Le fantasme à la fois comme accès et barrière à la jouissance

 


On se représente souvent le fantasme comme un chemin d’accès privilégié vers la jouissance, mais il peut être considéré tout autant comme une barrière à la jouissance. Parmi ces barrières l’on pourrait énumérer séparément le plaisir, le désir et le fantasme comme trois manières de se protéger d’une jouissance supposément dévastatrice. Le plaisir, tout d’abord, impose les limites quasiment biologiques d’une satisfaction destinée à demeurer locale et éphémère. Le désir, de son côté, qui s’institue par la Loi du langage et donc par la castration, maintient le sujet dans un état de manque et refoule la jouissance dans son horizon d’impossibilité. Enfin le fantasme n’est pas autre chose qu’une formation imaginaire tissée à partir d’objets pulsionnels, mettant en scène l’aspiration sinon l’accès même à la jouissance. Mais il est vrai que le fantasme compose aussi directement avec le plaisir et surtout avec le désir. 

Le plaisir est en effet une des composantes nécessaires du fantasme : la trituration mentale peut même déboucher sur le plaisir de l’orgasme, qu’on ne saurait donc confondre avec la jouissance elle-même. Ajoutons même, inversement, qu’on voit mal un plaisir se soutenir en dehors de tout fantasme. Ensuite, le désir et son objet : on retrouve entre le ‘a’ et le “plus-de-jouir” deux versions de l’objet qui recouvrent, non l’opposition, mais bien la corrélation du désir et de la jouissance. L’objet possède d’ailleurs une autre fonction, dans le fantasme, qui est de “représenter” le sujet (comme le signifiant dans l’ordre symbolique). Ce qui implique d’une part que le sujet n’y soit pas, puisqu’il disparaît derrière l’objet (une partie délimitée du corps) — un objet toujours marqué, selon Lacan, de la négativité phallique — et cela explique, au passage, que si un affect ou une émotion quelconque prédomine toujours dans le fantasme, celui-ci ou celle-là supplée à l’angoisse qui, elle, n’apparaît qu’avec la présence étouffante du sujet (ou de la Chose, ce qui revient au même), mais hors fantasme. Ce qui suppose d’autre part que le sujet y soit, de son propre point de vue “fantasmant”, y soit représenté quelque part comme partie prenante. 

Le fantasme consiste ainsi en un petit scénario ou une action dont le verbe vient relier le sujet à l’objet, et c’est en cette réunion même que consiste le “fantasme”, l’illusion d’unité et de totalité bouchant enfin le manque à être du sujet. Mais en théorie ou, si l’on peut dire, objectivement, c’est tout le contraire : comme l’indique d’ailleurs le poinçon qui intervient dans la formule du fantasme ($ <> a), le sujet et l’objet restent ontologiquement séparés. Dans son fantasme le sujet croit l’inverse, c’est-à-dire rejoint l’objet dont il prétend jouir : c’est en quoi le scénario peut être dit pervers. Mais le sujet, lui, ne l’est pas, car il y a une grande différence entre l’action perverse dépeinte en un tableau presque figé dans le fantasme et l’acte pervers proprement dit. Remarquons que dans les deux cas l’effet est le même : le fantasme qui est la réalisation imaginaire de la jouissance, voire seulement sa tentation, sert en même temps de frein à la jouissance (y compris celle du symptôme, momentanément calmée, dans le cas du sujet névrosé) ; mais il en va de même pour le sujet pervers qui, dans son l’acte, se préserve lui-même en servant fidèlement la jouissance de l’Autre. De toute façon l’un et l’autre ne peuvent être que déçus par la jouissance octroyée par l’objet, puisqu’au fond ils ne peuvent que constater et souffrir sa perte. Ce n’était pas “ça”.

Comme on sait l’analyste conduit le sujet à traverser son fantasme “fondamental” pour retrouver un désir vrai. Traverser le fantasme, c’est admettre la perte de l’objet, accepter la castration. Et néanmoins on ne quitte jamais le fantasme puisqu’il échoit à tout être humain, en tant qu’être parlant lancé à l’assaut de la jouissance. Le fantasme est à la fois le symbole de l’inactualité de la jouissance et celui de sa quête incessante ; enfin il est le médiateur obligé pour tout accès à la jouissance dite “phallique”, à la jouissance limitée du phallus. 

dm


Aucun commentaire: