Une lecture attentive des Séminaires de Lacan fait apparaître un fil rouge que suffirait à désigner un signifiant unique, celui de "topologie". D’une part on peut montrer comment une logique spatiale est effectivement présente à travers tous les séminaires ; d’autre part on peut supposer que les différents temps de la topologie lacanienne permettent une articulation rigoureuse de la cure, et ceci en distinguant quatre phases : les entretiens préliminaires, la structure du désir, l'approche de la jouissance, enfin la sublimation du symptôme. On pourrait définir la topologie lacanienne comme une présentation intégrale du sujet dans le réel mathématique. Cependant l'enjeu apparaît surtout comme éthique puisqu’il s’agit toujours d’imaginer (voire imaginariser) une forme de suppléance au non-rapport sexuel. C'est pourquoi la sublimation dans l’amour sera représentée par le nœud borroméen, en ce qu’il fait tenir ensemble les trois dimensions du symbolique (discours amoureux), de l’imaginaire (érotisme des corps) et du réel (de l’acte).
La topologie de Lacan est présente du début jusqu’à la fin de son enseignement. Deux structures, ou plutôt une figure et une structure émergent comme principaux fils conducteurs : d'une part la figure du tétraèdre comprenant quatre côtés, d'autre part la bande de Mœbius, qui en revanche est une pure structure, infiniment malléable mais non modélisable (comme le sujet lui-même). Prenons maintenant successivement les quatre phases de la cure et examinons les structures topologiques correspondantes. Nous rencontrerons les premiers “schémas”, optiques et autres, pour les entretiens préliminaires ; le graphe énonciatif pour le désir ; le plan projectif (topologie des surfaces) pour la jouissance ; le nœud amoureux, pour la sublimation.
Les entretiens préliminaires
Nous commencerons donc par les “entretiens préliminaires”, marqués du sceau de l’imaginaire. Dès sa conférence de 1953 “Le symbolique, l’imaginaire et le réel”, Lacan suggérait une formalisation complète de la cure à l’aide des lettres S.I.R., en les associant deux à deux de sorte que chaque phase soit représentée par un processus visant une instance. Par exemple : rS - rI - iI - iR - iS. Or justement ces cinq premières combinaisons désignent l’entrée en cure (les deux premières formules) et les entretiens préliminaires (les trois dernières).
Comme l’écrit Lacan, “rS, réaliser le symbole, cela c’est la position de départ. L’analyste est un personnage symbolique comme tel. Et c’est à ce titre que vous venez le trouver”. Quant à rI, c’est donc la réalisation de l’image, l'autoprésentation par soi-même de l’image qu’on s’imagine "être".

Ceci étant fait, vient le moment des entretiens préliminaires proprement dits, fonctionnant comme une sorte de processus d’imaginarisation de l’imaginaire, du symbolique et du réel. On peut alors s'appuyer respectivement sur les séminaires I, II et III pour dégager déjà trois topologies distinctes. La première prend modèle sur le schéma optique et physique (dit de Bouasse) pour figurer l’opération du rassemblement du Moi autour de son image. La seconde est celle qui concerne l’entrée en jeu du symbolique : circuits, réseaux et chaînes aboutissent au fameux “schéma L”. Enfin la mise en jeu du Réel se fait au moyen de creusements, de trous et de bandes qui évoquent déjà la présentation mœbienne du sujet.

La structure du désir
La topologie du graphe met en jeu l’acte de parole, tout spécialement adressé à l’Autre dans le transfert. C’est dire que nous sommes entrés dans la cure proprement dite, laquelle poursuit comme but l’émergence d’un sujet. Cela passe par la quête de l’objet phallique, non par rapport à la jouissance, à cette époque tout au moins, mais en fonction des effets de sens qu’autorise la double structure du signifiant et du signifié. Cette deuxième phase couvre les séminaires IV (1957) à VIII (1960-61). Elle est, de très loin, la plus connue de toutes : nous ne la développons pas ici davantage car un article futur lui sera exclusivement consacré.

L'approche de la jouissance
Si le graphe représente le déploiement des trois instances RSI dans le champ de la parole, donc sous la domination du symbolique, la topologie des surfaces, à partir du séminaire IX L’Identification (1961-62) jusqu’au séminaire XVIII, laisse apparaître un nouveau champ et une autre économie (de jouissance) où se détermine le sujet. Encore peut-on distinguer trois phases dans cette nouvelle période, qui nous fait passer d’une conception de l’Un comme trait unaire au “Y a de l’Un” du séminaire XVIII.
1) Du Trait, d’abord, disons simplement qu’il délimite un vide par l’opération de la coupure.
Du tore ensuite, figure introduite dans le séminaire IX L'Identification (1961-62), disons qu’elle incarne les effets comptables de l’Un (un en plus ou un en moins). Cette figure présentifie plus précisément le couple de la demande et du désir. Le paradoxe - aisément observable - est qu'il faille accepter de faire deux tours pour revenir au point de départ et constater enfin l'effectivité d'une perte. J.-D. Nasio le dit très bien dans son livre Les yeux de Laure (1995) : "Le premier tour correspond au tracé d'une répétition locale appelée demande, tandis que le deuxième comprend la série continue de ces répétitions. De ces deux tours résulte le désir. La demande, dans son expression la plus simple, est un message adressé à l'Autre qui revient au sujet sous sa forme inversée, mais sans que le corps en soit affecté ; c'est-à-dire sans que rien ne se détache de la pulsion. Il faut que le premier tour d'une demande retrouve le tour d'une deuxième demande pour qu'il y ait un effet séparation". Il en résulte un trou central, justement, propre à figurer la place de l'objet manquant du désir (l'objet 'a'), qui se révèle mieux dans la figure suivante.

