Louise Bourgeois
La définition du corps comme “substance jouissante” est inséparable, dans la pensée lacanienne, d’une dialectique originale du tout et de la partie déterminante aussi bien pour un repérage topologique de la question que pour sa formulation en termes “physiques” de tension, d’énergie, de dépense, etc. Le corps est très généralement conçu comme le lieu ou le substrat de la jouissance, mais c’est au prix d’un morcellement qui identifie en dernier ressort ce lieu ou plutôt ces lieux avec la jouissance considérée elle-même comme partielle. La jouissance est ce processus énergétique et corporel par lequel une tension locale excessive met littéralement “à mort” le corps total - ou si l’on préfère le condamne à la dépense totale et à l’épuisement -, de sorte qu’il n’y a pas, à proprement parler, de jouissance totale du corps. C’est ainsi qu’on distingue aisément le principe du plaisir, cherchant à obtenir l’état minimal et constant des tensions, et celui de la jouissance qui vise au contraire la tension maximale brûlant et consumant le corps (tout entier, car malgré l’axiome de partialité on ne peut pas évacuer que le corps, dans sa généralité, est la mesure impossible de la jouissance). Cette perte peut se révéler spectaculaire et apparemment “réelle” dans la perversion, en raison de la fétichisation extrême des parties du corps concernées par la jouissance. Mais d’une façon générale la question reste de savoir “par où” le corps jouit, attendu qu’il n’y a de jouissance que partielle, “qu’on n’a jamais vu un corps, notifie Lacan, s’enrouler complètement, jusqu’à l’inclure et le phagocyter, autour du corps de l’Autre”... Bref quelque chose jouit en nous, sans que cette part soit de quelque manière mesurable, ni perceptible et a fortiori consciente.
L’épreuve de la jouissance, où nous avons dit que le corps s’épuise, ne relève même plus de la signification inconsciente par où le sujet se représente sous un signifiant, puisque précisément le sujet comme tel est exclu de la jouissance. Le sujet peut-être, mais pas le signifiant, comme le rappelle Lacan dans Encore (p. 26) : "N'est-ce pas là proprement ce que suppose l'expérience psychanalytique ? la substance du corps, à condition qu'elle se définisse seulement de ce qui se jouit." Or "(...) cela ne se jouit que de le corporiser de façon signifiante. Ce qui implique quelque chose d'autre que le partes extra partes de la substance étendue".
C'est pourquoi, comme nous le disions au début, il faut considérer la jouissance comme le produit d’une dialectique entre globalité et localité, et c’est seulement par le biais de la fiction du corps total, en tant qu’originellement désiré, qu’une jouissance partielle se dessine et existe. A la place de l’Autre symbolique dans la dialectique du désir, nous avons ici la Chose comme corps total imaginaire, à la fois Autre (le corps de l’Autre, par exemple celui de la mère) et Même (le corps propre, fantasmé comme Unité). Mais comment concilier cette existence uniquement partielle de la jouissance et le concept de dépense ou de perte, qui semble bien concerner le corps tout entier ? A la vérité le point est épineux. Représentons-nous pour l’instant l’image d’une fuite à partir d’un ensemble quelconque : la jouissance est bien cette fuite en tant que locale, provenant d’une tension excessive, mais c’est bien aussi l’ensemble qui “perd” son contenu et qui se vide.
Paradoxe : si c’est toujours une partie du corps qui jouit, il reste que la partie jouissante est bien censée représenter ou concentrer le corps entier, le “corps” — notion soudain rendue à sa généralité philosophique sinon biologique (Lacan va jusqu'à reprendre le vieux mot de "substance") — dans ce qui se laisse décrire complaisamment comme “épreuve”, “tension”, “dépense”, “perte” ou “souffrance”… Quoi qu’il en soit le corps n’est substance jouissante qu’en tant que divisé, pour autant que c’est le signifiant, c’est-à-dire l’Autre en lui qui jouit vraiment.
dm

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