Tel fils, tel père, ou la jouissance démythifiée

 


La fonction mythique du père fut d’abord introduite par Freud dans Totem et tabou : l’enjeu était de fournir un fondement et une explication, fussent-ils purement théoriques, à cette grande découverte freudienne issue de la clinique qu’est le principe de répétition, lequel amène à supposer à la fois une jouissance absolue mais perdue, recherchée mais jamais retrouvée, et la détermination essentiellement sexuelle de ladite jouissance en tant que liée à la castration et à l’impossible possession de la Mère. Or ce qu’apporte la répétition n’est jamais la trace ou plutôt le signifiant même de la jouissance primordiale : celle-ci n’a jamais “existé” (sinon dans un pur réel anhistorique) et il n’existe pas plus de signifiant adéquat pour la dire. Freud invente donc un mythe qui puisse tenir lieu de référence ; ce mythe c’est celui du père de la horde primitive se réservant pour lui-même la jouissance de toutes les femmes, et donc le privilège d’une jouissance sans fin. De plus elle peut être dite absolue puisqu’elle ne se distingue pas de la Loi que le père fait régner en obligeant les fils à se contenter d’expédients, c’est-à-dire d’abord à refouler leur désir pour la mère.

Le symptôme, entre signifiant et jouissance

Le symptôme, on peut le lire dans la réalité du sujet comme le signe d’un manque ou d’un trop plein, d’une angoisse ou d’un raz le bol ; il demeure en tous les cas le meilleur plaidoyer pour l’existence de l’inconscient. Il n’a pas seulement ce statut de signe qui nourrit les inquiétudes et les interrogations du sujet, il est aussi ce signifiant parmi les signifiants dont la principale loi est celle d’une récurrence obstinée et incompréhensible. Or cette existence de signifiant est inséparable de l’introduction de la jouissance dans l’économie inconsciente. En effet l’inconscient est ce qui jouit précisément de ce signifiant et de sa répétition, et c’est dans ce sens là qu’on peut dire que le symptôme représente une satisfaction, un soulagement. Il s’agit de l’inconscient. Ce n’est évidemment pas le cas du “moi” conscient qui, bien sûr, éprouve plutôt le symptôme comme une souffrance, voire comme une horreur, et préfèrerait s’en passer ; le moi pâtit évidemment de ce signifiant, là où l’inconscient en jouit. Mais la souffrance elle-même, le sentiment douloureux qu’occasionne le symptôme n’en est pas un aspect secondaire ou même un aspect qui s’opposerait simplement à sa face de jouissance ; la souffrance n’est pas le contraire de la jouissance ; bien au contraire elle fait partie de la réalité du symptôme en tant que mode général de la jouissance et n’est jamais totalement sans rapport avec le signifiant.

La loi sacrificielle du surmoi

Le concept de surmoi doit être analysé et déployé systématiquement d’après une tripartition préalable des jouissances qui fait l’ossature même de la thèse lacanienne : jouissance de l’être, jouissance phallique, et jouissance de l’Autre (en tant qu’« autre jouissance » précisément). Le surmoi se présente comme un soutien en général de la jouissance et même comme un impératif ; mais comme il y a trois jouissances il faut distinguer trois surmois qui ne reflètent pas la même conception de l’impératif ! Le surmoi qui commande la jouissance de l’être, donc avant la castration et en évitant d’y accéder, s’adresse à un sujet psychotique auto-destructeur ignorant tout du Nom-du-Père et de la loi du désir. Seulement peut-on vraiment parler d’un “commandement” quand le surmoi se confond avec l’appel des mères (mythiques) et lorsque la jouissance du sujet se ramène au nihilisme et au masochisme primaire ? Vient alors ensuite un surmoi typiquement freudien, celui qui encourage et même impose la jouissance phallique sous son aspect le plus apte à répondre de l’interdit, à savoir le symptôme. Commander prend ici le sens tout à fait restreint, et même contradictoire, d’interdire. S’il s’agit encore d’un impératif de la jouissance (et non d’une interdiction de celle-ci, sauf à confondre le plaisir et la jouissance), ce n’est cependant que dans le but d’interdire le désir et d’en fermer l’accès au sujet en l’occupant par une jouissance maligne : la voie est donc ici celle de la névrose, de l’inhibition coupable, du symptôme et de l’angoisse. Reste enfin la jouissance de l’Autre, une jouissance “autre” à laquelle correspond également un surmoi inédit : le surmoi que l’on proposera de nommer… “lacanien”. Celui-ci ne déclenche pas automatiquement la jouissance comme le grand Autre maternel, il n’interdit pas davantage ni même n’impose des satisfactions compensatrices ou des affects douloureux comme le père castrateur ; ce surmoi vise (“impose” dans ce sens précis) la jouissance à travers le “semblant”, dans l’ouvert qu’impose le discours et la distance avec l’objet qui est le résidu du discours. Ce surmoi est transgressif par rapport au précédent puisqu’il demande de passer outre à la castration symbolique, non certes pour la nier et ainsi passer à une jouissance sans frein mais pour accéder à la reconnaissance du désir.

