La fonction mythique du père fut d’abord introduite par Freud dans Totem et tabou : l’enjeu était de fournir un fondement et une explication, fussent-ils purement théoriques, à cette grande découverte freudienne issue de la clinique qu’est le principe de répétition, lequel amène à supposer à la fois une jouissance absolue mais perdue, recherchée mais jamais retrouvée, et la détermination essentiellement sexuelle de ladite jouissance en tant que liée à la castration et à l’impossible possession de la Mère. Or ce qu’apporte la répétition n’est jamais la trace ou plutôt le signifiant même de la jouissance primordiale : celle-ci n’a jamais “existé” (sinon dans un pur réel anhistorique) et il n’existe pas plus de signifiant adéquat pour la dire. Freud invente donc un mythe qui puisse tenir lieu de référence ; ce mythe c’est celui du père de la horde primitive se réservant pour lui-même la jouissance de toutes les femmes, et donc le privilège d’une jouissance sans fin. De plus elle peut être dite absolue puisqu’elle ne se distingue pas de la Loi que le père fait régner en obligeant les fils à se contenter d’expédients, c’est-à-dire d’abord à refouler leur désir pour la mère.
Puis vient le temps historique de l’Œdipe, celui du héros tragique. En tuant le père et en le mangeant, les fils pensent s’ouvrir enfin un horizon de jouissance mais, étrangement, ne lèvent pas le refoulement qui au contraire s’accentue, s’intériorise sous la forme de la culpabilité. Car le meurtre du père révèle le désir pour la mère, et désormais la loi du père (mort, mais incorporé) et la jouissance (perdue, mais obsédante) sont séparés : la jouissance de la mère est interdite et non plus seulement impossible. La place du père est peut-être vide, mais comme telle elle est pour le moins dissuasive. On voit donc que le mythe d’Œdipe repose sur le mythe du Père primitif dont l’enjeu est la jouissance. Dans la perspective du premier, le Père se ramène effectivement au Nom-du-Père, comme l’écrit Lacan, au Père mort qui en tant que Loi ordonne de désirer (et donc de ne pas jouir de la mère) ; alors que pour le second mythe, le Père n’a pour lui que son existence mythique de père jouisseur, lequel ne peut ordonner de jouir que dans le cadre de la perversion. Tandis que la jouissance directement intimée par la mère conduirait le fils à la psychose. Dans tous les cas, ce dernier serait condamné à ne pas jouir ou à faire résonner la mort dans ce qu’il lui reste de jouissance.
Entre l’hypothèse théorique de Lacan qui est plutôt, dans le cadre de la psychose, la dévoration de l’enfant par la mère, et le mythe freudien qui correspond en fait au viol des filles par le père, la psychanalyse nous présente la jouissance comme étant tour à tour l’avantage d’un fils idiot et l’apanage d’un père abruti. Autrement dit, tel père tel fils ! A moins que l’on ne puisse retourner la formule : tel fils, tel père ? Car sous l’effet même du symbolique et de la subjectivation, la jouissance passe ostensiblement du côté du sujet de sorte que l’on voit celui-ci assumer enfin la jouissance …du père (génitif objectif), à travers la reconnaissance de son symptôme (parfois de son fétiche) qui métaphorise le Nom-du-Père et condense la jouissance en un endroit de sa chair.
dm

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