Don Juan et le défi au Père. Séduction et transgression

 


Défier est indéniablement une action, mais c'est surtout un dire, bref : une énonciation performative. En outre, défier revient à provoquer l'Autre et appelle une réaction de sa part (c'est un "comportatif") : dans le défi, je m'affirme et je l'affirme à l'Autre, contre l'Autre. En réalité, à l'envers du respect, on défie toujours une loi. Le pervers - et singulièrement Don Juan - illustre parfaitement cette figure du défi. Il se reconnaît précisément au carrefour du désir et de la loi, de la jouissance et de l'interdit, de la clinique et de l'éthique puisqu'en effet son symptôme est de causer le mal en promettant le bien. Comme tout pervers il ne se contente pas de transgresser la loi ; par le défi il donne à voir à l'autre cette transgression. A la limite le pervers se fait complice de cette loi qui l'obsède. Il devient son propre juriste, son propre théoricien, soucieux de défendre le bien-fondé de ses actes. Comme ce fondement ne saurait être la loi, qu'il récuse, il ne reste plus que l'acte lui-même pour justifier l'acte, une performation auto-suffisante, absurde et répétitive. Ajoutons que le pervers, loin d'éprouver une quelconque culpabilité, se veut l'être le plus innocent du monde…

Entre désir innommable et jouissance indicible : le calvaire de l’hystérique

 

Soko dans le film "Augustine", de Alice Winocour, 2012


Par-delà les paroles et les silences, ou plutôt à travers eux, c’est de la jouissance qui s’échange et se redistribue avant tout dans la cure. Ce à quoi le névrosé est confronté dans ce réel n’est autre que son fantasme de jouissance absolue, projeté sur un analyste qui lui répond d’abord par la “pureté” de son désir puis par une expérience de la déréliction. La structure hystérique, davantage encore que l’obsessionnelle, illustre l’horreur du sujet pour une jouissance — la sienne ou celle de l’Autre — qui signifierait la perte du désir ; mais ce désir qui est demandé par l’hystérique, au point d’être confondu avec la demande, est lui-même refoulé ou plutôt identique au refoulement, de sorte que par ses refus l’hystérique se garde en réalité de la castration beaucoup plus qu’elle ne protège son désir. Quand on dit qu’elle hait la jouissance de l’Autre, ce n’est pas faute de la provoquer voire de se mettre à son service : mais ce qui arrive au bout du compte est toujours la même parodie, la même déception face au manque et à l’insuffisance de l’Autre, ou pour parler concrètement les manquements et les marques de suffisance de ces “petits” autres que sont ses partenaires. Contrairement au pervers, ce n’est pas la jouissance (de la mère) qui est posée au départ chez l’hystérique, mais plutôt le manque (du père). C’est pourquoi ses interrogations portent sur ce manque — qu’elle ne peut manquer de voir, car il n’y a aucun déni comme dans la perversion — et les moyens de le combler. Elle ne peut ni supporter le manque dans l’Autre ni tolérer la suffisance phallique commune qui ne répond pas à l’amour porté à ce père ; sa marge de manœuvre est alors étroite, il ne lui reste plus qu’à servir elle-même de bouchon, devenir le symptôme vivant de ce père et c’est d’ailleurs précisément de cela qu’elle jouit — du symptôme. D’où le dévouement sans fin de l’hystérique à la cause de l’Autre, et le sacrifice de son désir pour Son désir — qui est nié par là-même dans son principe. Elle acceptera momentanément les menues perversions qu’implique son statut d’objet de jouissance, statut contre lequel elle s’insurge pourtant bien vite dans la réalité, car c’est le désir de l’Autre qu’elle veut voir et non sa jouissance. Mais au niveau de la structure du fantasme, c’est cette jouissance seule qui lui renvoie une image d’elle-même non castrée. Finalement elle rejette le phallus comme inadéquat, tout en étant dans sa position le phallus, "toute" entière consacrée à la figure du Père idéal ! Engagée dans sa dialectique du tout-ou-rien, en général elle n’y “croit” pas bien longtemps ; et elle se tourne alors vers l’autre femme, comme Dora vers Madame K., et l’interroge sur sa jouissance.

Le crime comme passage à l'acte

 


Le crime est un passage à l'acte de type trans-structurel qui concerne des sujets aussi bien névrosés, pervers, que psychotiques. Il n'y a pas de fatalité du crime - pas de gène ! -  pas même de structure psychique spécifiquement criminelle. Pas de nécessité mais une possibilité : le crime comme passage à l'acte est toujours la conséquence d'une disposition psychique (inconsciente) doublée de circonstances factuelles "malheureuses". Aussi, de grâce, qu'on ne vienne pas nous parler de facteurs sociaux ou psycho-sociaux pré-déterminants : d'un point de vue lacanien, l'inconscient, en tant que “discours de l’Autre”, est toujours déjà et intégralement ...social ! 

Quels seraient, pour commencer, les traits criminogènes imputables à certaines formes de névroses ? Développons une première hypothèse : les névrosés criminels seraient souvent des enfants non désirés ou s'imaginant tels, fixés à ce temps du stade du miroir où, normalement, se produit le recouvrement du trou dans l'image par le regard de l'Autre. Si celui-ci est perçu comme hostile ou même traduit un désir de mort, le sujet sera contraint de se fabriquer l'image d'un moi fort, en tentant d'incarner, au niveau du moi idéal, le signifiant de l'idéal du moi. Et lorsque le vide réel du moi transparaît à l'occasion, le sujet se précipite dans le passage à l'acte pour éliminer la cause de la menace, et ainsi fuir l'angoisse. Il s'agit toujours d'une angoisse de castration imaginaire que le symptôme, trop fragile ou insignifiant pour conférer un sens à l'existence, chez ces sujets enclins au passage à l'acte, ne parvient pas à endiguer. Inconsciemment, ils s'identifient à un déchet (non désiré) dans le regard de l'Autre. Mais, par un mécanisme de défense, ils ne peuvent tolérer d'être vus autrement que sous les auspices du moi fort (idéal) qu'ils ont dû se forger ; toute signification étrangère venant de l'Autre, pouvant remettre en cause ce narcissisme, est interprétée comme destructrice. 

L'objet 'a' ou la mesure du manque

 


Dans la théorie de Lacan l’objet peut être appréhendé comme symbole et structure d’un manque fondamental affectant l’Autre en général. C’est parce l’Autre fait défaut et qu’il est inconnaissable comme tel - n’est-ce pas en rapport avec cette sensation que Freud caractérise comme deuil et mélancolie, au moment de la disparition de l’être aimé ? -, c’est parce que personne ne peut dire “qui est l’Autre” que Lacan réduit d’abord celui-ci à la lettre ‘a’ (la première du mot “autre”) comme symbole de l’absence ou de l’énigme de l’Autre. Il s’agit ensuite d’un geste théorique, par lequel l’objet ‘a’ est construit ou inventé par Lacan lui-même (“c’est mon invention”, dit-il), n’ayant d’autre fonction a priori que de nommer le problème non résolu de l’Autre et, grâce à ce “forçage”, permettre le renouveau de la théorie. Stratégie audacieuse : “l’objet ‘a’ est finalement une ruse de la pensée analytique pour contourner le roc de l’impossible : nous passons outre le réel en le représentant avec une lettre" écrivait justement J. Nasio (Cinq leçons…,1992, p. 125). Cependant une lettre n’est pas tout à fait un signifiant, en particulier comme lorsque le ‘a’ elle désigne ce qui se dérobe à l’ensemble signifiant, “ce qui se présente toujours comme perdu, comme ce qui se perd à la significantisation" (Lacan, séminaire L’angoisse, 13 mars 1963). Il ne s’agit pas d’une exclusion, comme c’est le cas pour le signifiant S1, mais d’une hétérogénéité radicale entre le signifiant et l’objet qui fait de ce dernier un produit vraiment résiduel, un “plus” donnant cependant sa consistance à l’ensemble signifiant (fonction d’ailleurs également assumée par le S1, en tant que bord, mais à un niveau très différent). Dans la structure de l’inconscient l’objet ‘a’ fait fonction de trou à la fois comme cause ou pôle attracteur, comme déploiement d’énergie (plus-de-jouir) et comme flux constant de jouissance. Or les bords du trou revêtent une importance considérable puisque ce sont eux, à proprement parler, qui “forment” le trou et donc causent la jouissance. Si l’on se souvient maintenant de cet axiome de Lacan selon lequel “le signifiant, c’est la cause de la jouissance”, l’on en déduit aisément que le bord, c’est le signifiant lui-même “au niveau” de la jouissance.

Le fantasme sadien et son écriture

 


Qui n'est pas spontanément tenté de confondre sadisme et perversion, tant il est vrai que les deux termes semblent exprimer la même attitude, la même disposition subjective à "faire le mal" ? On sait bien pourtant qu'il n'en est rien et que l'éventail des perversions se montre des plus riches et des plus variés, que le sadisme n'existe comme tel que mis en relation structurellement avec le fétichisme ou le masochisme, notamment, et qu'il est sans doute moins fondamental, en tant que structure clinique, que ces derniers. D'autre part, si l'on rapporte l'origine du mot au personnage historique de Sade et à son œuvre, il faut éviter de confondre le "sadisme" imputable aux héros des récits sadiens et la structure psychique du Marquis lui-même, libertin dans le siècle assurément, et non moins certainement masochiste. Rappelons qu'un libertin au XVIIIè siècle n'est pas spécialement, ou pas seulement un "débauché", mais surtout un contestataire opposé aux discours dominants, notamment religieux, un athée mettant en cause le statut du Dieu chrétien comme unique "sujet-supposé-savoir". L'autre grande référence philosophique de l'époque est la Nature, en tant que système de lois universelles, et c'est elle que l'on retrouve omniprésente chez Sade sous l'espèce d'un "Etre suprême en méchanceté", non plus supposé-savoir mais cette fois supposé-jouir. Mais Sade est plus conséquent, ou peut-être plus religieux, que les libertins de son époque cultivant simplement l'immoralisme : il conçoit une vraie morale, universaliste, rigoriste, dont l'impératif catégorique consiste à obéir à la Nature et à ses lois impitoyables, cannibaliques, éminemment criminelles. Pour le dire autrement, la Loi est de jouir selon la Nature et pour la Nature. Il s'agit d'un sacrifice, plaçant cette nouvelle espèce de dévôts dans une position masochiste, et dont la portée ne va toutefois jamais jusqu'au marricide ou à l'inceste : la Nature elle-même reste inviolable, finalement le crime, non dialectisable, tourne court, se résout non dans la jouissance tant espérée mais dans le seul plaisir, indéfiniment réitéré.