La loi du désir et l’éthique de la psychanalyse

L’éthique de la psychanalyse est une éthique du désir, un désir articulé à la jouissance par la médiation de la parole. La parole est d’abord celle de la loi et c’est la Loi qui ordonne de désirer, tout en rendant impossible l’accès à la « Chose », l’objet absolu du désir. La loi du désir se fonde sur une double négation. D’une part il y a l’interdiction, par l’instance paternelle, d’une jouissance de la mère ou même d’une satisfaction totale dans l’ordre sexuel, attendu qu’un tel “rapport” n’existe pas parce que la signification du Nom-du-père et plus généralement du Phallus, dans son unicité, c’est que justement le signifiant de la femme reste manquant. L’impossibilité de la jouissance absolue exige un déplacement de l’Œdipe et une radicalisation de la faute. S’il faut passer outre au désir de l’Autre réel (équivalant à la jouissance de la mère) pour désirer, alors le sujet est d’emblée en faute par rapport à cette jouissance première. D’autre part, après l’absence de la mère vient le meurtre du père et une culpabilité seconde, la seule que l’on retienne généralement quand on évoque le complexe d’Œdipe. Mais justement il s’agit de ne pas en rester à une culpabilité œdipienne de type névrotique. Si elle interdit la jouissance de la mère, la loi du père commande de désirer sans préciser la nature de ce qui est désirable. En tant que parole cette loi ouvre un espace de discours et laisse “entendre” qu’une jouissance peut en découler, s’en détacher.

En-corps et pas-toutes...

 


Les considérations sur la jouissance féminine peuvent être de deux sortes. Les premières émanent traditionnellement de la physiologie médicale et plus récemment de la sexologie qui tentent de cerner les tenants et aboutissants d’une jouissance surnommée parfois “vaginale” “et autres conneries” dixit Lacan, lequel raille volontiers ce type de recherches, parce qu’elles ne peuvent qu’universaliser ce qui ne peut pas l’être — justement une jouissance du corps, en-corps, au-delà de l’universalité phallique. Cette jouissance ne relève pas d’un savoir et encore moins d’une écriture ; ni même à vrai dire des confidences bavardes : les femmes se contentent de l’éprouver et elles ne l’éprouvent pas toutes. Ceci parce que les femmes ne sont pas toutes, pour commencer, dans la jouissance phallique. Elles l’excèdent d’une jouissance supplémentaire, comme l’expérience “sexologique” ordinaire voire sexuelle de chacun suffirait à le montrer : “la jouissance de la femme “s’écrase” (...) dans la nostalgie phallique” dit lui-même Lacan (Séminaire, Livre X). Ce qui se produit chez la femme au moment et surtout après l’orgasme masculin, tout corporel que cela soit, relève d’une logique qui s’apparente à une dialectique de l’exception et du supplément. Ou comment du “pas-tout” purement logique passe-t-on au “encore” bien réel de la jouissance féminine. Notons que l’on peut donner une version tout d’abord “fantasmatique” de celle-ci, où quelque chose d’une totalité corporelle serait en jeu du côté de la femme : “la sexualité féminine, note Lacan, apparaît comme l’effort d’une jouissance enveloppée dans sa propre contiguïté” (Propos directifs pour un Congrès sur la sexualité féminine). Il y a là une ambiguïté, un risque de confusion certain entre ce que Lacan thématise comme la jouissance infinie de la femme, qui est proprement l’“autre jouissance”, et la “jouissance de l’Autre” qui est plutôt la jouissance absolue de la mère, hors castration. Cependant celle-ci n’est que fantasme, et s’appuie d’ailleurs obligatoirement sur la jouissance phallique. Le corps non castré ne saurait être autre chose que le Phallus lui-même, celui qu’on “est” avant de l’“avoir”, avant qu’il ne passe au champ de l’Autre.

Dans cette non-relation même que constitue l’acte sexuel, tâchons plutôt de voir comment s’imagine un supplément de jouissance à partir de la fonction d’exclusion du symbole phallique ; où comment d’un-père rejoignant l’universel de sa disparition symbolique même, l’on passe à une-femme dans la singularité de sa jouissance corporelle (réelle/imaginaire). Pour cela il nous faut prendre le problème par le seul bout qui tienne, selon Lacan : celui de la logique. Des femmes, c’est la logique qui en parle le mieux, pourrait-on dire... Pas La femme, car La femme n’existe pas, d’être pas-toute. C’est parce qu’elle n’existe pas, parce que le signifiant “La” fait défaut, qu’il n’y a pas de rapport sexuel inscriptible : il y faudrait deux signifiants également universels, celui de l’homme et celui de la femme, or il n’y en a qu’un. La place est prise. La place de l’exclu (celle du mort...) est et reste celle du Père, unique fondateur de la Loi phallique, dont l’ex-sistence nécessaire fonde par ailleurs l’Homme universel et ses possibles indéfinis. Le tour de force de Lacan est d’appliquer les principes de la logique moderne à la logique propositionnelle d’Aristote, et ceci pour s’inscrire finalement dans le cadre de la théorie freudienne du sujet. Celle-ci repose sur le principe d’exclusion d’Un en position de sujet (mythique) de la jouissance — jouissance et sujet à jamais barrés par la castration — mais aussi de grand Autre symbolique pour les sujets du désir. Cette position de sujet correspond à celle de l’homme dans l’ordre sexuel, dont le propre est de vivre comme interdite une jouissance en réalité seulement impossible. C’est bien sûr la rivalité et l’assujettissement direct au Père qui en sont la cause. Il n’en va pas de même pour la position femme qui incarne au contraire l’impossible de cette jouissance, rendant inutile l’interdit, puisqu’il n’existe pas de leur côté (il ne peut pas y en avoir deux) d’exception à la règle. De ce fait la femme n’est pas seulement en rapport avec le signifiant phallique, le signifiant de la jouissance comme interdite : elle n’est pas-toute dans la fonction phallique. Elle incarne plutôt le manque de signifiant relatif à la jouissance impossible. Mais ce manque de signifiant n’est pas a-signifiant, il symbolise plutôt le signifiant dans son infinité. Et d’être pas-toute soumise à la fonction phallique, c’est-à-dire à la castration et à l’interdit de la jouissance, la femme connaît une jouissance supplémentaire, contingente, au-delà du Phallus et donc du symbolique, une jouissance en-corps qui n’est pourtant pas, on l’a vu, a-signifiante. Plutôt qu’absolue ou plénière, l’on dira tout simplement qu’elle est infinie. Comme la femme est à la fois sujette et non sujette à la castration, ce n’est pas la castration mais la division entre deux jouissances qui la définit essentiellement. Cette division ou cette dualité est aussi celle du non rapport sexuel tel que le conçoit Lacan. Il n’y a pas de rapport sexuel universellement inscriptible, mais il est bien possible d’écrire cette division, c’est ce qu’a proposé Lacan avec ses célèbres “formules de la sexuation” ou “mathème” du non-rapport sexuel.

dm


L'hainamoration du Père

 


Le Freud de Totem et Tabou inscrit le crime et la haine du père à l'origine même de la société. Il rend également inséparables l'amour et la haine pour ce père, l'un étant inconscient quand l'autre apparaît conscient, et réciproquement. Tout d'abord, les fils meurtriers du père jouisseur auraient transmué la haine, via la culpabilité, en amour et adoration d'une instance idéalisée comme totem et plus tard comme Dieu unique. Au nom du père, ils se seraient ralliés à une loi sociale régulatrice fondée sur l'interdit de l'inceste. On voit comment le lien social est constamment, structurellement sous-tendu par une haine inconsciente du père, par-delà la vulgate d'un contemporain affaiblissement de l'autorité paternelle. On doit reconnaître en même temps la pérennité d'une aliénation religieuse au cœur même du pacte social, du moins en tant qu'il laisse échapper sur le mode symptomatique (et parfois incontrôlable) des manifestations de cette haine primitive. 

L'Autre sexe

 

Louise Bourgeois, Seven in bed, 2001


Le concept de “sexualité” n’est pertinent en psychanalyse qu’à se placer, non au niveau du besoin ou de la fonction vitale de reproduction, mais à partir de la jouissance qu’éprouve un “parlêtre” dans sa division même de sujet, et qui dès lors n’est définissable ou formulable - jusqu’à plus ample informé - qu’en termes masculin ou féminin. “Qui que ce soit de l’être parlant s’inscrit d’un côté ou de l’autre" (Lacan, Encore, p. 72). La logique de l’ordre sexuel ne renvoie à aucune rationalité biologique mais plutôt au réel d’une rencontre — contrairement au plaisir, la jouissance est toujours duelle, confrontée à une autre jouissance — et d’autre part à la notion de “choix” subjectif, que ne contredit pas — tout au contraire — celle d’inscription logique. 

L'hallucination de la Chose

 


D’une façon générale on dirait que l’illusion consiste à croire au lieu de savoir, à se projeter tout entier dans une croyance. Cela suppose qu’inversement une perception ou un savoir corrects engendrent la certitude, contraire de la croyance. Cependant la certitude est un savoir clos, fermé sur lui-même, définitif. Est-il bien sûr que cela constitue l’essence d’une perception vivante, nécessairement dynamique, ou même d’un vrai savoir ? Merleau-Ponty a développé une théorie de la perception qui inverse les présupposés classiques : selon lui ce n’est pas la mauvaise, mais la bonne perception qui repose nécessairement sur une croyance, ou si l’on préfère, sur une illusion. La perception n’est pas une simple faculté mais une façon d’habiter le monde. ”Je dis que je perçois correctement quand mon corps a sur le spectacle une prise précise, mais cela ne veut pas dire que ma prise soit jamais totale (…). Dans l’expérience d’une vérité perceptive, je présume que la concordance éprouvée jusqu’ici se maintiendrait pour une observation plus détaillée : je fais confiance au monde. Percevoir c’est engager d’un seul coup tout un avenir d’expériences dans un présent qui ne le garantit jamais, à la rigueur, c’est croire à un monde” (Phénoménologie de la perception, 1945). Par exemple une vision normale, voire excellente comme celle d’un coureur automobile, est une vision anticipative et confiante, non parce qu’elle serait en sommeil mais au contraire parce qu’elle est concentrée. Alors elle peut établir des connexions, et voir plus large. Il n’empêche que l’adhésion au réel s’effectue au prix d’un risque assumé s’apparentant à une croyance. Le point de vue est intéressant car il est suffisamment global pour rendre compte à la fois des bonnes perceptions qui équivalent à des “prises” ou à des connexions suffisantes, avec une anticipation possible, et aussi des mauvaises perceptions qui impliquent un flottement, des connexions insuffisantes, et une anticipation impossible. Cela débouche en fait sur une première théorie de l’hallucination, comme modèle de l’illusion. Il s’agit pour Merleau-Ponty d’expliquer l’hallucination, non comme on pourrait le penser par le fait d’une croyance excessive, mais au contraire comme un défaut de croyance en la réalité. Dans le meilleur des cas, c’est-à-dire dans la perception normale, l’on croit à ce que l’on voit : c’est une intégration, une incorporation, une introjection du monde. Dans l’autre, dans l’illusion, l’on voit ce que l’on croit : c’est un décentrement, une abstraction, une projection de soi.

