Trauma et père-version du temps

 

Saturne dévorant un de ses fils, Goya


Le trauma pourrait se définir proprement comme le temps de la père-version, un temps mythique où l'amour paternel venant sans doute contrebalancer la castration maternelle, transfère le manque sur le sujet lui-même. Par son intervention, le père rend vivable cette castration maternelle en la faisant oublier, par conséquent sur le mode d'un premier déni pervers. Le vécu (psychotique) de l'angoisse de castration est lui-même hors du temps, tandis que le manque, le désir, la castration symbolique initient le temps subjectif, l'ouverture de la temporalité du sujet. C'est le temps du désir, modulé par un écart toujours variable entre jouissance et insatisfaction, qui par ailleurs s'écrasent dans le symptôme. Le symptôme fait mémoire de l'événement traumatique en même temps qu'il scande l'existence du sujet. Mais entre psychose et névrose, l'origine mythique et père-verse du temps est occultée, refoulée, au même titre que l'amour du père dont le souvenir est insupportable, violent et irrationnel. On passe notre temps, c'est le cas de le dire, à fuir ce temps mythique et nous lui substituons un temps qu'on pourrait qualifier cette fois d'utopique. Au mythe de l'origine du temps, de l'amour paternel creusant le sillon du désir subjectif, on substitue alors le mythe de la fin des temps, qui n'est pas moins pervers que le premier. 

N'oublions pas que si, dans le mythe, Kronos permet la naissance des enfants en castrant Ouranos (lequel se cramponnait à Gaïa et l'empêchait d'enfanter), et crée par-là l'histoire, il les dévore aussitôt et tente donc de fermer le temps qu'il a ouvert (pour éviter justement les histoires… après). L'image de Kronos dévorant ses enfants, reprenant ce qu'il a donné, n'est-elle pas emblématique de la fatalité d'un amour dévorant, celui que les sujets névrosés vouent maintenant à leur père idéal ? Les sujets pervers, eux, ressuscitent franchement le temps du traumatisme, le temps du mythe, qu'ils projettent en autant de catastrophes futures et annoncées, imputables naturellement à un père tout puissant et vengeur. Il ne leur reste plus qu'à œuvrer pour un recommencement radical, pour la "renaissance" d'une "race" "pure", pour l'apparition d'un homme "nouveau", etc. Faut-il désolidariser l'origine mythique du temps, celui de la jouissance paternelle, et la temporalité désirante du sujet qui, à force d'utopie, finit par se faire délirante ? Si la psychose est le retour du réel dans une dilatation-contraction insupportable du temps, synonyme d'angoisse, la solution du sujet réside dans la réinvention d'un temps de l'amour-désir comme seule alternative à celui de l'amour-jouissance paternel.

dm


Carence du Nom-du-Père et perversion

Comme on le sait, la fonction paternelle est d'articuler le désir et la Loi, afin de préserver intacte la question sur le désir de l'Autre. La mettre en berne, comme le fait le pervers, c'est tuer la question, tuer le manque. Par exemple, on voit s'effectuer le nouage du désir et de la Loi dans la phrase paradigmatique du fantasme "On bat un enfant", où le père a un rôle prééminent. Plus exactement il s'effectue dans le passage de la première phase ("Le père n'aime pas cet enfant, il le bat, il n'aime que moi") à la seconde ("Il me bat"), passage de l'amour du père à l'expression de la culpabilité du sujet, en raison de la relation incestueuse interdite. Si l'on admet avec Lacan que la fonction de Père se ramène, in fine, à celle de symptôme ("sinthome"), non seulement comme effet du refoulement mais comme tentative de renouer symboliquement les fils manquants, on situe la carence chez le pervers d'une telle fonction, puisqu'il se contente d'être un palliatif imaginaire au manque. 

Généralement le père n'a pas été nommé par la mère, ou plutôt il a été nommé puis aussitôt démenti, et sa parole anéantie. Le père lui-même n'a peut-être pas voulu incarner la fonction, transmettre le Nom, ce qui supposerait l'acceptation de la mort et le renoncement à des formes de jouissances, justement en vue de leur redistribution. Le père étant suspecté (à tort ou à raison) de monopoliser la jouissance et d'exercer une loi arbitraire, il se trouve châtré par la mère qui, de son côté, rabat son désir sur une demande sans cesse réitérée à l'enfant, pure répétition d'un S1 qui sera ensuite matérialisé par le fétiche. En d'autres termes, la perversion apparaît comme une défense, jusque dans ses formes de jouissance les plus débridées - la volonté de jouissance ayant pour fonction d'éteindre le feu de la demande. Comment, à partir du fétiche, incarnation d'une jouissance muette et inerte chez le pervers, ressusciter la fonction symbolique du Nom-du-Père ? Sans doute par le biais d'une nomination poétique du fétiche qui fasse demande de sens, capable d'effacer le non-sens de la demande antérieure.

dm

Surmoi et masochisme : la voi(e)x paternelle

 


L'articulation des concepts de surmoi et de perversion s'effectue d'abord, chez Freud, dans le cadre de la théorie du fantasme névrotique, puis directement en rapport avec le masochisme pervers. Les distinctions de Lacan permettent précisément de différencier les fonctions respectives du surmoi dans la névrose et dans la perversion.

Mais d'abord rappelons combien le surmoi relève d'une père-version, à l'envers de ce que Lacan appelle la métaphore paternelle. Le surmoi renvoie à l'identification primaire par incorporation qui convoque le père au titre de père fouettard, de distributeur de volées ou d'engueulades, et surtout proférateur de menaces de castration. Le surmoi et le ça communiquent dans cette figure du père vociférant, inventant littéralement la loi de sa propre jouissance. Le père faiseur de loi, également héritier du complexe d'Œdipe, ne manque pas d'apparaître en même temps comme hors la loi dans sa position de jouissance absolue.

La loi perverse

 

Jamie Dornan vs Gillian Anderson dans la série The Fall


Le pervers est obsédé par la loi. Car même si son esprit est nié et sa lettre bafouée, il est important que la loi soit maintenue : sans elle, il n’y aurait ni défi ni transgression, ni perversion. Plus généralement nulle perversion n'a de sens, ou d'existence, en dehors d'une relation (dé)réglée à l'Autre. Il est vrai que le pervers dément et conteste la loi, qui est toujours la loi de l'Autre, et qu'il passe son temps à la piétiner ; cependant c'est au prix de se poser lui-même en législateur absolu, inventeur d'une Loi vraie, réelle, et définitive. Le pervers est un maniaque de la loi et de l'origine, donc de la loi originelle, celle qui confond en un seul principe l'Autre et le Même. Mais le pervers a ceci de particulier qu'il veut faire Un avec l'Autre ; c'est pourquoi il rétrocède au point limite où se confondent la Loi et la faute qui en est l'origine, de telle sorte que la Loi ne fasse plus faute.

La jouissance perverse et le déni de la castration

 

Louise Bourgois, Ode à ma mère, 1995


Il existe un lien de structure entre le fantasme profond de la jouissance de l’Autre comme jouissance de l’être (maternelle, en fait), et la volonté de jouir de l’autre (parfois de le faire jouir) à la ma­nière perverse, c’est-à-dire à la manière d’une jouissance phallique exclusive et possessive. Que la jouissance perverse soit essentiellement phallique comporte un autre paradoxe : d’une part en effet elle paraît directement sexuelle pour ne pas dire génitale, mais d’autre part c’est avant tout la jouissance d’un symbole (le Phallus) qui commande à l’ordre langagier tout entier, et indirectement à la jouissance des corps. C’est donc bien en tant que jouissance du symbolique que la jouissance per­verse apparaît comme pleinement et exclusivement phallique. Plus encore elle équivaut à un refus de considérer tout autre jouissance, no­tamment féminine, qui sortirait du cadre où le pervers exerce sa maîtrise savante en matière sexuelle. 

Le modèle de toute jouissance, pour le pervers, est celui où la mère jouit de l’en­fant en position de phallus. D’où proprement le déni de la castration, qui est aussi aveu d’un manque constitutif dans l’Autre. De sorte qu’il ne faut pas simplement dire de la perversion qu’elle est déni d’un manque, mais aussi et surtout refus de ce supplément non-phallique, de cet excès qui fait de l’“autre jouissance” un mystère inadmissible. Le pervers se tient dans cette contradiction de devoir associer le phallus, dans son système, à la jouissance de l’Autre. Dès lors, il n’y a pas d’autre choix que de rapporter cet Autre à un Même qu’on a dit être la mère. Mais là où le sujet névrosé hait la castration maternelle, dont il n’a que trop conscience, là où il se laisse aller à désirer la mère en plein drame œdipien, le sujet pervers à la fois hait sa propre mère (comment ne pas haïr le “même” et le “propre” ?) tout en désirant furieusement sa jouissance. Le sujet est en concurrence avec cette Chose, alors que le psy­chotique s’identifie directement à elle. C’est bien pourquoi Lacan a raison d’affirmer que la perversion est une défense contre la jouissance (de la Mère comme Chose, de Soi comme Même, ou de l’Autre comme Être) et que la loi, la loi perverse qui ordonne de jouir est aussi bien la voie qui conduit à ne pas jouir.

dm


De quelques effets psychiques de la théorie des transfinis sur son auteur même

 


On sait que la logique du "pas-tout”, lacanienne, trouve son expression mathématique chez Cantor à travers la découverte des nombres transfinis. L'intérêt de cette avancée mathématique pour la théorie psychanalytique se trouve corroborée par un fait clinique remarquable puisqu'il concerne le retentissement de cette découverte sur la "santé" psychique de son auteur, Cantor lui-même. L'existence des transfinis, rappelons-le, s'attaque directement au mythe de l'infini un et unique, lui supposant un extérieur, et permet d'envisager une nouvelle forme de finitude. Il y a là comme une sorte de "castration métaphysique" dont le rejet pourrait bien être synonyme de psychose, ce qui donnerait rétrospectivement à ces questions d'infini et de transfini une portée théorique essentielle pour la clinique psychanalytique. 

Psychose : une jouissance hors-discours

 


Nul ne fait le choix de la psychose ("N'est pas fou qui veut" comme disait Lacan) et c'est bien pourquoi nul psychotique ne peut renoncer, en tout ou en partie, à sa jouissance. Les conditions du choix, appartenant au discours, ne sont en effet pas remplies. Le psychotique est considéré par Lacan comme hors discours, hors sociabilité, au sens où justement le discours fait lien social. Étant exclu de ce semblant qui règle les échanges sociaux, du fait de la forclusion du Nom-du-Père, le sujet ne gagne pour autant aucune liberté absolue puisqu’il se retrouve alors esclave du désir de la Mère. Tâchons de voir comment, à partir de la structure du discours dégagée par Lacan, le sujet psychotique y faisant défaut se trouve confronté directement à l’objet de la jouissance et, par-delà la médiation du fantasme, livré au réel le plus menaçant.

La transgression de la loi chez le sujet pervers

 

Fragonard, Le verrou, 1777


Si le sujet pervers transgresse une loi, il ne peut s’agir en bonne logique lacanienne que de la loi du désir. En effet, celle-ci suppose deux aspects réprouvés par le sujet pervers : la castration maternelle et le désir de la mère pour le père (ou un quelconque suppléant). A quoi il voudrait bien opposer d'une part la jouissance éternelle et autonome de la mère, affranchie du désir de l'autre, d'autre part sa propre réalité d'objet unique du désir maternel. Toute loi fondée sur un manque, instituant une limite, opposant un interdit, est justement perçue comme la condition même du désir de l'autre. Très logiquement, le père est considéré par lui comme le grand responsable de ce fourvoiement du désir de la mère, substituant au fait de la jouissance la loi inique du langage, de la demande, du signifiant. Deux stratégies se répondent et se complètent alors dans le cadre d'une conformation perverse : le défi (ou la dérision) dans l'ordre du langage, et la transgression dans le réel. Il ne faut jamais perdre de vue que, d'une certaine façon, la transgression vaut pour reconnaissance de la loi : ce n'est pas la loi elle-même qui est ignorée mais sa signification, c'est-à-dire qu'elle est connue sans être crue. Deux circonstances favorisent pareille posture à l'égard de la loi : d'une part la complicité libidinale (réelle ou imaginaire) de la mère, d'autre part la complaisance silencieuse (idem) du père. Le père n'est pas réduit au silence ou radicalement absent, comme dans le cas des mères psychotisantes totalement "hors-la-loi" ; simplement il se tait sur l'essentiel, cautionnant les manœuvres séductrices de la mère, quand bien même serait-il le héraut d'un rigorisme moral d'autant moins convaincant. L'une des conséquences du clivage du sujet pervers, capable de se représenter une chose et son contraire, par exemple la mère non manquante et la mère castrée, consiste à réduire la femme tour à tour au rang d'idéal féminin intouchable et de prostituée répugnante. Celle-ci incarnant la sexualité et donc la castration dans toute son horreur sera méprisée ou sadisée ; celle-là dans le réel ne pouvant que déchoir de son piédestal, finira elle-même par être délaissée et vouée aux gémonies.

La perversion et l'évitement de l'inceste

 

Etienne Delaune, "Loth commettant l'inceste avec ses filles"


Il parait difficile d'isoler un ensemble de critères strictement culturels en vue d'une définition de la perversion. Ce que nous nommons ainsi aujourd'hui, principalement en rapport avec les comportements sexuellement "déviants", n'est-il pas dépendant des valeurs arbitraires (au sens où on le dit du signe linguistique) d'une société donnée et donc soumis à une contingence radicale ? Un relativisme absolu semble donc de mise, si l'on considère l'extrême diversité des mœurs à travers les pays et les époques ("Vérité en-deça des Pyrénées, erreur au delà ", comme le disait Pascal). Au-delà, c'est la valeur sociologique et historique d'un tel concept qui semble faire défaut, car ce n'est pas en additionnant ou en recoupant empiriquement l'ensemble des interdits légaux ou coutumiers relatifs à la sexualité qu'on isolera un quelconque dénominateur commun. Ce que l'on peut affirmer avec assurance, c'est que toute perversion constitue un défi lancé au droit et à la morale, qu'elle est liée à la violation délibérée d'un interdit ou d'un tabou sexuel. D'autre part, on sait que toute société légifère en la matière parce qu'aucune n'est indifférente à la façon dont s'octroie la jouissance sexuelle. En effet, les modalités de tels échanges commandent toute l'organisation sociale et politique, comme l'ont bien montré les anthropologues en exhibant comme règle fondamentale et transculturelle la prohibition de l'inceste. Pourrait-on définir alors le pervers, a minima, comme celui qui, par ses comportements poussant à une jouissance sans limite, enfreint cette règle ou la met sérieusement en danger ?

Perversion et psychose. Signifiant et signification de la loi

Il est intéressant de comparer la psychose et la perversion, car si chacune relève d'implications structurales différentes, c'est le propre de la structure que d'offrir en même temps des potentialités frontalières. De fait, on constate de nombreux comportements pervers chez les sujets psychotiques ; on sait aussi qu'il existe des zones d'ambivalence présentant des traits aussi bien pervers que psychotiques. La différence réside dans le sort réservé au signifiant de la loi et surtout à la capacité de celui-ci de faire signification pour le sujet.

Ne pas distinguer signifiant et signification, en l'occurrence, relève précisément de la psychose. A qui, ou plutôt à quelle place le sujet réfère-t-il le signifiant de la loi ? Dans le cas du pervers, la loi conserve une signification car elle est encore référée à l'instance paternelle, même s'il faut composer avec la croyance contraire selon laquelle la mère possède le phallus. A la différence du déni, la forclusion caractérisant la psychose ne laisse pas opérer la métaphore du Nom-du-Père qui associe le signifiant du Nom-du-Père au signifié du désir de la mère. La forclusion est donc précisément l'absence de signification (la métaphorisation initiale), mais non évidemment l'absence du signifiant comme tel. De même, il faut bien supposer que le rejet de la castration par le psychotique suppose de sa part un certain savoir de la castration ; mais ce savoir est rejeté dans l'Autre sans être approprié par le sujet, ce qui se traduit notamment par l'incapacité d'assumer une parole subjective.

En un sens la structure perverse est plus complexe car, s'inscrivant dans la signification qu'introduit la référence de la loi à l'instance paternelle, elle hypothèque sérieusement cette attribution en la dévalorisant, en la ramenant à une pure supposition, que les défis et les transgressions permanents ont tôt fait de mettre à l'épreuve. De sorte que l'attribution phallique finit par revenir à la mère sous l'effet d'un court-circuit singulier. Imaginer que la mère possède le phallus, transgresser la loi du père, ce n'est pas ignorer la loi mais au contraire se soumettre à une version particulière de celle-ci comme loi de la jouissance. Autant dire que le sujet pervers détourne la signification de la loi du désir - soit le manque comme véritable signifié du signifiant phallus - du côté d'une objectivation et d'une réalisation s'avérant inadéquates puisque dans son interprétation pour le moins hâtive de la loi, il se voit signifier l'obligation de jouir.

dm

Amour pervers. Au sujet de la pédophilie

 


Partant du fait que le sujet pervers s'identifie à l'objet pulsionnel, par essence dépourvu de spécularité, on peut en déduire que le semblable n'existe pas (vraiment) pour lui, au sens où le semblable, l'analogue, est une première étape dans la reconnaissance du prochain. Il ne vise pas, comme le sujet névrosé, à recouvrir le manque dans l'Autre du voile de l'amour, amour qui ressortit en cela à l'imaginaire. A la place, il soumet sa victime à un jeu cruel destiné à lui faire porter tout le poids de la question et de la division, sur le mode de l'angoisse, tandis qu'il se pose, lui, comme objet-réponse du côté de la jouissance. A la question : le pervers est-il capable d'amour ?, il faut associer celle-ci : de quel amour paternel tente-t-il de se protéger ? Il y a le père aimant et aimable qu'idéalise le névrosé, celui que le sujet doit tuer symboliquement à l'issue du complexe d'Oedipe. Cet amour qui fonctionne comme une métaphore pourra faire advenir, chez le névrosé, un amour de transfert nécessaire à la conduite d'une cure. Et puis il y la brute jouisseuse, le père de la horde que l'on ne peut rejoindre qu'au moyen d'un amour-passion arbitraire et violent, littéralement "dévorant".

Le mythe féminin de Don Juan

 


Il faut admettre ceci : en tant que sexuelle, en tant que phallique, la jouissance se rapporte à l’Un. Il s’agit de l’Un qui intervient, à partir “d’une logique construite sur l’interrogation du nombre” comme le dit Lacan dans Encore, pour constituer une finitude démontrable d’espaces ouverts, en l’occurrence espaces de jouissance sexuelle. Sexuel se dit de ce qui est comptable, d’être une relation à Un. Si à l’inverse la jouissance "féminine", dite aussi "supplémentaire", se dit d’une relation à l’Autre, elle tend cette fois vers l’infini — et à l’impossible comptage. La jouissance phallique, elle, est inséparable du compte ; l’homme tient sévèrement le compte de sa jouissance, toujours tendu vers un “plus-de-jouir”. Mais ce n’est pas simplement de compter qui peut conduire les hommes au une par une de la jouissance de la femme, où l’Autre véritablement, l’Autre du langage s’incarne. Sur ce point cependant les formulations de Lacan sont passablement ambiguës. 

L’acte pervers

 


Michel Valprémy

La logique de l'inconscient permet de distinguer principalement trois sortes d'actes. 1° L'"acte manqué", foncièrement lié à l'inconscient, procède d'un retour du refoulé : il est message et langage. 2° L'"acting out" paraît directement lié à l'objet 'a' mis en scène et, par cette présence matérielle du désir, témoigne d'une absence de parole. Confronté à l'impasse d'un "choix forcé" (ou bien… ou bien…, "la bourse ou la vie"), le sujet surgit et agit dans le réel, non sans livrer son désir à l'interprétation de l'Autre (c'est un appel, qui tient compte encore de l'inconscient). 3° Le "passage à l'acte" est pure jouissance, par identification à l'objet, et procède donc d'un impossible à dire. Il relève de la logique (désespérante) du choix exclu (ni… ni…) et donc se montre plus destructeur, plus annihilant. Il conviendrait d'ajouter une quatrième espèce d'acte, l'acte vrai, dont l'acte analytique est l'emblème en tant que signifiant et inscription dans le réel. Mais, en vérité, tout acte ou passage à l'acte change un sujet, parce que celui-ci disparaît sous son acte avant de réapparaître, différemment, dans le symbolique (pour le meilleur ou pour le pire).

Psychopathe ?

