La belle âme et la loi du cœur : de la dialectique à l'analyse. Hegel, Freud, Lacan

 

Les brigands, Friedrich Schiller


L’analyse de la belle âme chez Hegel. Kant renversé

Rappelons la situation de ce thème dans le plan éminemment dialectique de la Phénoménologie de l’esprit. Nous sommes dans la troisième partie consacrée à la Raison (l’en soi et pour soi), plus exactement dans le chapitre VI  (section B de la 3è partie) qui relate l’apparition concrète et historique de l’Esprit en trois étapes : le monde antique de l’éthique, où le Soi singulier n’a justement pas encore de réalité historique effective, le monde moderne de la culture, où apparaît la volonté universelle, enfin la moralité ou l’esprit certain de soi-même, c’est-à-dire accédant au savoir et à la vérité de son savoir. A son tour la moralité connaît trois phases distinctes : d’abord la vision morale du monde, déduite assez schématiquement de la théorie kantienne du devoir. (Je rappelle rapidement les tenants du moralisme kantien et d’ailleurs aussi fichtéen. Ce qui est particulièrement critiquable, du point de vue dialectique hégélien, c’est le dualisme entre la liberté et la nature. Comme le dit Kojève, « Kant ne tient pas compte de l’interaction de l’Homme et de la Nature », pas plus que de l’interaction entre les motifs personnels d’agir et les motifs universels. De ce fait, la raison pratique kantienne ne conduit pas vraiment à l’action, elle débouche sur une philosophie religieuse de l’Espérance.)  Suit donc une phase d’auto-suppression du kantisme : Kant le formaliste est « renversé » ou plutôt « déplacé » quand la conscience ne place plus le devoir au-delà d’elle-même. Enfin troisièmement la conscience morale accède au devoir comme pur savoir et même comme être et effectivité. Or, l’on s’en doute, il faut encore diviser, dialectiser ce point pour pouvoir localiser avec précision la « belle âme ». En théorie, ce n’est déjà plus Kant qui va être visé et renversé dans ce passage, ce n’est plus la vision morale du monde mais plutôt la vision esthétique et religieuse des romantiques (Schiller, Novalis, etc.), certes rendue possible par le kantisme. En effet, entre Kant et Hegel, il faut placer le Romantique. Celui-ci a intégré Kant, il l’a même dépassé en ce sens qu’il désire vivre en conformité avec lui-même (sans dualisme), il devrait être athée par exemple et pourtant il n’y parvient pas : d’où la contradiction analysée maintenant par Hegel. Concernant le texte à partir de la page 168 (Ed. Aubier) qui traite de ce problème, Jean Hyppolite écrit : « Les trois grandes divisions de ce chapitre correspondent la première à la prédominance de la singularité dans cette certitude immédiate du Soi (c’est le côté de la liberté du Soi qui agit), la seconde à la prédominance de l’universalité  (c’est la belle âme qui finit par se refuser à l’action), la troisième à la réconciliation dialectique (le mal et son pardon” (p. 170 note 59).

Le pervers choisit la tromperie plutôt que l’illusion

 

Pierre Paul Rubens, Tête de Méduse (1618)


Le complexe de castration ne consiste pas tant dans la découverte d’une absence que dans l’assomption d’un manque, et ce manque ne porte pas tant sur la chose (l'organe en question) que sur le savoir même de la chose. En même temps qu’il découvre qu’on peut physiquement être “incomplet” ou différent, l’enfant doit réaliser que son savoir antérieur était erroné, par conséquent qu’un savoir peut très bien être faux. Cette disjonction du savoir et de la vérité n’est pas forcément facile à vivre, car il y va aussi d’un savoir sur la mort et sur sa propre finitude (un savoir peut mourir, donc le savoir ne dispense pas de la mort). 

Le pervers en particulier n’admet pas d’avoir été trompé concernant son tout premier objet d’amour ; il ne peut pas réaliser que ce qui soutenait cet amour, soit le désir, était lui-même motivé par un manque et un défaut de savoir ; car il n’y aurait eu ni désir ni amour sans la relation avec un tiers qui, nécessairement en savait un peu plus sur ce désir et lui donnait sa mesure. Alors pour dénier que le manque puisse causer le désir, et que le savoir puisse faire défaut, le pervers se satisfera d’une présence, d’un instrument de jouissance à portée de main, et d’un savoir-faire éprouvé (pouvant se doubler de discours interminables) sur les choses de l’amour. Il cherchera à père-vertir l’analyste notamment, en taxant son discours de paternalisme impuissant, lui refusant le statut de sujet-supposé-savoir. Grand illusionniste et grand metteur en scène concernant la jouissance, le pervers ne reconnaît pourtant pas l’illusion à la racine de tout savoir et de toute expérience amoureuse, dans la mesure où l’objet d’amour (et son savoir lié) est toujours la substitution d’un objet définitivement absent et donc la métaphore d’un manque. Alors que le fétiche du pervers serait plutôt pour lui la métonymie d’un plein. 

La théorie perverse de la jouissance

 

Mientras duermes, film de Jaume Balaguerò, 2011


Si la perversion n’est pas cet accomplissement de la jouissance qu’elle prétend être, c’est bien parce qu’elle est d’abord un savoir, une conformité avec la jouissance et une volonté de jouir plus qu’une jouissance réelle. Elle relève d’une tension subjective qui laisse peu de marge à l’Autre pour intervenir, notamment au titre du sujet supposé savoir que pourrait incarner l’analyste. Entre la volonté de jouissance et le désir de l’analyste, si l’on peut dire, ce n'est pas le grand amour ; contrairement au névrosé, le sujet pervers n’est aucunement en position de demander ou d’exiger un savoir sur ce qui lui manque, puisqu’il pense ne manquer de rien mais au contraire incarner le savoir nécessaire à toute jouissance. Ce qu’il ne sait pas néanmoins c’est qu’il a, comme tout le monde, un inconscient, apparaissant dans le discours de l’autre, et que cet autre — fût-il réduit à un objet — est nécessaire au déploiement de son fantasme. Celui-ci consiste à atteindre la jouissance à travers le savoir et le pouvoir sur un objet réduit à l’abjection ou lié par un contrat, mais il révèle une structure bien plus complexe. En réalité, l’autre est moins objet que sujet dans la structure de ce fantasme, et il est connu que le pervers tente de provoquer l’angoisse de l’autre beaucoup plus que sa destruction réelle ; et c’est le pervers lui-même qui est objet, qui se place en position d’objet pour assurer la jouissance d’un Autre situé en dehors de la scène.

Eloge de l'hystérique, politiquement et poétiquement incorrecte

 


L'hystérie est "perverse", non seulement parce qu'elle s'accompagne d'une part de fantasmes non négligeable, mais surtout dans le sens où elle met en scène une forme de transgression et une remise en cause de l'ordre social. C'est bien ce qui se passe dans la tragédie de Phèdre qui incarne presque l'archétype de la Passion féminine devenue passion pour la femme. Mais cette passion fait symptôme, comme on l'observe dès le 17è siècle, tant sur la scène théâtrale que sur la scène médicale. La Phèdre de Racine érige le symptôme, autre nom de la passion, à la dimension du tragique : cela a pour effet de muer une première faute impossible à symboliser, devenue symptôme, en une seconde transgression que constitue la puissance dévastatrice d'un certain langage, celui de la tragédie. Dans le même temps, en cette deuxième moitié du 17è siècle, les femmes "malades" de leur passion ne sont plus considérées comme des sorcières ou comme des possédées, responsables dans un cas, victimes dans l'autre, mais précisément comme des "hystériques" (le terme connaît alors un regain d'intérêt) dont le symptôme passionnel relève d'une relation perturbée entre l'âme et le corps. Le médecin anglais Sydenham trace un premier tableau clinique de cette maladie spécifiquement féminine qui se déclenche le plus souvent à l'occasion d'un "chagrin" : la catégorie des troubles "psychogénétiques" est née. Tout en détaillant les aspects somatiques, il insiste sur les manifestions psychiques et morales telles que l'abattement, le désespoir, la haine ou la jalousie… Dans le cas de Phèdre, la filiation féminine du mal semble avérée ; les symptômes physiologiques ainsi que la "dépression" mélancolique sont amplement restitués. C'est le corps qui se plaint et s'afflige, s'épuisant à soutenir le désir dans sa pureté d'origine, au-delà des mesquineries de la vie ("Tout m'afflige et me nuit, et conspire à me nuire").

Destin des pulsions et perversion chez Freud

 


"Par "pulsion", nous ne pouvons, de prime abord, rien désigner d'autre que la représentation psychique d'une source endosomatique de stimulations, s'écoulant de façon continue, par opposition à la "stimulation", produite par des excitations sporadiques et externes", écrivait Freud dans les Trois essais sur la théorie sexuelle. Ayant rappelé cette indispensable définition de la pulsion freudienne, il faut encore apporter deux ou trois mentions essentielles pour effectuer une articulation théorique pulsion/perversion : 1) la pulsion est toujours "partielle", c'est-à-dire que malgré sa forme fluente et continue, elle reste surdéterminée par l'objet (partiel par définition) ; 2) si elle est décomposable (en source, but, objet, etc.), elle doit avoir initialement la nature d'un assemblage, tandis que la perversion correspondrait à une désolidarisation de ces éléments ; 3) néanmoins la perversion va dans le sens d'une "idéalisation" de la pulsion et implique une participation psychique globale.

La dérive perverse

 


La perversion passe généralement pour se soutenir d'une fixation et d'une régression d'ordre pulsionnel. Or cela induit un certain nombre de confusions. La différence entre fixité et mobilité apparaît d'abord pertinente pour distinguer instinct et pulsion. En effet si l'instinct animal reproduit une sorte de normalité schématique, chez l'homme la pulsion s'avère complexe et démontable en quatre éléments : poussée, source, but et objet. Donc par définition l'instinct ne saurait être perverti, tandis que des quatre éléments pulsionnels, les deux derniers au moins subissent toutes sortes de modifications. Le but - la satisfaction - peut très bien être refusé, dévié, transformé, et l'objet permettant d'atteindre ce but apparaît comme infiniment modulable : "indéterminé" selon Freud, "indifférent" d'après Lacan, c'est-à-dire non lié originairement à la pulsion. C'est plutôt lorsque la liaison de l'objet avec la pulsion est trop intime et trop déterminée qu'on peut parler de "fixation" et rabattre, par analogie, la pulsion sur l'instinct.

La perversion est-elle la fin du désir ?

 


Rappelons d'abord le double sens courant du mot "fin", comme indiqué dans le dictionnaire : 1° le terme ou la limite, c'est-à-dire la mort de quelque chose ; 2° le but ou la finalité, l'objectif. Déjà un sens fondamental paraît curieusement occulté, c'est celui porté par l'adjectif "fin" signifiant "fini", "affiné", ou "subtil"… Evidemment cela ne fait pas un concept philosophique, mais juste une qualité, une simple évaluation du réel. Fort de ce rappel sémantique, dans quel sens peut-on dire maintenant que la perversion est la fin du désir ?

1° Est-ce que le désir humain, suivant en quelque sorte sa pente naturelle depuis son origine, irait nécessairement et inéluctablement dans le sens de la perversion ? Il faudrait rappeler différentes composantes structurelles du désir mises en lumière par Freud et Lacan, telles que la disposition perverse polymorphe et l'indétermination de l'objet pulsionnel, le masochisme fondamental comme disposition originelle au jouir, et surtout le caractère structurant du fantasme (pervers par essence) pour le sujet du désir.

2° Cela signifie-t-il au contraire que la perversion serait une mort possible, mais non programmée et somme toute accidentelle du désir ? Dans ce cas il faudrait parler surtout des perversions, au pluriel, voire des pervers, plutôt que de la perversion en général. On mettrait en avant le déni de la castration maternelle et sa compensation fétichiste, le défi et la transgression de la loi du Père comme loi du désir, celle-ci évacuée au profit de la volonté de jouissance, etc.

3° Ou bien encore faut-il généraliser la perversion, son concept, mais autrement que dans la première hypothèse ? La perversion serait vraiment la forme a priori du désir, son existence fondée sur son altérité/altération même, son mystère, son scandale ! Et pourquoi cela ? Parce que la réalité à la fois désirée et cause du désir la plus fine, la plus raffinée, en tant que potentiellement jouie, serait d'emblée une réalité pervertie. On ne veut pas dire par là qu'elle aurait "toujours-déjà" subi une perversion caractérisée. Au contraire, la "fin pervertie" – et par voie de conséquence toute perversion "fine" - se situe aux antipodes du passage à l'acte pervers (comme du raffinement sordide de certains pervers !).

De la trace au fétiche : une genèse de la perversion

Dans ses premiers travaux théoriques portant sur l'appareil psychique, Freud décrit la mémoire comme une superposition de couches d'écritures perpétuellement modifiées et retranscrites, de telle sorte que nous n'avons jamais accès aux traces mnésiques "originaires", pas avant qu'elle ne fasse vraiment inscription pour un sujet. Non seulement toute subjectivation se trouve étroitement liée au mode d'inscription et de réinscription de ces traces, mais la castration elle-même en dépend ainsi que la manière dont le sujet tente de s'en préserver, soit ce qu'on appelle habituellement sa structure.

Il faut bien comprendre qu'au niveau où intervient l'inscription proprement dite, celui du refoulement primaire, l'enjeu n'est rien moins que la conception du sujet par une amputation dont l'Autre est la cause, un trouage dont la trace témoigne négativement ; à ce niveau il n'y a de trace que de ce qui est irrémédiablement perdu. Cela ne veut pas dire que toute trace fasse inscription, encore moins révélation; l'écriture du sujet se fait le plus souvent à côté, parce qu'elle est toujours d'emblée réécriture. Autrement dit, l'inscription n'est elle-même accessible qu'au moyen d'une traduction qui est interprétation. Au niveau des structures psychiques, l'écriture est diversement problématique à proportion des difficultés de traduction, et dans la mesure où le sujet, comme incapable d'oublier, se voit contraint de repasser inlassablement par le même sillon. Cependant l'oubli a toujours lieu, aussi des mécanismes se mettent en place comme le refoulement ou la forclusion, justement pour pallier l'absence de traduction.

Théorie de la castration et perversion

 Pour la psychanalyse le désir de l'homme obéit à une logique "phallique" actualisée sur fond de drame oedipien, associant fermement le désir à la Loi et à la symbolisation. L'identification phallique du sujet consiste donc en l'attribution d'un signifiant, précisément celui du manque qui conditionne tout désir. L'identification déployant le processus pervers n'échappe pas à la dimension phallique, même si, dans le contexte infantile "prégénital " où elle intervient, elle se réduit à instituer le sujet pervers en unique objet (phallique) du désir de la mère. Celle-ci incarne la jouissance en apparaissant tout d'abord comme un Autre tout-puissant, puis comme un Autre manquant : il le faut bien pour que l'enfant puisse se proposer de combler ce manque et régler son propre désir à cette enseigne. Cette identification phallique n'est rien moins qu'imaginaire et se voit contrariée par le réel de la castration sans cesse entrevu, sans cesse dénié. Cela a pour conséquence de barrer l'accès à la castration symbolique, celle qui consiste à assumer ce manque grâce à l'intervention médiatrice et symbolique du père (ou du tenant-lieu). Sur ce terrain imaginaire, le père reste un rival lui-même réduit au rang d'objet supposé du désir de la mère. Le phallus n'est pas encore cette fonction (et accessoirement cet organe) dont on dispose, dans le registre de l'avoir, mais cette chose imaginaire que l'on s'imagine être. 