Le Prochain et la jouissance de la Chose

 


Au cœur de l’être humain il y a la jouissance, mais une jouissance maligne, contrariée, comme si une part de nous-mêmes était depuis toujours manquante, comme si l’Autre avait déjà prélevé sa part : la quête éperdue de cette partie perdue, pour tout être parlant, est ce que Freud appelle la pulsion de mort. Lacan complète en précisant que son objet (manquant) est présentifié sous le masque de la "Chose". Il y a en mon cœur une Chose absente, un vide, et c'est en cela que le célèbre commandement "tu aimeras ton prochain comme toi-même" ne laisse pas d'être problématique. Je n’ai aucune raison de vouloir aimer mon Prochain si celui-ci (le plus “proche”) est d’abord représenté par cette Chose im-monde : il s’agirait plutôt d’aimer mon “lointain”, comme le suggère Nietzsche ! Ou bien d'assumer ce vide central de la Chose, ne pas fuir ce point d'horreur ; ne pas le perdre de vue, mais au contraire le contourner, l’approcher, et savoir que toute relation avec autrui est marquée en creux par la jouissance nocive de la Chose. Ce savoir n’est rien d’autre que le fondement de l’éthique.

L'amour du semblant

 

(Dante Gabriel Rossetti, "Lady Lilith", détail, 1866)


La jouissance est une limite, pas un état, et c’est pourquoi - tout comme la vérité - elle ne peut jamais être dite intégralement. D’une part il n’y a pas de savoir de la jouissance de l’Autre et d’autre part le sujet ne peut jamais se dire "lui-même", qui un homme, qui une femme. L’identification sexuelle ne s’effectue que pour l’autre (et à partir de l’Autre), mais pas en rapport avec l’autre. Cette manière de faire sens pour l’autre relève par conséquent d’un semblant, où — notons-le avec Lacan — “la seule vertu, s’il n’y a pas de rapport sexuel, c’est la pudeur”(*). Ce semblant définit un discours qui concerne la jouissance du phallus, cet objet que représente la fille pour le garçon et le garçon pour la fille. “L’être s’y décompose, d’une façon sensationnelle, entre son être et son semblant”, dit Lacan. Or cette disjonction s’effectue différemment dans la position homme et dans la position femme. Un homme ne connaît que la jouissance phallique, c’est d’ailleurs pourquoi on le dit homme, d’assumer ici l’“équivalence de la jouissance et du semblant” ; et c’est pourquoi, selon Lacan, “la femme est pour l’homme l’heure de vérité”. Quant à la femme elle-même, on la dit femme, on la “diffâmme” précise Lacan, de la réduire au semblant du sens sexuel, quand elle sait précisément ce qu’il y a d’écart entre le semblant et la jouissance. “La femme a une plus grande liberté à l’égard du semblant”, car elle n’est pas toute entière de ce côté du discours — du moins y a t-il en elle un savoir et une jouissance qui excèdent tout discours.

Condescendre au Désir

 

"Les amants", Magritte


"Seul l’amour permet à la jouissance de condescendre au désir" dixit Lacan. Pourquoi la jouissance devrait-elle “condescendre” au désir si ce n’est pour descendre du pic où on la suppose, en ce point de réel inaccessible à l’être parlant, aussi bien impossible à formuler qu’à soutenir ? “Condescendre” est le mot juste puisqu’il souligne ici un mouvement réciproque entre le désir et la jouissance, mais peut-être aussi une forme de circularité entre celle-ci et l’amour.

