Je commencerai par évoquer une sorte de climat, de contexte global. C'est un fait que notre société contemporaine a vu naître des maux, des maladies, des violences, qui n'existaient pas auparavant… Je fais l'hypothèse que le harcèlement non seulement en fait partie, mais qu’il en résume l’esprit.
L'un de ces maux est la dépression, incontestablement : autrefois on parlait de bile noire… Mais la dépression, mal du siècle, témoigne quand même d'une déperdition de sens (une perte du goût de vivre et du sens de la vie) qui semble propre à notre époque. On peut l’analyser comme le contre-coup de l’individualisme, l’homme moderne mis en avant et mis en valeur en tant qu’individu, se retrouverait particulièrement exposé. Pas facile d'assumer cette solitude qui peut devenir vertigineuse et désespérante, pour peu que la vie nous joue quelque vilain tour. Quelques soient les recherches étiologiques, médicales et scientifiques, psychosociales ou neurologiques, demeure une dimension strictement existentielle dans la dépression qui devait fort peu perturber - en tout cas pas sous cette forme individualisée - l'homme antique ou l’homme médiéval.
Evoquons également la dépendance ou l'addiction, là encore phénomène massif : drogues, porno, jeu vidéo, internet, peu importe les objets incriminés, c'est bien la société moderne qui a créé cette sorte de « disposition à l'abandon » chez les jeunes et moins jeunes, et qui va jusqu'à la pulsion d'auto-destruction. Evidemment ce ne sont là que les versions récentes d'une même tendance par ailleurs constitutive de l'humain, déjà épinglée par Freud comme "pulsion de mort". Je vois un point commun intéressant entre l’addiction et le harcèlement dans le fait que, dans les deux cas, la valeur du langage se trouve rabaissée, voire anéantie. Quoique sous des modes strictement inverses : l’addiction consiste à se saouler de satisfactions répétitives et massives en se détournant des vertus du langage et de la communication ; le harcèlement consiste à faire subir ou à subir une sorte d’avalanche de paroles ayant pour effet d’anéantir toute lucidité, toute volonté, et même toute possibilité de réagir par le langage, ne serait-ce que pour témoigner de cet enfer.
Que dire du « burn-out » – l'épuisement psychique au travail ? Avait-on jamais vu cela auparavant, même à des époques où les gens travaillaient bien davantage ? A titre d'exemple, le burn-out chez les enseignants, phénomène bien connu : cela n'existait pas chez les maitres d'école d'autrefois, impossible d’imaginer une chose pareille ! Là encore le parallèle entre burn-out et harcèlement s’impose : nous trouvons, à l’œuvre, le même type de pression sur la personne et de destruction de l’individu, exercées directement par l'institution, elle-même déboussolée.
Venons-en plus directement au harcèlement, notamment sur internet et sur les réseaux sociaux. Le numérique n'a pas inventé le harcèlement évidemment, mais il le facilite. Spécifiquement internet a donné naissance à une forme de harcèlement tout à fait nouveau et original qu'on appelle le trolling. Un « troll » est un individu qui profite de sa présence anonyme sur internet pour s'inviter dans les discussions entre internautes à seule fin d'insulter les gens, laisser libre cours à ses obsessions (souvent xénophobes, racistes ou fascisantes - et toujours dans le fond, nous le verrons, sexuelles) ; il s'agit pour eux d'empêcher les gens de discuter pacifiquement et de façon constructive : ce sont des saboteurs, des pirates communicationnels compulsifs, dont le but est de détruire l’espace de communication lui-même. Leur activité haineuse est incessante, ne connait aucun répit.
En tant que contemporaine (si mon hypothèse est exacte) la réalité de ce mal est évidemment politique. Le harcèlement est la forme contemporaine (post-moderne, comme on dit) de ce que les penseurs politiques appelaient jadis l'oppression, la domination, le « pouvoir »... Sauf que ces termes peuvent sembler singulièrement désuets, inadaptés s'agissant de rendre compte de ce mal diffus, par essence anonyme, qu'est le harcèlement. Et puis des lois et des réformes sont passées par là... La « lutte des classes » apparaît (à tort ou à raison) comme une cause du passé. L'esclavagisme a disparu… Pourtant, nombre de salariés témoignent régulièrement de conditions de travail proches de l'esclavage, non seulement en raison d'impératifs de productivité toujours plus tendus, mais surtout en raison des nouvelles méthode de management. Clairement, il y a des formes de management aujourd'hui, même sous couvert de "bienveillance", qui relèvent du harcèlement.
L’individu pressuré de « partout »... la condition de l'homme moderne semble pouvoir être résumée par une telle formule. Au-delà du monde du travail, l’on peut ajouter toutes sortes de sollicitations publicitaires, commerciales, bancaires, administratives, émanant de tout organisme quel qu'il soit en mesure de mettre la pression (comme on dit) sur les individus en prenant comme prétextes d'améliorer leur productivité, les enrichir, leur vendre les meilleurs produits, ou rationaliser leur vie. C'est cela que l'on peut appeler le « Pouvoir » aujourd'hui, toutes ces forces ayant comme point commun de ne jamais nous laisser tranquille.
Laisse-moi tranquille ! Tel est le cri de révolte – ou de désespoir – de l’individu postmoderne subissant la pression de partout. En tout cas, c’est assurément le cri de tout individu victime de harcèlement. Pris dans un sens très large, le harcèlement consiste donc à ne pas laisser quelqu'un tranquille.
Le propos n'est pas de faire le procès de l’époque, de dresser un constat catastrophiste ou pessimiste, puisque dans cette époque, l’on peut aussi bien remarquer que l’individu est roi ; jamais une époque n’aura été aussi individualiste et favorable à l’individu ; simplement, le « harcèlement généralisé » est le prix à payer pour cet individualisme, l’individu prend sur lui de plein fouet le retour de force de tous ces organes agissants qu’il a mis lui-même en place pour assurer son confort, ce « tout » qu’il appelle volontiers « le système »…
Mais… d'après la description que je viens d'en faire, pour l'instant sociologique et politique, l’on pourrait s'imaginer que le harcèlement est partout. Or il s’agit de ne pas tomber dans ce panneau, au risque de « noyer le poisson », au risque aussi d'abandonner tout moyen de lutter ou de résister contre le harcèlement. Car si le harcèlement est partout, il n'est nulle part. Or il est important de nommer le mal, pour le dénoncer et tenter de le circonscrire. Si le phénomène était simplement social, collectif, plus ou moins inconscient, alors il ne serait pas possible de l'imputer à des sujets, d'essayer de les traiter éventuellement, de responsabiliser moralement les harceleurs, de déculpabiliser les victimes, enfin pour tous, de les aider. Ceci me paraît essentiel s'il est vrai que l'enjeu n'est pas seulement d'intervenir après-coup mais aussi et surtout de prévenir. C'est pourquoi dans un second billet consacré à ce thème je proposerai d'assimiler le harcèlement à une structure psychique bien précise, la perversion.
dm

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