Pour le sujet pervers, c'est plutôt la mère qui a le phallus, attribution qui résume l'objet réel de son désir, soit la complétude ou la jouissance maternelle. Une telle disposition psychique, si manifestement irréaliste, ne peut qu'engendrer une "angoisse de castration" (l'angoisse étant une confusion des ordres de l'être et de l'avoir) et un ensemble de dispositifs défensifs destinés à la neutraliser. C’est bien le cas du fétichiste qui, s'il parvient à faire son deuil du pénis réel, s'empresse de lui trouver des équivalents, ce qui le conduit à vivre des situations de compromis en désirant des femmes "pourvues" de ce pénis. Le désaveu de la castration maternelle empêche le sujet d'accéder à la castration symbolique, dans la mesure où le père est vu comme un concurrent imaginaire et non comme un allié symbolique pouvant instituer une Loi neutre. Un père qui sera l'objet de tous les défis, une Loi qui sera l'objet de toutes les transgressions. Ce que le pervers ne peut pas symboliser autrement que sur le mode du tout ou rien (mode de l'être), et ce que représente justement la fonction paternelle dans la mesure où un père (qu’il soit un homme, viril ou non, importe peu d’ailleurs) est toujours "pour une femme" (mêmes remarques, inversées), ce n'est pas autre chose que le réel de la différence sexuelle. La castration n'est pas autre chose que cette symbolisation qui institue le droit au désir en tant que désir du désir de l'autre (le père est cet Autre médiateur pour l'enfant), et abandon du droit narcissique à l'objet initial du désir.

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Fétichisme et sublimation, de concert et de structure

 

Pierre Molinier, La poupée, 1970


La théorie lacanienne du signifiant, qui conduit notamment à un dépassement de l'Œdipe, présente la chaîne inconsciente comme un système quadripartite. Lacan le rappelle dans son "Kant avec Sade" : « Une structure quadripartite est depuis l'inconscient toujours exigible dans la construction d'une ordonnance subjective », et des commentateurs comme Alain Juranville (Lacan et la philosophie, 1984) y ont particulièrement insisté. Ceci est fondamental si l'on veut saisir les différentes structures psychiques comme étant effectivement articulées entre elles, ce qui implique de faire droit à la perversion et à la sublimation comme deux entités à part entière, même si elles paraissent également problématiques aux yeux de nombreux auteurs. Dans l'optique freudienne, la perversion fut d'abord pensée comme le "négatif" de la névrose ; aujourd'hui encore, elle n'est pas toujours clairement identifiée comme structure autonome, étant d'une part au fondement de tout désir humain et d'autre part présente sous forme de "traits" à la fois dans la névrose et la psychose. Quant à la sublimation, sa théorie semble avortée au motif qu'elle ne serait qu'une forme plus "élevée" de la névrose, ou bien qu'elle resterait marginale au regard justement de la névrose considérée comme structure de référence, en quelque sorte, dans l’ordre du malaise humain. Quoi qu'il en soit l'existence finie d'un sujet repose sur une identification unique, essentiellement imaginaire, déterminée par une place et une fonction occupées sur la chaîne signifiante, laquelle représente l'ensemble des relations de désir possibles entre sujets.

Objet phobique et objet fétiche

 


Il est assez commun d'utiliser le concept de "disposition perverse polymorphe" pour désigner l'univers pulsionnel en tant que sol originaire du psychisme humain. Il est moins commun de situer la phobie, dès avant l'organisation hystérique ou obsessionnelle, au niveau de ce même dispositif pulsionnel et ainsi de la caractériser comme "disposition polymorphe". Et si, paradoxalement, le noyau phobique originel constituait la meilleure défense contre les assauts de la perversion en tant que structure logiquement constituée ? Dans ce registre polymorphe de la pulsion, le concept de "séparation" semble plus pertinent que celui de castration. En effet, il ne s'agit pas de savoir si le sujet se montre capable de surmonter un certain nombre de contradictions, d'assumer une division constituante, mais seulement s'il peut mettre à distance, se prémunir d'un univers imprévisible où tout est possible, tout peut arriver, y compris et surtout l'absurde intégral. Une peluche familière adorable - comme dans le film "Gremlins" - va se changer en monstre sans crier gare, tyranniser avec la dernière cruauté l'enfant qu'il semblait jusqu'alors protéger. Nous sommes ici dans l'imaginaire à l'état pur, où se succèdent arbitrairement le bien et le mal, l'amour et la haine, le rire et la peur, la tendresse et la terreur. L'univers polymorphe de la pulsion est celui de l'inceste prescrit, annoncé, prophétisé - nullement interdit. Mais à la différence de la perversion proprement dite ou de structure, la disposition perverse/phobique implique à terme la culpabilité et fait accéder par ce biais, par ce recul imposé, au lien symbolique. Le fait de s'abandonner au non-sens expressionniste de la pulsion est vécu comme une faute, qui engendre la séparation. Lorsque, plus tard, la phobie est constituée autour d'un ou plusieurs objets invariants, ceux-ci fonctionnent comme des signaux où se repère le sujet, qui défend sa castration (même si c'est dans la terreur), là où inversement le pervers s'en défend grâce au fétiche.

Totalitarisme et Fétichisme

 


Si la qualification de "perverse" peut s'appliquer à un discours ou une structure politique, voire à une idéologie, il faut pouvoir y repérer au moins la place d'un élément fonctionnant comme fétiche. Slavoj Žižek écrivait à ce sujet : "La différence entre le totalitarisme de droite et celui de gauche est liée précisément, au fait que dans le premier cas, le fétiche se trouve du côté de l'autre, de l'ennemi, tandis que dans le deuxième cas, le fétiche, c'est notre position elle-même" (in Collectif, Traits de perversion dans les structures cliniques, Navarin, 1990). Si l'on prend d'abord le cas du totalitarisme de droite, le fascisme “classique”, c'est le "juif" qui tient lieu manifestement de fétiche. Comme tout fétiche, il a pour fonction de masquer et en même temps de dévoiler quelque chose, en l'occurrence l'élément historiquement discordant, ici appelé "juif", ailleurs "lutte des classes", brisant l'harmonie mythique d'une société organiquement, globalement constituée. Pour un fasciste, le juif est un Alien redoutable, grand responsable du désordre social et de la décadence historique de l'Occident. Il l'est une première fois en ce qu'il peut incarner, dans l'imagerie populaire, la plèbe la plus repoussante et la plus marginale, terreau potentiel des révoltes et des révolutions ; il l'est à nouveau quand il a "réussi", quand il règne comme une "main invisible" sur le négoce et la finance, collaborant au capitalisme international et libéral, fossoyeur des nations. Le fétiche "juif" constitue donc un désaveu paradoxal, un démenti à cette "castration" sociale élémentaire (en occident et ailleurs) qu'est la différence et la lutte des classes. La perversion fasciste est politiquement plus caractérisée ou plus grave que les perversions nationalistes ou capitalistes-mondialistes, en ceci que la constitution du fétiche s'est portée sur des hommes et une race, comportant intrinsèquement une logique de meurtre, et non plus seulement sur le maître personnel (société traditionnelle) ou sur la marchandise (société capitaliste).

La fonction paternelle et ses aléas dans la structure perverse

 


La fonction paternelle intervient au moins de deux manières dans l'assomption de la castration chez le sujet. La première est imaginaire et confronte une première fois l'être humain au père "phallophore", soit le père jouisseur (-de la mère) que l'enfant pose en rival absolu ; la seconde est symbolique et consiste à transmettre un nom que le sujet choisit ou non de porter, de revendiquer, tout en choisissant son appartenance sexuelle. 

Le pervers a fait un choix qui le rive définitivement au Père comme rival. Au départ, il y a bien le père réel, porteur du phallus, mari ou amant de la mère ; c'est l'enfant qui érige ce dernier, si l'on peut dire, en possesseur jaloux et tout puissant, parfois violent, du personnage maternel. La lutte inégale qu'il engage imaginairement contre lui soulage au moins l'enfant d'une angoisse plus forte et plus destructrice encore, angoisse d'éviration liée à la jouissance (supposée, imaginée) sans limite de la mère. L'amour pour ce père apparaît comme l'unique façon de réponse à sa domination écrasante : il suffit de s'identifier à lui. C'est pourquoi l'enjeu d'une telle relation n'est rien moins que le choix du sexe, pour le sujet. La fille choisit généralement cette voie qui est celle de sa féminité. Or la conséquence, pour le garçon, est également une féminisation contre laquelle il ne cessera plus de lutter, du moins tant que le père symbolique ne relèguera pas au second plan ce père phallophore. N'oublions pas que ce dernier reste un rival prohibiteur, ce qui explique la présence d'un fantasme de meurtre à son endroit compatible et même naissant avec l'amour.

Du trait primaire au fantasme pervers selon Freud : « un enfant est battu »

 


Que Freud choisisse un fantasme avoué par des névrosés (« un enfant est battu »), et non par des pervers, pour expliquer la genèse des perversions n’est pas anodin. Cela prouve : 1° que la perversion est une spécificité structurelle et subjective, logiquement déterminée ; 2° qu’elle est justement abordable par le fantasme, et non directement par les pratiques sexuelles des patients ; 3° que le fantasme est construit, et non spontané (ou réductible à une composante pulsionnelle), faisant le lit de la pulsion. Il se trouve que « un enfant est battu » correspond, selon Freud, à la phase terminale d’une telle élaboration, supposant l’organisation psychique de l’Œdipe et donc inscription d’une « position subjective ». Problématique œdipienne dont le « trait pervers » constitue l’une des séquelles, l’une des cicatrices possibles.

Trauma et père-version du temps

 

Saturne dévorant un de ses fils, Goya


Le trauma pourrait se définir proprement comme le temps de la père-version, un temps mythique où l'amour paternel venant sans doute contrebalancer la castration maternelle, transfère le manque sur le sujet lui-même. Par son intervention, le père rend vivable cette castration maternelle en la faisant oublier, par conséquent sur le mode d'un premier déni pervers. Le vécu (psychotique) de l'angoisse de castration est lui-même hors du temps, tandis que le manque, le désir, la castration symbolique initient le temps subjectif, l'ouverture de la temporalité du sujet. C'est le temps du désir, modulé par un écart toujours variable entre jouissance et insatisfaction, qui par ailleurs s'écrasent dans le symptôme. Le symptôme fait mémoire de l'événement traumatique en même temps qu'il scande l'existence du sujet. Mais entre psychose et névrose, l'origine mythique et père-verse du temps est occultée, refoulée, au même titre que l'amour du père dont le souvenir est insupportable, violent et irrationnel. On passe notre temps, c'est le cas de le dire, à fuir ce temps mythique et nous lui substituons un temps qu'on pourrait qualifier cette fois d'utopique. Au mythe de l'origine du temps, de l'amour paternel creusant le sillon du désir subjectif, on substitue alors le mythe de la fin des temps, qui n'est pas moins pervers que le premier. 

N'oublions pas que si, dans le mythe, Kronos permet la naissance des enfants en castrant Ouranos (lequel se cramponnait à Gaïa et l'empêchait d'enfanter), et crée par-là l'histoire, il les dévore aussitôt et tente donc de fermer le temps qu'il a ouvert (pour éviter justement les histoires… après). L'image de Kronos dévorant ses enfants, reprenant ce qu'il a donné, n'est-elle pas emblématique de la fatalité d'un amour dévorant, celui que les sujets névrosés vouent maintenant à leur père idéal ? Les sujets pervers, eux, ressuscitent franchement le temps du traumatisme, le temps du mythe, qu'ils projettent en autant de catastrophes futures et annoncées, imputables naturellement à un père tout puissant et vengeur. Il ne leur reste plus qu'à œuvrer pour un recommencement radical, pour la "renaissance" d'une "race" "pure", pour l'apparition d'un homme "nouveau", etc. Faut-il désolidariser l'origine mythique du temps, celui de la jouissance paternelle, et la temporalité désirante du sujet qui, à force d'utopie, finit par se faire délirante ? Si la psychose est le retour du réel dans une dilatation-contraction insupportable du temps, synonyme d'angoisse, la solution du sujet réside dans la réinvention d'un temps de l'amour-désir comme seule alternative à celui de l'amour-jouissance paternel.

dm