L’on ne doit pas confondre le concept de perversion avec la simple « perversité », notion morale davantage que psychologique. La perversion constitue une structure existentiale à part entière. Les théoriciens ont beaucoup louvoyé à ce sujet, se contentant parfois de noter des « traits pervers » au sein d’autres affections. (Il est du reste évident que ces structures – psychose, perversion, névrose – se trouvent souvent mêlées dans le sujet de l’inconscient, même si une seule d’entre elles se distingue à caractériser le sujet).
La place occupée est celle de l’objet, dans le réel. Le pervers ignore l’autre comme tel, car il se trouve tout simplement à sa place. Il se sert de lui-même comme d’un bouchon, d’un obstacle à la reconnaissance de l’autre comme objet du désir : il est cet objet. Rien d’étonnant, à ce compte, qu’il « traite » les autres comme des objets (du moins en apparence car les choses sont plus compliquées).
Le personnage auquel il s’identifie, et dont il joue le rôle, n’est autre que la Mère. Il ne désire pas la Mère, il est cette Mère de l’ombre dont il ressuscite la violence originelle. Comment en arriver là ? Tout simplement en refusant l’identification (post-œdipienne) au Père. Et si le pervers se pose en objet, c’est essentiellement comme objet réel pour combler le désir supposé du père (or le vrai Père, qui n’est pas comme croit le pervers le père réel mais le Père symbolique, n’a pas ce genre de désir ; il est plutôt ce qui permet de désirer).
Si le pervers refuse l’identification (normalisante) au père, c’est parce que pour lui la Mère est aussi bien pourvue du phallus ; en un mot parce qu’il dénie la castration maternelle. Après la forclusion (psychose), le déni, donc. Étant identifié à la Mère, la seule loi possible pour lui est une loi qui commande de s’en servir, du phallus, et réellement : c’est la loi de la jouissance. Par rapport à la vraie Loi du désir qui commande de désirer toujours l’Autre, la loi du pervers en constitue la transgression (et non plus seulement son ignorance comme dans la psychose). Le pervers se définit comme celui qui transgresse, qui viole la loi, et jouit de cela. Violence est faite au désir quand celui-ci est rabattu sur sa satisfaction.
Conséquence du déni de la castration maternelle, le phallus sera par le pervers constamment recherché dans le réel, et apparaîtra sous forme d’objet dans le fétiche. Important : le fétichisme ne constitue donc pas (ou pas seulement) une perversion parmi d’autres comme on le croit souvent, il est constitutif de toute perversion. Après l’hallucination (psychose), donc, le fétiche.
Quels sont les différents types de perversions ? Là encore, il faut les distinguer en considérant le lieu d’apparition du fétiche. (Passons sur certaines formes de perversions, mineures ou bien réductibles à celles que nous présentons ici : par ex. l’exhibitionnisme revient au masochisme, et le voyeurisme au sadisme).
1° La perversion la plus caractéristique, bien que peut-être la moins évidente, se caractérise comme narcissisme. Le fétiche s’y présente à la place du Père symbolique, ce qui est grave puisque cela revient à « objectiver » littéralement la parole, la ramener au rang d’objet, pour en jouir, et donc la vider de toute signification symbolique. Il n’y a plus d’instance paternelle : la seule loi est donc la loi du pervers, le seul langage est son langage, etc. D’où le narcissisme. Violence et autoritarisme. Tendance au harcèlement d’autrui, etc.
2° Le Sadisme semble plus violent en apparence, mais en réalité il s’agit d’une forme de violence beaucoup plus contenue et dirigée, en quelque sorte plus « raffinée »... Ici le fétiche apparaît à la place du sujet, « battu » en somme par l’objet (c’est bien le cas de le dire) auquel s’identifie, toujours inconsciemment, le pervers. Le but du sadisme n’est pas de traiter l’autre comme un objet ou de le détruire dans sa chair, ceci n’est qu’un moyen aléatoire dont la fin véritable est de susciter l’angoisse dans l’Autre, lui faire perdre toute tenue, toute consistance, lui faire avouer sa propre inconsistance…
3° Le masochisme voit son adepte s’offrir à la mère et se constituer lui-même comme fétiche. Suivant le principe du déni, c’est lui qui se fait le phallus de la mère. Cette soumission à la mère, et à elle seule, constitue évidemment une condition absolue : que l’on substitue un bourreau mâle à la traditionnelle « maîtresse », et le pervers masculin ne « joue » plus ! (Et inversement pour une femme, sauf évidemment en cas d’homosexualité.) On aurait donc tort d’assimiler le masochisme avec une recherche indifférenciée de la souffrance. Comme tout le monde, le masochisme recherche essentiellement la jouissance, seulement il l’entrevoit dans l’autre réduit en position d’objet (l’autre est très précisément représenté par l’instrument qui le frappe.)
4° Evoquons rapidement une quatrième sorte de perversion qui, à l’instar du délire psychotique, se présente plutôt comme une tentative de dépassement ou de pacification de la tendance perverse dans une forme de pré-sublimation (la vraie sublimation étant le privilège de l’art) de l’objet fétiche comme tel : on veut parler à nouveau du fétichisme, non plus au sens où structurellement ce terme caractérise la loi même du désir pervers, et par conséquent tout objet de ce désir, mais secondairement comme un ensemble de pratiques érotiques hétéro, homo ou transsexuelles s’affichant comme transgressives au regard des normes sociales. Ces pratiques extrêmement variées, élaborées et codifiées, ou inversement « libérées » introduisent une touche de fantaisie et de plasticité créatrice dans ce qui ne serait, de structure, qu’impuissance et narcissisme. Elles entament le déni initial de la castration (« il n’y a pas ») par les ressources figuratives (métaphore et métonymie) de la dénégation (« ce n’est pas cela… »).
dm

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire