élément fonctionnant comme fétiche. Slavoj Žižek écrivait à ce sujet : "La différence entre le totalitarisme de droite et celui de gauche est liée précisément, au fait que dans le premier cas, le fétiche se trouve du côté de l'autre, de l'ennemi, tandis que dans le deuxième cas, le fétiche, c'est notre position elle-même" (in Collectif, Traits de perversion dans les structures cliniques, Navarin, 1990). Si l'on prend d'abord le cas du totalitarisme de droite, le fascisme “classique”, c'est le "juif" qui tient lieu manifestement de fétiche. Comme tout fétiche, il a pour fonction de masquer et en même temps de dévoiler quelque chose, en l'occurrence l'élément historiquement discordant, ici appelé "juif", ailleurs "lutte des classes", brisant l'harmonie mythique d'une société organiquement, globalement constituée. Pour un fasciste, le juif est un Alien redoutable, grand responsable du désordre social et de la décadence historique de l'Occident. Il l'est une première fois en ce qu'il peut incarner, dans l'imagerie populaire, la plèbe la plus repoussante et la plus marginale, terreau potentiel des révoltes et des révolutions ; il l'est à nouveau quand il a "réussi", quand il règne comme une "main invisible" sur le négoce et la finance, collaborant au capitalisme international et libéral, fossoyeur des nations. Le fétiche "juif" constitue donc un désaveu paradoxal, un démenti à cette "castration" sociale élémentaire (en occident et ailleurs) qu'est la différence et la lutte des classes. La perversion fasciste est politiquement plus caractérisée ou plus grave que les perversions nationalistes ou capitalistes-mondialistes, en ceci que la constitution du fétiche s'est portée sur des hommes et une race, comportant intrinsèquement une logique de meurtre, et non plus seulement sur le maître personnel (société traditionnelle) ou sur la marchandise (société capitaliste).
Passons au totalitarisme de gauche, au premier rang duquel le stalinisme. Voyons pourquoi, selon Žižek, la position du fétiche n'y est pas extérieure et xénophobe, mais intérieure et narcissique. La fétichisation se place en l'occurrence sur le terrain, politiquement miné, de la représentation : le Parti-fétiche est censé représenter à lui tout seul l'universalité des masses et de la classe ouvrière. Il dénie, il ne tient pas compte de la différence exigible en droit entre cet universel comme tout et le pas-tout empirique de ces mêmes masses. Le Parti communiste, composé de militants d'une "facture à part", selon Lénine, se place de manière à obturer la différence entre militants et masses, c'est-à-dire finalement bureaucratie dominante et peuple dominé. Les membres du Parti (et pire encore, du Bureau) sont à la fois en-dehors et au milieu du peuple, exceptionnels et ordinaires, dominants et dominés, sadiques et masochistes. Il est clair que le Parti n'œuvre pas uniquement pour lui-même, par exemple pour la jouissance du pouvoir, mais selon la volonté d'une puissance plus considérable - l'Histoire et ses "lois objectives" -, comme instrument d'une jouissance Autre incluant les heurs et malheurs du peuple soviétique. Comme tout sujet sadique, le Parti protège sa propre division et sa propre contradiction, en les reportant sur l'autre, sa victime : il lui fait comprendre - en le détruisant d'abord, car l'Histoire (grand Autre) est une mangeuse d'hommes - que toute contestation individuelle est illusoire, injuste, et illogique, puisque le Parti agit finalement au nom du peuple en toute légitimité.
Bref, qu'il soit représenté par une totalité sociale organique, dans le cas du fascisme, ou par une vision globalisante de l'Histoire, avec le communisme, l'Autre-Un du totalitarisme dénie l'existence et plus encore le droit à l'existence des multiplicités unaires. Pourquoi d’ailleurs ne pas rappeler la caractéristique perverse de toute politique en général, en tant qu'incapable de voir et de concevoir l'Individu ? L'Individu “tel quel” est bien la bête noire de la politique, d'autant plus que l'Un-universel ou l'Un-totalité demeure son fantasme et plus précisément son fétiche le plus courant (l'Homme et le Citoyen, le Peuple, la Nation, la Race, les Masses, le Capital, etc.). Pour le totalitarisme de gauche, l’individu n’est au mieux que le prétexte “petit-bourgeois” de l’acceptation de la domination de classe, et pour le totalitarisme de droite il n’est que le ferment voire le résultat de la désunion communautaire, nationale, familiale ou raciale. La philosophie politique ne s’intéresse à l’individu qu’en le raccordant à la figure du citoyen et jamais “comme tel” (ramenant cette figure aux fantasmes d’un anarchisme romantique). De son côté, la psychanalyse ne s’y intéresse guère car elle ne voit dans l’individu qu’un concept sociologique inopérant dans son champ. Or, en rappelant que le fétiche est Un, ou une modalité (précisément unitaire et totalitaire) de l'Un, on fait droit à l’existence d’Un “rien qu’Un” (minimal et minoritaire, et irreprésentable) soustrait à la logique vicieuse du fétichisme où l'Un est toujours une représentation (faussée) de l'Autre. Il s'agit donc d'identifier le totalitarisme, et de le dénoncer, en le rapportant malgré lui à sa cause réelle, l’exclusion et le déni de l’individu. A chaque fois il se dénonce lui-même dans le rejet phobique, et la reconstitution en fétiche, de cette cause.
dm

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