La bande de Mœbius, introduite également dans le Séminaire IX, figure exemplairement le sujet divisé et son dire. Paradoxe là encore : il faut accepter de changer, de ne pas être absolument soi-même du seul fait que l'on parle. La bande de Mœbius se présente comme un ruban fermé à un seul bord ; l'intérêt est de pouvoir y opérer une coupure médiane - figurant l'acte de parole - pour s'apercevoir que celle-ci - et donc le sujet - s'annule par-là même dans sa propriété essentielle, puisque sous l'effet du ciseau elle redevient une bande à deux bords. L'unique coupure longitudinale, qu'autorise la bande de Mœbius, fend celle-ci en deux et l'annule de la même manière que le signifiant représente le sujet et en même temps le fait disparaître.

2) Avec le Séminaire X L’angoisse (1962-63) et spécialement la figure topologique du cross-cap, le sujet reçoit un statut réel par l’intermédiaire de l’objet ‘a’ qui le métaphorise dans l’ordre de la jouissance. Le Séminaire XI Les quatre concepts... développe davantage encore cette conception d’un Inconscient topologique fondé sur le battement et la coupure, cette fois au lieu de l’Autre, une ouverture-fermeture que le cross-cap permet d’illustrer. Le cross-cap symbolise le rapport du sujet à l'objet dans le fantasme. Le sujet manifeste sa dépendance à l’Autre inconscient par le biais du fantasme sous ses deux aspects : aliénation et séparation. Problème : le sujet et l'objet étant radicalement hétérogènes, comment concevoir qu'ils soient pourtant l'un l'autre dans un rapport d'exclusion interne ? Le cross-cap est bien fait pour représenter le fantasme tout en extériorité (rompant avec l'imagerie psychologique du "secret" qui l'entoure bien souvent), en fait comme homogène à la "réalité" même du psychisme. Là encore il faut ajouter, en l'imaginant, une opération de coupure ou un "trajet" nécessaire : Nasio encore : “Si nous considérons le trajet d'une fourmi comme le tracé en double boucle d'une coupure, il aura découpé en deux parties le cross-cap : une bande unilatère de Mœbius qui représente le sujet et un disque bilatère qui représente l'objet 'a'. Nous retrouvons là les trois éléments de l'articulation du fantasme par Lacan : le sujet ($), la coupure <> et l'objet 'a'" (Les yeux de Laure, op. cit.)

Puis l’orientation de Lacan se fait plus franchement logicienne. Le “mathème” se présente comme la transmission d’un savoir. Ce qui est à savoir est toujours la signification du sujet, c’est-à-dire son exclusion totale et irrémédiable de la jouissance. Les séminaires XII et XIII sont l’occasion de grands remaniements théoriques, ou plutôt d’une refondation du sujet lui-même à partir de sa certitude essentielle, contrastant avec l’indétermination du savoir qui le préoccupe. Lacan retrouve ainsi Descartes et le sujet de la science ; il continue de développer sa logique, notamment sur le thème de la négation, et parallèlement fait le lien entre l’écriture et la jouissance. Dans le séminaire XVI, Lacan introduit la figure de la bouteille de Klein. Cette figure met en place la dualité d'un signifiant (S1) et des autres (S2). Ou comment la consistance d'un ensemble d'éléments signifiants dépend-elle d'au moins Un qui lui fait défaut, et comment ce dernier extérieur à l'ensemble en constitue effectivement le bord. Cette figure se caractérise non plus par une coupure mais par un cercle de rebroussement, conditionnant la forme de toute la surface et symbolisant l'exception signifiante S1.

3) La troisième phase de cette topologie des surfaces est celle de la naissance des quatre discours, dans les séminaires XVII et XVIII. La notion de discours est l’occasion d’une nouvelle accentuation de la Lettre qui forme, avec le Trait, l’un des prolongements de la théorie lacanienne du signifiant. Topologiquement, la structuration des quatre discours emprunte au tétraèdre devenu plan projectif, exactement comme le schéma L et ses quatre coins.

La sublimation du symptôme et l'amour
1) Les mathèmes de la sexuation. A partir des séminaires XIX : Ou pire… (71-72) et XX : Encore (72-73), Lacan avance des structures topologiques qui doivent permettre de passer du un au deux, c’est-à-dire de la jouissance à l’amour. Tout d’abord disposons l’outillage logique permettant de formuler la sexuation : a) la structure tétraèdrique avec son circuit, et sa relation manquante prenant en compte la castration (“il n’y a pas de rapport sexuel”) ; b) les posdiorismes à la place des universelles et particulières classiques ; c) les quatre modalités aristotéliciennes ; d) enfin les fonctions discordancielle et forclusive de la négation. Réalisons bien que nous sommes dans une logique qui s’avère être une écriture. La lettre comme inscription du sexuel ne concerne pas seulement cette logique qui est proprement le “savoir de l’analyste”, mais aussi l’activité des écrivains et même “lalangue” de l’inconscient que nous possédons tous.

2) Les noeuds borroméens. Mais Lacan - non sans difficulté - entend rompre avec la logique du quatre qui est aussi la logique du Un comme exception ou comme unarité. Pour passer du Un ou Deux, et finalement retrouver une autre sorte de Un : l’Unien, il faut établir la logique ternaire du nœud borroméen. Nous restons dans une logique de la lettre ; ou plutôt il s’agit bien encore de la lettre, mais non plus sous forme de logique. Ce n’est plus la lettre dans son usage mathématique, la lettre du mathème ; plutôt celle du poème, poème amoureux s’entend. La topologie et l’amour “cessent de ne pas s’écrire”, selon l’expression de Lacan, ce qui veut dire qu’elles s’écrivent quand même, car elles tendent à faire passer la négation au “ne cesse pas de s’écrire” : “tel est le substitut qui (...) fait la destinée et aussi le drame de l’amour" (Lacan, Encore, p. 177). Le nœud de l’amour expose à une lumière nouvelle la figure du sujet, lui-même confronté à une nouvelle conformation du savoir : un savoir comme interne à sa propre mise-à-plat, dont il faut accepter d'être la dupe pour en déchiffrer les virtualités. Déchiffrer, c’est-à-dire subjectiver. Quant aux virtualités ce sont toutes les occurrences du retour du refoulé dans le réel, en quoi le sujet se décline sous l’espèce du symptôme. Bref, la topologie du nœud borroméen nous entraîne vers un réel du sujet affecté par l’amour. Le nouveau régime de l’Un y est remarquable, spécifique : au Un de la succession ou de l’exception, succède le Un de l’union et de la consistance. Ainsi le Réel du sujet, qui tient de l’Un, mais aussi du Trois, remplace-t-il avantageusement la “réalité psychique” postulée par Freud.
Au fond le nœud borroméen n’est que le développement d’une bande mœbienne triple torsion et l’on sait que cette bande symbolisait initialement le sujet. Rappelons-nous aussi combien elle était à la merci du ciseau ! Or les noeuds borroméens dénudent encore, si l'on peut dire, cette opposition entre la structure et la coupure en tant que telle. C'est d'ailleurs en ceci que réside la "spécialité" lacanienne : la psychanalyse apporte à la topologie la dimension de l'acte comme coupure interprétative. Le noeud se définit négativement de la nécessité même de la coupure, comme ce qui doit être coupé pour se défaire. De ce point de vue, le nœud borroméen représente un idéal de simplicité puisqu'une seule coupure suffit, quel que soit le nombre de ronds, pour que le nœud disparaisse. Avec les nœuds le Trois devient donc le chiffre de toute structure, tout en reposant sur la possibilité d'une coupure.

Seulement pour qu’il y ait du nœud, il faut qu’il y ait eu nouage. Or ceci ne peut se faire que depuis un quatrième rond que Lacan propose d’appeler Sinthome (plutôt que symptôme) et qui est celui de la “suppléance”, de la “nomination”, ou encore de la “lalangue”. Disons que le quatrième, c’est ce qui fait nœud lorsque les trois autres sont déliés. Rapiéçage, suppléance peut-être inévitables si bien qu’on peut hésiter à situer la division du sujet : entre les trois ronds du borroméen, ou entre ces trois et le quatrième ? Le sinthome est-il exceptionnel, dans tous les sens du terme, ou bien est-ce ce que l’on peut attendre de la sublimation comme telle ? S’identifier au sinthome pourrait être une métaphore autorisant un savoir-faire (comme en écho à la formule de Lacan: “savoir y faire avec son symptôme”) au-delà du savoir contenu dans l’une-bévue (dans lalangue). Finalement nous nous retrouvons avec une dualité entre le poétique (du côté de l’analysant et de sa lalangue) et le topologique (du côté de l’analyste). C’est pourquoi le mot “topoésie” est bien fait pour conjoindre les deux termes. Le rôle du psychanalyste n'est-il pas, de ce point de vue, de participer à l’avènement d’une subjectivité poétique ?
dm

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