L’amour supplée à l’inexistence du rapport sexuel, selon Lacan, en tant que rapport de reconnaissance entre deux savoirs inconscients. L’impasse du rapport sexuel tient à la répartition des rôles entre un pôle masculin ordinairement pervers qui ramène l’Autre à l’objet, et un pôle féminin attestant d’une “autre jouissance” dont on ne peut cependant rien dire. Ce dont témoigne l’amour, ce à quoi il s’éprouve, n’est pas autre chose que cette impasse comme la condition d’une passe nouvelle, un passage à l’autre qui est écriture à même les marques et les signes de l’exil “sexuel” de chacun. L’amour est la jouissance de l’impasse de la jouissance. “N’est-ce pas dire, écrit Lacan, que c’est seulement par l’affect qui résulte de cette béance que quelque chose se rencontre, qui peut varier infiniment quant au niveau du savoir, mais qui, un instant, donne l’illusion que le rapport sexuel cesse de ne pas s’écrire ? (...) Le déplacement de la négation, du cesse de ne pas s’écrire au ne cesse pas de s’écrire, de la contingence à la nécessité, c’est là le point de suspension à quoi s’attache tout amour" (Lacan, Encore, p. 132). Le mot “suspension” pourrait s’appliquer à un amour de type platonique et contemplatif, aux antipodes de la conception de Lacan ; ici il a manifestement le sens de “différance” voire d’“amortissement” entre l’insoutenable de la jouissance et la dure réalité du désir. Le savoir amoureux fait littéralement office de support pour un ininscriptible rapport sexuel. Ce qu’on appelle les “rapports amoureux” servent ainsi à “supporter” l’absence de jouissance de l’Autre, mais on va voir que cette fonction support est autant assumée par le désir et surtout par son objet. C’est bien pourquoi Lacan affirme que la jouissance doit condescendre au désir via l’amour. Mais l’objet lui-même possède un double statut, comme “cause du désir” et comme “plus-de-jouir”, de sorte qu’il est tout à fait possible de prétendre que c’est plutôt au désir de condescendre à la jouissance, du moins en tant que jouissance d’objet. La fonction de l’amour étant alors d’orienter le désir, à partir de l’absence de la Chose maternelle, vers l’objet ‘a’ de substitution et le plus-de-jouir. Autrement dit le ternaire jouissance-amour-désir suggère une circulation signifiante alternée, de la jouissance au désir et du désir à la jouissance.

Donner son angoisse

 


Il ressort du tableau dit “de la division subjective”, présenté par Lacan dans son Séminaire L’angoisse (séances des 9 janvier et 13 mars 1963), que l’angoisse s’interpose entre la jouissance et le désir, entre l’Autre réel qu’est la Chose et le sujet lui-même. Elle constitue cette étape intermédiaire où, dans sa relation avec l’Autre, le sujet n’est plus simplement dévoré ni intégré par lui (d’où le premier sens du mot “division” : combien de fois S dans A ?), n’est pas encore advenu comme sujet barré ou sujet de l’inconscient (deuxième sens, le plus connu, de la division), mais se constitue comme objet ‘a’ destiné à combler le vide pressenti en l’Autre. L’angoisse est cet affect accompagnant ce dernier moment, où le sujet s’“aphanisise”, disparaît en ‘a’ devant l’énigme non plus de la jouissance mais de la castration de l’Autre où, précise Lacan, "se révèle la nature du phallus. Le sujet se divise ici, nous dit Freud, à l’endroit de la réalité, voyant à la fois s’y ouvrir le gouffre contre lequel il se rempardera d’une phobie, et d’autre part le recouvrant de cette surface où il érigera le fétiche" (Ecrits, p. 877). Lacan évoque ici deux manières courantes pour le sujet — la névrosée et la perverse — de faire face au manque et donc au désir de l’Autre, en se plaçant comme objet pour satisfaire la demande de celui-ci et reconstituer une jouissance imaginaire. C’est le fantasme et le stade de l’aliénation, inséparables de l’angoisse dans la mesure où la castration maternelle n’est pas immédiatement assumée.

Signifier la Chose

Si le Phallus est le symbole d’une déréalisation et d’une régulation de la jouissance, la Chose est directement le symbole de la jouissance comme impossible. C’est dire combien les deux concepts sont proches, au service d’une théorie de la jouissance en tant que liée au désir et au signifiant. Le véritable point commun entre la Chose et la jouissance, ce n’est rien d’autre la castration, puisque la jouissance advient au moment où le désir du sujet rencontre le désir de l’Autre présent, dans l’écartèlement de sa propre castration.

La fiction du corps total de jouissance

 

Louise Bourgeois


La définition du corps comme “substance jouissante” est inséparable, dans la pensée lacanienne, d’une dialectique originale du tout et de la partie déterminante aussi bien pour un repérage topologique de la question que pour sa formulation en termes “physiques” de tension, d’énergie, de dépense, etc. Le corps est très généralement conçu comme le lieu ou le substrat de la jouissance, mais c’est au prix d’un morcellement qui identifie en dernier ressort ce lieu ou plutôt ces lieux avec la jouissance considérée elle-même comme partielle. La jouissance est ce processus énergétique et corporel par lequel une tension locale excessive met littéralement “à mort” le corps total - ou si l’on préfère le condamne à la dépense totale et à l’épuisement -, de sorte qu’il n’y a pas, à proprement parler, de jouissance totale du corps. C’est ainsi qu’on distingue aisément le principe du plaisir, cherchant à obtenir l’état minimal et constant des tensions, et celui de la jouissance qui vise au contraire la tension maximale brûlant et consumant le corps (tout entier, car malgré l’axiome de partialité on ne peut pas évacuer que le corps, dans sa généralité, est la mesure impossible de la jouissance). Cette perte peut se révéler spectaculaire et apparemment “réelle” dans la perversion, en raison de la fétichisation extrême des parties du corps concernées par la jouissance. Mais d’une façon générale la question reste de savoir “par où” le corps jouit, attendu qu’il n’y a de jouissance que partielle, “qu’on n’a jamais vu un corps, notifie Lacan, s’enrouler complètement, jusqu’à l’inclure et le phagocyter, autour du corps de l’Autre”... Bref quelque chose jouit en nous, sans que cette part soit de quelque manière mesurable, ni perceptible et a fortiori consciente. 

Difficile jouissance de la parole

 

Dali, Le canapé boca


"Ce à quoi il faut se tenir, c’est que la jouissance est interdite à qui parle comme tel, ou encore qu’elle ne puisse être dite qu’entre les lignes pour quiconque est sujet à la loi, puisque la Loi se fonde de cette interdiction même" (J. Lacan, Ecrits). Quand la psychanalyse pose la jouissance comme interdite, inter-dite, ce n’est pas parce qu’un tiers élément viendrait s’interposer entre le désir et sa réalisation ou entre la pulsion et ses objets. Le langage n’est même pas cet élément. Beaucoup plus fondamentalement — c’est d’ailleurs ce qui distingue le plaisir et la jouissance — le langage dans sa texture même est constitutif de la jouissance de même que le désir ne se conçoit pas sans la possibilité de la parole. Et si la jouissance fait “languir” l’Etre, comme l’écrit Lacan, sans doute le sujet lui-même n’est-il que langage. Ce qui, au sens du signifiant lacanien, ne veut pas dire forcément incorporel. Quand on dit que le sujet de la psychanalyse est “parlêtre”, l’être en tant qu’il parle c’est-à-dire en tant que soumis à la loi du langage, cela signifie qu’il pâtit du langage dans son corps — et rien de plus. Ce pâtir suffit à définir la jouissance dans sa plus grande généralité.