Le harcèlement est une agression verbale. Il vaut de le rappeler, la plupart du temps, le harcèlement est un phénomène qui relève du langage, de la parole, d'un usage particulièrement vicieux et pervers de la parole. Comme la moquerie, la médisance ou plus gravement la diffamation, et bien sûr l’insulte. Cela peut passer aussi par l'écrit, la lettre anonyme, et bien sûr aujourd'hui la messagerie instantanée, le SMS.
Si le plus souvent le harcèlement est d’ordre verbal, très rarement physique, cela n’enlève rien à son extrême gravité car il s'agit de considérer que la parole – justement – est pleinement un acte. Certaines paroles sont des agressions. C'est pourquoi, de mon point de vue qui n'est pas celui d'un spécialiste, d'un médecin ou d'un juriste, ni même d'un pédagogue, je chercherai maintenant à définir les conditions communicationnelles et langagières d’une prévention, voire d’une riposte, contre le harcèlement, dans le cadre de ce que j'appelle « une éthique de la parole ».
La parole est pleinement un acte. Qu'est-ce que c'est un acte ? Il s’agit d’un comportement volontaire (sinon toujours intentionnel) imputable à une personne, qui va toucher d'autres personnes et avoir des conséquences réelles. C'est cela un acte. Donc la parole est pleinement un acte, parce qu’une parole provient d’un sujet, touche d’autres sujets, finalement modifie le monde réel. Dire, c’est faire - bien sûr. Donc aussi, laisser dire, c’est laisser faire !
Dans le cas du harcèlement nous avons affaire à des paroles qui sont des agressions et, spécifiquement sous leur mode répétitif, des persécutions. Nous savons bien que certaines paroles constituent des délits ou même des crimes : la diffamation (dire publiquement quelque chose de faux sur quelqu'un) est un délit, la trahison (communiquer des informations sensibles à l’ennemi) est un crime. Les conséquences sont donc réelles.
(Parenthèse : le bavardage - dont se plaignent tant les enseignants - aussi est un acte, banal et anodin apparemment, mais un acte quand même, que chaque participant tente de minimiser, d’abord en niant que ce soit un acte (« mais j’ai rien fait » : si, tu parlais sans y être autorisé), ensuite en le noyant dans l’anonymat du « on » (« mais tout le monde parle », oui mais parmi tout le monde il y a, notamment, et plus fréquemment, « toi »…) Le bavardage peut être vécu par un enseignant comme une forme de harcèlement et comme une humiliation, une attaque contre sa personne puisque sa parole est empêchée, niée.)
Alors qu'est-ce qu’une « éthique de la parole » ? Éthique de la parole, ou éthique du dire, éthique du bien-dire par conséquent… Marquons d'abord une différence entre éthique et morale. Cette distinction n'est pas toujours très claire philosophiquement, ni historiquement, aussi je n'entrerai pas ici dans ce débat. Rapidement, quelques mots quand même. L'éthique, depuis les philosophes antiques, est souvent définie comme une pratique de la vertu ayant pour fin la vie heureuse, et donc la sagesse. Tandis que la morale, surtout dans la perspective kantienne, est plutôt comprise comme une « métaphysique des mœurs » c'est-à-dire un usage exclusif de la « raison pratique » en vue de définir de grands principes universels, des « valeurs ». Ce qui fait que la morale est souvent perçue comme un peu creuse, ou formelle, voire hypocrite.
Pour affiner et surtout pour revenir au domaine qui nous intéresse ici, celui de la parole, énonçons ceci : la morale porte sur l'action selon ce que dit la Loi (les principes), l'éthique (de la parole) porte sur le dire en tant qu'il est un acte. C’est-à-dire qu’il ne suffit pas d’énoncer de grands principes, avant agir, il faut surtout prêter attention à la façon dont on énonce les choses, puisque nous avons établi que dire, c'est agir. Cela peut se formuler autrement. Il ne suffit pas de bien vouloir (« bonne volonté » de Kant) agir en fonction de ce que notre « devoir » nous dicte, devoir lui-même basé sur l’intériorisation de règles universelles, il faut « bien agir » (et donc « bien dire » en fait notoirement partie) en énonçant correctement les choses. Au fond cette éthique n’est pas éloignée de ce que Blaise Pascal énonçait en écrivant « la vraie morale se moque de la morale », la première étant l’éthique et la seconde la morale convenue, et surtout lorsqu’il ajoutait en substance : il ne s’agit pas de penser le Bien, il suffit de bien penser. Mais concrètement, bien penser, c’est bien dire.
Alors qu'est-ce que « bien dire » d'un point de vue éthique ? Il est évident que « bien dire », ce n'est pas dire le bien mais dire bien ce que l'on dit. Mais qu'est-ce que dire bien ? Ce n'est certes pas enjoliver ou rendre agréables nos propos par des figures de style. Bien dire, ce n'est pas chercher à séduire autrui par de belles paroles ; la séduction est à inscrire plutôt au registre des perversions de la parole ! Ce n'est pas non plus dire à autrui ce qu'il a à faire, cela reviendrait à moraliser et l'on sait pertinemment que ce genre de discours n'a aucun impact sur nombre de personnes, à commencer par les délinquants et les pervers.
