(Dante Gabriel Rossetti, "Lady Lilith", détail, 1866)
La jouissance est une limite, pas un état, et c’est pourquoi - tout comme la vérité - elle ne peut jamais être dite intégralement. D’une part il n’y a pas de savoir de la jouissance de l’Autre et d’autre part le sujet ne peut jamais se dire "lui-même", qui un homme, qui une femme. L’identification sexuelle ne s’effectue que pour l’autre (et à partir de l’Autre), mais pas en rapport avec l’autre. Cette manière de faire sens pour l’autre relève par conséquent d’un semblant, où — notons-le avec Lacan — “la seule vertu, s’il n’y a pas de rapport sexuel, c’est la pudeur”(*). Ce semblant définit un discours qui concerne la jouissance du phallus, cet objet que représente la fille pour le garçon et le garçon pour la fille. “L’être s’y décompose, d’une façon sensationnelle, entre son être et son semblant”, dit Lacan. Or cette disjonction s’effectue différemment dans la position homme et dans la position femme. Un homme ne connaît que la jouissance phallique, c’est d’ailleurs pourquoi on le dit homme, d’assumer ici l’“équivalence de la jouissance et du semblant” ; et c’est pourquoi, selon Lacan, “la femme est pour l’homme l’heure de vérité”. Quant à la femme elle-même, on la dit femme, on la “diffâmme” précise Lacan, de la réduire au semblant du sens sexuel, quand elle sait précisément ce qu’il y a d’écart entre le semblant et la jouissance. “La femme a une plus grande liberté à l’égard du semblant”, car elle n’est pas toute entière de ce côté du discours — du moins y a t-il en elle un savoir et une jouissance qui excèdent tout discours.
N’est-ce pas dans l’amour que la femme fait jouer, excellemment, cette différence et cette liberté ? “L’amour lui-même (...) s’adresse au semblant” note toutefois Lacan. Et alors, la femme ne s’adresse-t-elle pas aussi aux hommes ? L’autre jouissance n’est pas désincarnée, et pas davantage autonome ou autistique. Elle relève d’un nouvel imaginaire : jouissance en-corps, elle est fondamentalement jouissance de l’image ou de l’image-corps. Pour retrouver une certaine liberté, une certaine mobilité de l’image, il faut justement reconnaître et pouvoir jouer du rapport de l’image de soi i(a) avec l’objet ‘a’ cause du désir, la première se définissant comme l’enveloppe ou l’habillement du second. Mais justement la féminité (des femmes comme des hommes), par-delà toute mascarade, n’est-elle pas dans cet art de l’habillement, de la parure au sens large, que l’on nomme ici liberté ? Telle est la latitude de l’amour, de ne pas s’“accoler” au ‘a’ cause du désir comme dans la jouissance phallique, mais de jouer de l’image aimable, toujours “autre” en un certain sens. Ce n’est certes pas le sens sexuel, mais ce n’est pas non plus hors-sexe que l’autre jouissance, dite dans l’amour, peut prendre corps. Il y a bien disjonction du semblant et de la jouissance, mais si l’amour utilise le semblant pour contourner la jouissance, c’est bien d’être une forme de jouissance du semblant.
dm
(*) Nous faisons référence, dans cet article, au Séminaire Livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, séance du 20 janvier 1971

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