L’on commence par la plus primitive des identifications, qui est toujours en effet, de façon heureusement provisoire, celle de l’enfant infans (ne parlant pas) : la psychose. On ne doit pas confondre la psychose avec toutes les maladies dites « mentales » d’origine cérébrale, c’est-à-dire neurologique. Celles-ci vont des plus communes, comme la maladie de Parkinson ou l’épilepsie, aux plus spectaculaires comme la démence ou l’idiotie, causées par une insuffisance ou un traumatisme touchant les centres nerveux. Sans parler des maladies infectieuses post ou prénatales, ou des anomalies génétiques comme la trisomie (mongoliens) qui peuvent induire les plus graves handicaps cognitifs, moteurs et comportementaux.
Dans la psychose la place occupée est celle de la Chose, symbole du manque en général ; ce qui signifie qu’au lieu de laisser cette Chose manquante, propre à engendrer le désir, le sujet au contraire la présentifie, la rend présente et de ce fait l’annule : il n’y a donc plus rien à désirer, à part lui-même, c’est-à-dire perdurer dans sa propre chosification (= narcissisme primaire).
Le rôle joué par lui est celui du phallus, c’est-à-dire qu’il se présente comme le plus grand Bien désirable. Par exemple l’enfant « futur psychotique » reste en position de phallus-pour-la-mère, se donne tout entier à elle (aliénation) dans l’illusion de combler son désir. Pour qu’une telle illusion puisse s’installer, il faut bien sûr que, de son côté, la mère y soit préalablement disposée ou que des conditions objectives, parfois à l’insu de tous, s’y soient montrées favorables. En tout cas, aucune porte ne s’est ouverte en direction du Père, ou d'un Autre. Il est littéralement le phallus : folie ! S’identifier au phallus revient à s’éjecter du triangle symbolique régi par le « Père », à refuser toute référence à la fonction paternelle, et partant (puisque le Père symbolique est le garant de la consistance du langage) à s’exclure peu à peu du langage. Le « fou » ne communique plus ; et s’il parle, c’est à lui-même. (Bien entendu, ce que nous nommons ici « le Père » n’est qu’un rôle à soutenir essentiellement une fonction, laquelle peut très être portée et en quelque validée par une femme, voire par une mère célibataire sachant faire la « part » des choses…).
Conséquence : ce qui lui sert de Loi de son désir n’est autre que l’absence, ou du moins l’ignorance, ou encore le rejet (Freud), ou mieux encore la forclusion (Lacan) de toute loi et de tout désir. Le mécanisme de la psychose consiste donc dans la forclusion, opération de rejet qui rend indisponible un signifiant fondamental, que Lacan appelle le « Nom-du-Père », qui est la possibilité pour un sujet de tenir une parole sensée dans le langage (c’est-à-dire, comme parole, réellement adressée à un Autre : on a dit que le « fou », au contraire, se parlait à lui-même).
Le psychotique se parle tellement bien à lui-même qu’il ne s’en aperçoit pas : c’est le phénomène de l’hallucination, principale manifestation de la psychose. Entendre ce que l’on articule soi-même mentalement ; voir ce que l’on croit (au lieu de croire ce que l’on voit) ; et d’une manière générale prendre ses désirs (mais inconscients) pour la réalité.
Quels sont les différents types de psychoses ? On peut les déduire logiquement en fonction de la place précise, dans la structure, où apparaît l’hallucination. Il existe essentiellement trois sortes de psychoses :
1° La plus sévère est sans conteste la Schizophrénie qui, comme son nom l’indique, manifeste une division, une dissociation des éléments psychiques chez le sujet – mais pas forcément une « double personnalité » qui n’est qu’un symptôme particulier –, et conséquemment l’incohérence de la pensée, le désordre affectif, le repli sur soi... On notera également le caractère chronique et progressif de la maladie. La manifestation précise, la « schize » est très nettement à situer au niveau du Père symbolique, c’est-à-dire de la fonction du langage, en l’occurrence totalement désorganisée.
2° Ceci est plus nuancé dans le cas de la Paranoïa, où le sujet préserve une certaine maîtrise de son discours. L’élément le plus atteint, en revanche, se situe au niveau de l’Idéal-du-moi, totalement surestimé par le malade, c’est-à-dire ramené en fait au niveau du moi-idéal, narcissique et violent, jaloux, haineux et peureux, et surtout revendicatif ou interprétatif : c’est à savoir que le paranoïaque interprète les événements et les choses du monde comme si cela le concernait au premier chef, ou mieux comme si cela n’avait de raison d’être que par et pour son Moi. Les quatre paranoïas principales sont : le délire de persécution, l’érotomanie, le délire de jalousie et le délire des grandeurs.
3° Vient ensuite la manie, ou psychose maniaco-dépressive (vulgairement parlant l’« idée fixe »). Il s’agit d’une maladie qui se traduit par des excès de surexcitation ou d’euphorie alternant avec des périodes de dépression (mélancolie). Il s’agit d’en situer le symptôme dans un trouble entier du sujet causé, non par le Moi (paranoïa) mais plutôt par l’autre ; autrement dit il y a quelque chose d’extérieur, de fort troublant, qui de temps en temps vient semer la zizanie chez le sujet.
4° Il est une quatrième sorte de psychose, que l’on assimile souvent à la paranoïa comme son symptôme principal : il s’agit du délire. Or le délire constitue une psychose à part entière, à ceci près qu’elle se spécifie comme une tentative d’auto-guérison. Un délire a beau paraître incohérent, sembler le corps même de la maladie, en réalité il est un instrument de lutte contre la maladie (dont la manifestation est et n’est pas autre chose que l’hallucination, proprement). Le délire est au moins un acte de langage, il constitue un dernier barrage contre la destruction du langage opérée par la psychose ; il en est en quelque sorte son imitation, sa parodie ; une sorte de psychose artificielle destinée à contenir, à compenser la psychose pathogène. Dans le cas de délires « littéraires », on peut même leur supposer une sorte de vertu auto-curative.
dm

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire