Le syntagme “sujet de la jouissance” n’existe pas dans les textes et les “statuts” de la psychanalyse, bien qu’on le trouve employé au moins une fois par Lacan dans le Séminaire L’angoisse, pour dire précisément qu’“en aucune façon il est possible de l’isoler en tant que sujet”. Cela signifie sans doute qu’un tel sujet ne peut exister que sous forme de mythe, un lexème pour désigner l’état du “sujet” livré au pur réel antérieurement à l’emprise du signifiant. Mais bien entendu il n’y a pas plus de “pur” réel qu’il n’y a de sujet strictement “réel”. L’expression de “Moi-Réel” employée par Freud en 1915 (Métapsychologie), et jamais reprise ailleurs dans ce sens, désigne bien déjà un Moi jeté dans la Détresse, abandonné à l’Autre, et donc au moins potentiellement au signifiant. Si la dualité Sujet-Autre (ou Sujet-Chose) est paradigmatique, l’impossible est le réel auquel ces deux signifiants semblent renvoyer, car ils renvoient d’abord mutuellement l’un à l’autre... La première relation est signifiante, avec d’un côté la parole invoquante et le désir de l’Autre, et de l’autre le cri nu de la jouissance/souffrance de l’être.
On remarque que cette relation est en forme de chiasme, car d’une part la jouissance, on peut la supposer à l’Autre (en tant qu’être suprême omnipotent) autant qu’à l’être du sujet dans sa souffrance ; d’autre part le cri de ce dernier témoigne autant du désir et du manque que l’appel invoquant du grand Autre maternel. Concernant le sujet, le chemin va du S non barré dans “son ineffable et stupide existence” (comme l’écrit Lacan à propos du S apparaissant en haut et à gauche dans le schéma "L", vers le $ barré, c’est-à-dire le sujet du désir comme castré qui est aussi le sujet du signifiant. Ce parcours de la jouissance au désir, sans exclure une certaine récupération de la jouissance, passe par une division, une double entame où l’Autre et le sujet doivent chacun manifester un manque même si son initiation, si l’on peut dire, est toujours le fait de l’Autre tandis que son application marque surtout le sujet. Le tableau dit justement de “La division subjective", présenté dans le Séminaire L’angoisse, montre bien comment le sujet S ne peut se faire entendre de l’Autre qu’en “corporisant” son cri, en le transformant en objet partiel offert au désir de l’Autre, lequel apparaît alors comme manquant : le sujet passe ainsi de la détresse initiale à un état intermédiaire d’aliénation et d’angoisse. Ce n’est que dans un troisième temps, celui de la division propre du sujet, qu’après avoir inscrit sa jouissance en l’Autre sous la forme de l’objet ‘a’, le sujet advient comme sujet de l’inconscient à la fois divisé par le signifiant et séparé de l’objet de la jouissance par toute l’épaisseur du fantasme.
Donc à la rigueur “sujet barré” ($) n’a d’autre signification que “jouissance perdue”, et l’on comprend dans ces conditions que le concept même de “sujet de la jouissance” contredise la théorie du signifiant. Un tel sujet n’existe pas dans le réel, et le seul signifiant qui puisse dire la jouissance du pré-sujet S n’en est lui-même pas encore un : c’est le cri primordial. Quand la jouissance apparaît, pure douleur d’exister, il n’y pas encore de sujet et quand elle réapparaît, sous les auspices de l’objet, il n’y en a plus. Cependant, dans ses dernières formulations, Lacan, fait une concession en indiquant que l’inconscient travaille, en assurant la répétition des signifiants premiers, et par-là même jouit. Ce qui ferait peut-être écho à la notion d’“auto-perception du Ça" avancée in extremis par Freud en 1938, et donc à une sorte de “subjectivation” de l’énergie. Certes l’inconscient jouit, “fait jouir”, est responsable de cela, mais cela n’implique en aucun cas l’existence d’un “sujet” assumant le tout de cette jouissance.
dm
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire