Edvard Munch, La Madone, 1894
Hamlet
Le névrosé se distingue — à la différence du pervers et du psychotique qui n’en veulent rien savoir — par le fait qu’il veut savoir, lui, pourquoi il est névrosé. Le névrosé se définit d’abord comme celui qui pose une question, la question de son être, la question de son désir. Que suis-je ? Que suis-je pour l’autre ? Être ou ne pas être le sujet du désir, là est la question. Il est donc d’emblée sur le chemin de la science ; le psychanalyste qui le traite n’a plus qu’à prendre le relais. Dans la structure de la relation d’objet, il est clair que c’est toujours le sujet qui pose la question, c’est le sujet qui cherche l’objet ; et qui au lieu de poser directement l’objet de son désir dans le réel comme le pervers, pose plutôt la question de l’objet, en le mettant en question. La place occupée par le sujet névrosé est donc repérable comme celle du sujet.
Qu’est-ce qu’une femme ?
Peut-on préciser la question du névrosé ? On dit qu’il met le désir en question, mais ce n’est pas suffisant. Car la question qui obsède le névrosé, qui le met au supplice, ne porte pas tant sur ce qu’il désire que sur ce qu’il ne désire ou ne veut pas : essentiellement procréer. L’être névrosé est quelqu’un pour qui la perspective d’avoir des enfants pose un immense problème. C’est pourquoi l’on peut ramener la question du névrosé à celle-ci, toujours la même : qu’est-ce qu’une femme ? Une femme et non un homme.
1° Car même si du point de vue de l’homme, procréer pose la question de la paternité, ce n’est pas en réalité ceci qui fait difficulté pour lui. A la différence du psychotique, pour qui la paternité n’a aucun sens, le Père symbolique n’est pas forclos ou rejeté chez le névrosé, et il peut concevoir et aimer des enfants malgré tout ; c’est bien l’être de la femme qui est aussi problématique pour le névrosé masculin. D’abord, comment accepter la maternité (et donc la castration) d’une femme sans devoir accepter du même coup la castration pleine et entière de sa propre mère, sans que cela ne salisse l’image idéale qu’il garde de sa mère ? Et par ailleurs, corrélativement, le dilemme peut se reformuler ainsi : comment accepter, non pas d’être une femme, évidemment, mais d’avoir une femme ? Cela ne veut pas dire qu’il ne puisse se marier ou rencontrer « des » femmes, mais il aura tendance à identifier inconsciemment la femme (avec laquelle il vit) à sa propre mère, et toutes les autres femmes (qu’il peut rencontrer) à la figure mythique de la prostituée. Le voici comme ça bien à l’abri d’une réponse intempestive à la question « qu’est-ce qu’une femme ? ». La maman et/ou la putain, point final.
2° « Qu’est-ce donc qu’être une femme ? » se demande identiquement la femme névrosée. Là encore cette question pose un double dilemme, une double gêne : 1° Naturellement toute réponse est soigneusement évitée au moyen de ses tergiversations, ses louvoiements, ses coups de théâtre destinés à prouver à tous combien son caractère est instable, ses motivations complexes, et à entretenir une androgynie savamment dosée : bref elle fait « la folle » ou la bécasse, mais c’est pour mieux noyer la question : comment accepter d’être une femme ? A aucun moment elle n’accepte la fatalité de son sexe qui est d’être une femme pour un homme, et non pas comme un homme — ce qui implique par-là, notamment, la perspective de faire des enfants, comble d’horreur (la grossesse, pas les enfants). Or ce qui fait de la femme névrosée un être – certes « compliqué » mais – « intéressant » et séduisant, c’est qu’en un sens elle a bien raison de pas l’accepter, cette fatalité ! Après tout elle pourrait bien s'identifier comme une femme pour une autre femme, pourquoi pas, car dans l'affaire c'est le "pour-l'Autre" qui compte, et au final la possibilité de l'enfantement (quelque soit le moyen), mais même cela elle ne le peut.
Le père imaginaire
Le problème du névrosé, s’il se formule par la question qu’on a vue, trouve son origine dans une identification au père imaginaire (qui est aussi la place de l’Idéal-du-moi). La question « qu’est-ce qu’une femme ? » et l’énigme de la procréation reposent entièrement sur l’interprétation très particulière faite par le névrosé de la fonction paternelle. En théorie il faut distinguer trois pères.
1° Le père réel : c’est le « papa » et le mari de la mère. Sa fonction éventuelle est aussi de réfréner les ardeurs de l’enfant à l’endroit de la mère ...en s’occupant lui-même réellement de la mère, afin que l’enfant aille jouer ailleurs !
2° Le père imaginaire, c’est l’idéal de maîtrise et le modèle, celui que l’on peut indifféremment aimer ou haïr, selon qu’il prive ou non l’enfant de toutes ses illusions, de toutes ses espérances à l’endroit de la mère.
3° Le père symbolique, c’est celui qui fait autorité, celui qui assure ou symbolise vraiment la fonction du père comme celui qui fait désirer la mère ; il est proprement le désir de l’Autre.
Or le propre du névrosé est de confondre toutes ces instances paternelles avec le seul père imaginaire ; c’est-à-dire que n’acceptant pas la frustration imposée par le père symbolique, il ne peut accéder à la castration symbolique qui lui permettrait de s’identifier finalement au père réel, et de traverser correctement son Œdipe.
Le désir interdit
Le sujet, n’ayant pas totalement admis la castration, continue de désirer sa mère, et ne tarde pas d’en subir le contre-coup, normalement l’inter/diction que cela appelle de la part du père. Cette interdiction est vécue intérieurement sur le mode de la culpabilité et de l’angoisse. Un mot résume cette interprétation de la Loi comme Interdit : c’est celui de refoulement. Le mécanisme de la névrose est donc le refoulement (= interdit) comme celui de la psychose était la forclusion, et celui de la perversion le déni. L’on reconnaît la nature œdipienne du désir du névrosé en ceci que (s’)interdisant la mère, l’on accrédite l’idée que la mère serait un Bien finalement accessible (donc non impossible), et interdite pour cela même — ce qui est l’illusion absolue. Conséquemment, tout désir du névrosé sera vécu sur le mode de l’interdiction, de la frustration, de la peur et de la honte ; et cela parce que tout désir reflète chez lui le désir refoulé pour la mère.
La demande perpétuelle
Une autre façon de présenter ce désir névrotique est de souligner une confusion caractéristique de la demande et du désir. Désirer, en principe, c’est passer au-delà de la demande. Il faut certes demander (c’est-à-dire être déçu, d’une certaine manière) pour désirer. Mais le névrosé, lui, met la demande à la fois à la source et à l’issue de son désir : au lieu de désirer, et de prendre ce qu’il désire, il préfère continuer à demander et se soustrait, au besoin, de toute situation où l’on serait amené à lui proposer une offre non ambiguë. S’il aime demander, il préfère encore offrir (ce qui retarde d’autant l’offre adverse) : et alors en matière d’altruisme, le névrosé n’a pas son pareil, il donnerait sa chemise — mais il ne se rend pas compte que l’autre, pour peu qu’il soit désirant et non névrosé, n’a que faire d’une chemise, c’est-à-dire d’un symbole. Au fond il ne sait donner aux autres que des témoignages de son propre embarras.
Les symptômes
La manifestation propre de la névrose (après l’hallucination dans la psychose et le fétiche dans la perversion) est le symptôme. C’est la meilleure façon de s’interdire de désirer — tout en exprimant ce même désir mais justement sous sa forme d’interdit. Le symptôme se présente comme une affection somatique ou un trouble du comportement spécifique, à la fois « révélant » et masquant un désir. Le symptôme somatique par exemple touche un corps purement imaginaire et libidinal : il a souvent des conséquences fâcheuses sur la sexualité du sujet (c’est proprement sa face « interdit »). Ce n’est donc pas à n’importe quel endroit, ni à n’importe quel moment que le symptôme se déclenche. Le désir y est toujours signifié.
Il faut souligner essentiellement sa nature chronique, et le fait qu’il emprunte toujours sa forme à une affection du sujet antérieure à l’éclosion proprement dite du symptôme (ce qu’on appellerait en médecine un « terrain favorable »). C’est d’ailleurs ce qui permet au symptôme névrotique de se dissimuler lui-même, en se confondant à chaque fois avec un symptôme médical, ce qui est pourtant bien autre chose.
Il faut enfin rappeler que si le symptôme apparaît bien souvent comme une mutilation du corps propre, renouant régressivement avec les fantasmes dits du « corps morcelé » chez l’enfant, cette autopunition est toutefois préférable pour le névrosé à l’angoisse qu’il ne manque pas de rencontrer au carrefour de son désir (Lacan parle du symptôme comme d’une « mise en croix »). Tout est préférable à l’angoisse. Et le symptôme est là justement pour « boucher » en quelque sorte l’angoisse. Or qu’est-ce que l’angoisse ? Une conséquence d’un désir, non pas encore vraiment interdit, mais bien plutôt incertain, évanouissant, fugitif. Le symptôme, par rapport à cette menace de disparition totale du désir qu’annonce l’angoisse, est une façon de « récupérer » le désir.
dm

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