 


Historiquement, le terme de "psychopathie" fut surtout employé en psychiatrie pour signaler un "trouble de la personnalité", proche de la "perversion instinctive" de Dupré, apparentant le psychopathe à une espèce particulière de délinquant ou de criminel. C'est l'individu dangereux par excellence. Pendant longtemps, l'école psychanalytique a qualifié cette pathologie de "névrose de caractère" ayant pour origine une carence ou un dysfonctionnement du surmoi. Phénoménologiquement, la psychopathie se révèle par le passage à l'acte et se distingue notamment du délire psychotique. Lacan la définit comme une conduite ne pouvant en aucun cas constituer la structure du sujet ni même indiquer à elle seule une pathologie. Mais il articule toujours la psychopathie avec le surmoi comme lieu de confrontation du sujet avec la loi, qu'il s'agit d'appliquer aveuglément, et finalement avec la castration, qu'il s'agit de nier non moins obstinément. La psychopathie caractérise donc un moi identifié exclusivement au surmoi ; sa dangerosité dérive du désir d'appliquer une loi strictement punitive, conduisant bien souvent à des violences criminelles. En tant qu'attitude défensive du sujet face à la castration, elle concerne tout aussi bien la structure perverse, névrotique, que psychotique. Contrairement à la perversion de structure, la loi psychopathe ne commande pas seulement la jouissance en tant que sexuelle, la loi commande l'acte et se promulgue précisément à cette occasion, dans cette parousie. Notons que l'acte auto-suffisant, en phase avec le narcissisme foncier du sujet, s'avère à terme auto-destructeur - ce qui ne signifie pas exactement suicidaire. Idéalement (si l’on peut dire) la mort violente et spectaculaire, la mort apocalyptique reste l'horizon des agissements du sujet.

dm


L’obligation de soin, un concept inadapté ?

 


En France, aujourd'hui, toute personne condamnée à une infraction sexuelle grave se voit signifiée par la justice une "obligation de soin" qui, sans pouvoir naturellement lui être imposée de force, fait partie intégrante de sa peine, de son aménagement, et surtout peut contribuer à sa réduction. Des criminels se voient ainsi "adressés" par l'institution pénitentiaire à des psychologues, psychiatres ou psychanalystes, qui eux se voient réduits à devoir réaliser l'impossible : guérir des sujets qui sont le plus souvent inguérissables (puisqu’ils ne sont pas “malades”) ou qui ne demandent pas à l’être (pour la même raison). Ce qui peut paraître choquant n'est pas tant l'obligation faite aux criminels eux-mêmes que le dictat de l'institution à l'endroit des thérapeutes, contraints par la même "obligation de soin" et par-là même empêchés de travailler librement, selon leur éthique professionnelle propre. C'est une constante du discours du maître, qui est aussi celui de la science, de dissoudre la vérité du sujet dans un supposé intérêt collectif ; en l'occurrence, le discours juridique semble avoir abandonné toute référence à la subjectivité, à la faute, à la responsabilité, pour consacrer les valeurs utilitaristes de précaution, de prévention, de médiation. Globalement, la notion de criminalité disparaît sous celle de sécurité, de sorte que même qualifiée par certains de "laxiste", l'administration se pense et se présente avant tout comme sécuritaire. C'est encore une caractéristique du discours du maître, fonctionnant à l'imaginaire : à force de vouloir éradiquer le crime et la délinquance, tout en déniant leur identité structurelle, psychique et langagière, et en refusant de comprendre les mécanismes de répétition inconscients qui les sous-tendent, il ne fait (notamment sous sa face pénitentiaire, la pire de toutes) que pousser au crime et surtout encourager la récidive. Pas étonnant que les détenus ne songent qu'à monnayer l'obligation de soin (quand ils s'y soumettent), en vue d'une libération conditionnelle par exemple, sans songer à effectuer une véritable thérapie. Ces éléments "politiques", reflétant une position de maîtrise, donc perverse, sont de structure. Quant aux sujets de structure perverse, qui certes ne représentent qu'une partie de la population criminelle, ils demeurent imperméables à la moindre thérapie (et à la cure psychanalytique en particulier) tant qu'ils ne renoncent pas au mode de jouissance qui les a conduit à la prison et les condamne neuf fois sur dix à la récidive.