Le style de l'analyste et le temps de la cure

 


La vérité de l'inconscient (côté analysant) et la pureté du désir (côté analyste) conduisent Lacan, on le sait, à récuser la notion de thérapie au nom de la "psychanalyse pure". Pour Lacan c'est la question éthique par excellence : la science de la guérison ne suppose pas la vérité mais la connaissance du "bien", du bien qui guérit. Pareil savoir est évidemment impossible en psychanalyse où tout sujet est unique, toute cure est singulière.

Cependant le style lacanien se distingue bien par sa volonté de conclure, d'aboutir à une issue, et donc (contrairement à ce que l'on entend ci et là) de terminer effectivement une cure. L'inconséquence n'est-elle pas au contraire du côté du temps de la remémoration - le cas de l'Homme aux loups est là pour nous le rappeler - et de l'association indéfinie ? Lacan oppose à cette durée (temps historique) sa célèbre conception du "temps logique" où apparaît comme essentielle la fonction de la hâte, née d'une "précipitation logique où la vérité trouve sa condition indépassable." Lacan ajoute : "Rien de créé qui n'apparaisse dans l'urgence, rien dans l'urgence qui n'engendre un dépassement dans la parole" (Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse, 1953). Comme l'illustre le sophisme des trois prisonniers qui jouent leur libération dans cette épreuve, la cure doit être conçue comme orientée vers une fin marquée par la nécessité d'un jugement et d'une certitude, fût-elle fragmentaire.

Le temps de la cure est un temps dialectique qui comprend d'abord deux éléments fondamentalement hétérogènes : le temps d'ouverture de l'inconscient qui permet justement de passer de l'atemporalité inconsciente à l'irruption de quelque chose comme une vérité, une parole vraie. Le temps du procès logique ensuite comportant lui-même trois moments : l'instant de voir, le temps pour comprendre et le moment de conclure. La fonction de la hâte dans ce procès, qui relie la certitude et la vérité, implique une conception du temps comme manquant - le temps n'a pas le temps - ainsi qu'une dimension forclusive de la vérité - la vérité peut être perdue si elle n'est pas saisie au moment opportun. Le temps est irréversible, ce qui est une figure possible du réel, et la vérité n'attend pas : la parole vraie doit trancher sur l'illusion du temps généreux et optimiste de l'imaginaire. Le temps logique est le cadre même de la symbolisation, de l'acte de parole et se présente aussi comme le temps du désir sur fond du temps qui manque (temps réel).

La temporalité de la séance et la coupure

Le "style" du psychanalyste, selon Lacan, s'affirme donc contre toute "technique standard" au niveau de la temporalité propre de la séance. Dans "Conseils aux médecins sur le traitement analytique" Freud exclut pourtant toute variabilité concernant la durée des séances. Avec ses propres patients, chaque séance dure une heure. En revanche la durée globale de l'analyse, ou la fréquence des séances dans la semaine, reste à l'appréciation du praticien selon les cas. Quant au temps inamovible de la séance - règle observée par les actuels membres de l'I.P.A. -, il faut comprendre qu'il constitue l'analyse dans sa matérialité même puisqu'il détermine sa condition de possibilité : l'association libre, ainsi que la remémoration. Notons que le temps de l'analyse est plutôt défini comme le temps du patient, le temps qu'il lui faut ou qu'on estime nécessaire pour que l'association libre se déploie et s'ouvre ainsi à l'inconscient. Il est intéressant que le temps lui-même, par principe, soit constituant de la cure.

Mais dans cette approche de la technique il n'est pas tenu compte de la dimension du transfert, essentielle pour rappeler qu'une cure se mène toujours à deux, et que la présence de l'analyste, ses dires ou ses silences interviennent dans la durée effective de l'association et donc de la séance. Sous ces conditions, qui sont celles édictées par Lacan, il ne saurait y avoir de "temps imparti" dès lors que la structure duelle de l'analyse interdit tout déroulement linéaire du discours. De la séance conçue comme cadre temporel pour l'association chez Freud, où la technique se contente d'appliquer mécaniquement la théorie, nous en arrivons chez Lacan à la séance "stylisée" suspendue à l'occurrence d'une parole vraie, et conçue comme mise en acte de l'inconscient. La technique elle-même devient la mise en acte du style de l'analyste.

Concrètement il s'agit d'un acte de parole : tel est la coupure ou l'interruption de séance dans la pratique lacanienne. Elle se situe juste dans le silence qui précède ou au contraire qui suit une parole notable de l'analysant, à laquelle elle apporte aussi une réponse. "Qu'est-ce que la parole ?", demande Lacan. "C'est donc un acte, et comme tel, supposant un sujet". Il est clair que la responsabilité de l'analyste, de sa parole, qu'elle soit acte pur ou simple discours, revient à soutenir son propre désir pour éviter qu'il ne se fige dans la routine ou (pire) qu'il ne s'emballe.

Séances courtes ?

N'oublions pas que le temps de la symbolisation est aussi et d'abord le temps de l'analyste. Pour que l'analyste soit autre chose qu'une machine enregistreuse ne produisant que vaine répétition, il s'agit que le praticien entérine et d'une certaine manière anticipe la certitude de l'analysant. L'analyste n'est pas le simple témoin du déroulement d'un procès où la vérité pourrait se dire sans lui. Pourquoi alors anticiper, provoquer, conduire, cela semble aller de paire dans la pratique lacanienne avec "raccourcir" la durée des séances ? La symbolisation en soi n'implique pas la nécessité des séances courtes ou ultra courtes ; plutôt impose-t-elle leur variation de durée, leur caractère imprévisible. Pourtant, étant tourné principiellement vers la conclusion de la séance, le temps logique semble tendre presque fatalement vers un temps "court". C'est tout le problème de la scansion : on ne peut qu'approuver ce principe contre tous les standards qui consacrent la tyrannie de la "technique" ("appliquant" une théorie d'ailleurs dans ce cas des plus vagues) ; mais toute scansion doit-elle correspondre à une fin de séance ? Non, dans le principe, puisque de toute façon la cure ne comprend pas uniquement des moments de scansion voire d'interprétation - et heureusement - ; mais oui, en fait, car la fin de séance conserve son caractère émotionnel privilégié et représente malgré tout la coupure par excellence, la plus proche de l'acte.

La position personnelle de Lacan en la matière pouvait passer pour extrême. Elle tirait sa justification d'une clinique axée essentiellement sur l'obsessionnel. Rappelons d'abord que le temps, dans cet échange symbolique que constitue une analyse, possède selon Lacan une valeur de "réception du produit du travail". Le temps effectif de l'analyse ne vaut que ce que vaut le travail consenti, impliquant le désir et en l'occurrence une désaliénation par rapport au maître que représente l'analyste pour le patient obsessionnel. Celui-ci peut stagner et s'évertuer dans son aliénation : en général, c'est plutôt la règle. "Dès lors, écrit Lacan, il peut accepter de travailler pour le maître et de renoncer à la jouissance entre-temps ; et, dans l'incertitude du moment où arrivera la mort du maître, il attend" (ibid.). A l'évidence cela mérite scansion, sinon sanction ! Le travail de l'analyste, lui, est de ne pas attendre. "Comment douter, dès lors, de l'effet de quelque dédain marqué par le maître pour le produit d'un tel travail ? La résistance du sujet peut s'en trouver absolument déconcertée" conclut Lacan.

L'interprétation et le silence du psychanalyste

Rappelons bien, pour conclure, ce qu'est une interprétation pour Lacan. "L'interprétation est une signification, (...) elle a pour effet de faire surgir un signifiant irréductible. (...) Elle est interprétation significative, et qui ne doit pas être manquée. Cela n'empêche pas que ce n'est pas cette signification qui est, pour l'avènement du sujet, essentielle. Ce qui est essentiel, c'est qu'il voie, au-delà de cette signification, à quel signifiant-non-sens, irréductible, traumatique - il est, comme sujet assujetti" (Les quatre concepts…). Texte essentiel qui pour une part distingue l'interprétation de ses effets, soit la production d'un signifiant - elle n'est pas non-sens ou pur mot d'esprit : le non-sens surgit d'elle -, d'autre part lie l'effet de l'interprétation à l'avènement du sujet. Cela suppose que l'analyste parle et interprète effectivement, sinon son silence obstiné pourrait être interprété, fort malencontreusement, pour un non-sens, le non-sens même du réel.

La rumeur (assourdissante par définition) fait beaucoup état du silence du psychanalyste, comme s'il était synonyme de facilité ou de passivité, spécialement chez les lacaniens. Cette accusation serait purement diffamatoire si elle n'était pas tout simplement sotte, de confondre silence et mutisme. Ce n'est pas parce que le psychanalyste parle peu qu'il ne dit rien, au contraire. D'ailleurs c'est Lacan lui-même qui s'est fendu de cette mise en garde, sans viser particulièrement ses élèves : "Trop d’analystes ont l’habitude de ne pas l’ouvrir, je veux dire la bouche. J’ose croire que leur silence n’est pas seulement fait d’une mauvaise habitude, mais d’une appréhension suffisante de la portée d’un dire silencieux." (Le Sinthome, 1976)

dm


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