Idéalement la bonne parole est celle qui dit vrai et qui en même temps sait toucher (concerner) l’interlocuteur, elle est dialogue ; la mauvaise parole est soliloque. Bien dire c'est parler à autrui en s'adressant à lui, en ne l'ignorant pas en tant que sujet. Il ne suffit pas de faire appel à la raison et au bon sens pour cela : lorsque le maître zen prononce une parole répondant à la question du disciple, la réponse peut bien paraître absurde, ou décalée, elle peut bien être adressée aux nuages, elle n'en va pas moins toucher sa cible sûrement. Je dis bien lorsqu’autrui est présent dans ma parole, lorsque je le touche vraiment ; je médis, au sens fort, non seulement lorsque je dis du mal d'autrui, mais lorsque je ne m'adresse qu'à moi. La bonne parole est en même temps un don : elle ouvre, elle passe la parole à l'autre ; la mauvaise se referme en soliloque. L'enjeu éthique pour ce qui concerne un éducateur, c'est bien d'arriver à concerner l'inter-locuteur. En soi cela constitue déjà une grande victoire.
Dire quand il faut, comme il faut. Au niveau de l'acte même de parole, de la décision de parole, il est clair que « bien-dire » est fonction d’abord de l'occurrence, du choix, du bon « moment » de la prise de parole. Savoir quand il faut prendre la parole – éviter de couper l'autre, mais d'autre part le couper quand il faut ! – voilà concrètement un savoir éthique. Savoir s'il faut dire la vérité, toute la vérité, toujours la vérité, etc. Il n'y a de réponse à ces questions que dans la prise en compte du moment de parler, du « différer » qui s'avère parfois préférable, nécessaire, ou au contraire impossible. Etc.
Puis viennent les caractéristiques concrètes de l'énonciation. Car la dimension éthique de la parole ne se concentre pas uniquement sur le fait de parler ou de ne pas parler, et à quel moment. C'est bien la manière, la forme, et plus encore peut-être l'intonation qui va constituer ou non un acte de bien-dire. L'intonation est un élément essentiel de l'énonciation, elle est aussi déterminante quant au sens des phrases. « Ne me parle pas comme ça ! » : « comme ça » renvoie bien à la manière de dire et singulièrement au ton employé. « Mettre les formes », d'une façon générale, s'avère donc déterminant du point de vue d'une éthique de la parole. (La plupart des conflits entre les humains – prenons seulement l’exemple des disputes de couples –, ne sont pas imputables à des fautes « lourdes », ils se résume bien souvent à un seul et unique grief : « comment tu me parles ! ».)
En quoi cette approche éthique de la parole peut-elle être utile contre le harcèlement ?
- La chosification par l’insulte. Le harcèlement s'accompagne très souvent d'insultes. L'insulte est évidemment perçue comme humiliante, et c'est aussi son but, parce le sens des mots employés connote quelque chose de bas et de dégradant. Mais quand on y regarde de près, ce n'est pas tant le signifié des mots qui constitue l'insulte que la manière de les dire : les mêmes mots employés dans un tout autre contexte et sur un ton amical ou tendre auront une tout autre acception… L'insulte est faite quand une personne se voit dénommée et réduite à une nomination qui chosifie et stupéfie, sans qu’on puisse répliquer quoi que ce soit : « tu n'es que… » ceci ou cela. C'est cela l'insulte, proprement.
- Déminer l'insulte. C'est pourquoi lorsqu’un individu est harcelé et insulté, il faut pouvoir demander à celui qui profère ces paroles s'il en connait le sens, et pourquoi il l'applique à cette personne. Pourquoi cette réduction ? Que signifie ce mot pour lui ? Il y a fort à parier que le sujet harceleur est lui-même obsédé par les termes qu'il utilise, comme s'il voulait en les projetant violemment sur sa victime les écarter loin de lui-même. N'est-il pas secrètement ou inconsciemment concerné par ce terme ? Une nouvelle fois, insistons sur le caractère volontiers sexiste (misogyne, homophobe) voire sexuel des injures. Pourquoi les harceleurs sont-ils à ce point obsédés par la chose sexuelle au point de concentrer sur certains mots, fortement connotés, toute l’ignominie humaine et toutes les tares de la nature ?
- Sortir les acteurs du silence. Les acteurs impliqués dans une situation de harcèlement doivent comprendre pourquoi ils en sont là, la victime pourquoi elle n'a pas osé dénoncer (de quoi elle se sent… coupable ?), le premier pourquoi il éprouve cette haine ? La haine est toujours identificatoire : si X persécute Y parce que ce dernier est (paraît) faible, c'est parce que lui-même veut paraître fort, se persuader qu'il est fort alors qu'il est faible : tant qu'il ne l'aura pas dit, rien ne sera fait. Du côté de la victime, le harcèlement est vécu dans le mutisme : comment briser ce mutisme ?
Face à une situation de harcèlement, traiter à la fois la victime et l’harceleur, les sortir tous deux du silence infernal dans lequel ils se trouvent : la première parce que sa situation est ressentie comme oppressante et trop honteuse ; le second car il n'a pas les mots pour dire ce qui l'obsède, c'est la raison pour laquelle il se sert d'un tiers (la victime) pour l'exprimer. Il faut à tout prix instaurer un espace de communication. L'éthique de la parole se fait ici impérative et élémentaire : il faut dire, il faut dénoncer, il ne faut pas laisser dire ni donc laisser faire.
Problème de l’éducateur : mais comment leur parler ? Comment faire comprendre à la victime, que non, elle n'est pas vraiment concernée par les mots qui la touchent, que le problème (le mal) n'est pas de son côté mais plutôt du côté de celui ou ceux qui la harcèlent ? Pour cela le langage dispose de ressources dédramatisantes, comme l'humour, l'ironie (ô combien pédagogique), le trait d'esprit… Autant d'usages de la parole qui trancheront avec le rire moqueur, insultant et insupportable, qui s'abat sur la victime.
- Intelligence de l’humour. Certes en matière d'éthique, humour et esprit resteront à jamais insuffisants. Peut-être bien, cependant il est beau-coup d'espèces d'humour. Il y a notamment, hélas, l'humour douteux... C'est qu'il ne faudrait pas confondre l'humour avec la plaisanterie, surtout avec ces (mauvaises) plaisanteries qu'affectionnent les harceleurs, qui se signalent par leur bêtise, leur sexisme, etc... Au contraire l'humour est par définition intelligent, il constitue un bon moyen pour contrer la bêtise des mauvaises plaisanteries : c'est une sorte de décalage (qui fait du bien), un jeu sur l'impropriété des mots, une pratique hardie de la métaphore, bref le vrai humour est poétique. C'est d'ailleurs par ce biais qu'une éthique de la parole se conforte d'une esthétique de l'écriture. L’éthique de la parole mobilise à plein la fonction poétique du langage, pour parler comme Jakobson, même si ce n’est pas la seule à prendre en compte.
- Les vertus étonnantes du « trait d’esprit ». « L'intention du trait d'esprit est de produire du plaisir » disait Freud (Le Mot d'esprit et sa relation avec l'inconscient, 1905). Mais ce n'est pas tout, Freud soulignait aussi que le mot d'esprit revêt une fonction sociale. « Personne ne peut se contenter d'avoir fait un mot d'esprit pour soi seul » soulignait Freud, lequel voyait dans cette activité de la pensée « la plus sociale de toutes les prestations psychiques tendant au plaisir ».
Et en effet, l'on peut conférer bien des vertus pédagogiques, voire éducatives, au trait d'esprit. Lorsqu'un sujet délinquant se moque des sanctions, ne veut rien entendre de la loi, de la raison ou de la discussion, il faudra bien à un moment donné que quelque parole (décalée ?) le fasse bouger, à condition que cette parole fasse sens pour lui. Paradoxalement le trait d’esprit (voire l’humour), passe pour n’avoir pas beaucoup de sens : mais au contraire, littéralement, il s’agit d’un pas de sens, un véritable pas en avant quand il est compris et apprécié.
Parvenir d’un « trait » à décoller le sujet harceleur du rôle de méchant qu’il incarne, lui faire comprendre qu’on n’est pas dupe, qu’on sait qu’il n’est pas tout entier dans ce jeu-là (ce qu’il sait aussi : on sait qu’il le sait s’il a entendu le trait d’esprit, justement). Le mot d'esprit va faire lien, ou amorcer la possibilité d'un nouveau lien, d’une complicité nouvelle. Ce sens peut être entraperçu pour peu que l’éducateur ne s’enferme pas dans un discours borné, par exemple un discours trop moralisant, trop sérieux, disons un discours où l’éducateur incarne-rait lui-même son rôle trop lourdement, un peu comme un …garçon de café surjouant son rôle au point de n’être plus crédible. Il faut ménager un espace, un souffle d’air, une certaine légèreté de nature à faire entendre – entendre ou deviner, plutôt que comprendre – à l’enfant ou à l’adolescent que lui-même par conséquent n’est pas tout entier dans ce rôle de « mauvais » qu’il se donne face à ses camarades ! Car cela, au fond, il le sait très bien… À partir de là une complicité s’établit.
Certes, cela risque de ne pas suffire si le sujet en face présente une réelle structure perverse. L’on ne changera pas comme ça son mode d’existence et de jouissance. Mais une structure n’est jamais complètement fixe ; étant relationnelle elle peut bouger, pivoter sur son axe, et permettre au sujet de s’arranger autrement de ses mauvaises dispositions (par exemple les dériver vers des activités ludiques, sportives, créatives, bref sublimatoires).
dm

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