Les destins du Sujet entre philosophie, science et psychanalyse (Milner lecteur de Lacan)

 


Jean-Claude Milner (L'Oeuvre claire, Paris, Seuil, 1995) ne voit pas dans l’œuvre de Lacan une obscure “tentation métaphysique”, bien au contraire. D’abord il s’agit de “faire constater, clairement, qu’il y a de la pensée chez Lacan. De la pensée, c’est-à-dire quelque chose dont l’existence s’impose à qui ne l’a pas pensée" (p. 8). Lacan est donc crédité d’une pensée, au moins originale et conséquente, frayant certes aux limites de la science, de la psychanalyse et de la philosophie. Le rapport de la pensée-Lacan avec les champs multiples du savoir suppose une connexion et un enchevêtrement des discours, selon ce que l’auteur appelle un “matérialisme discursif" (p. 10) ; ce n’est donc pas seulement une sempiternelle question d’“influence”, de “dépendance” ou de “retour à”. Une exigence de “clarté”, sinon d’objectivité scientifique, doit pouvoir à partir de là se formuler. Cela n’empêche pas que le problème du “sujet” n’y soit présent et décelable d’emblée, du simple fait de l’existence reconnue d’une “œuvre” lacanienne. Selon Milner, Lacan est le seul psychanalyste, après Freud, dont les travaux constituent une “œuvre” propre à s’inscrire dans la “culture”. Encore l’œuvre réside-t-elle, selon lui, dans les scripta (Les Ecrits, puis les textes ultérieurs) plutôt que dans le Séminaire : un savoir des plus clairs s’y livrerait, s’y transmettrait, à condition bien sûr de le déchiffrer. Car si la vérité parle, n’oublions pas que le savoir s’écrit. Il s’écrit sous forme de “logia”, formules et mathèmes non énigmatiques : “non pas sténogrammes de pensées établies mais hologrammes de pensées à venir" (p. 27). Les “logia” relèvent du “bien-dire”.

La topologie de Lacan au fil du Séminaire (et comme articulation de la cure)

 


Une lecture attentive des Séminaires de Lacan fait apparaître un fil rouge que suffirait à désigner un signifiant unique, celui de "topologie". D’une part on peut montrer comment une logique spatiale est effectivement présente à travers tous les séminaires ; d’autre part on peut supposer que les différents temps de la topologie lacanienne permettent une articulation rigoureuse de la cure, et ceci en distinguant quatre phases : les entretiens préliminaires, la structure du désir, l'approche de la jouissance, enfin la sublimation du symptôme. On pourrait définir la topologie lacanienne comme une présentation intégrale du sujet dans le réel mathématique. Cependant l'en­jeu apparaît surtout comme éthique puisqu’il s’agit toujours d’imaginer (voire imaginariser) une forme de suppléance au non-rapport sexuel. C'est pourquoi la sublimation dans l’amour sera représentée par le nœud borroméen, en ce qu’il fait tenir ensemble les trois dimensions du symbolique (discours amoureux), de l’imaginaire (érotisme des corps) et du réel (de l’acte).

La topologie de Lacan est présente du début jusqu’à la fin de son enseignement. Deux structures, ou plutôt une figure et une structure émergent comme principaux fils conducteurs : d'une part la figure du tétraèdre comprenant quatre côtés, d'autre part la bande de Mœbius, qui en revanche est une pure structure, infiniment malléable mais non modélisable (comme le sujet lui-même). Prenons maintenant successivement les quatre phases de la cure et examinons les structures topologiques correspondantes. Nous rencontrerons les premiers “schémas”, optiques et autres, pour les entretiens préliminaires ; le graphe énonciatif pour le désir ; le plan projectif (topologie des surfaces) pour la jouissance ; le nœud amoureux, pour la sublimation.

La Clinique du sujet est une clinique de l’acte. Psychanalyse, science, psychologie

 

La folie de Kate, 1806, Johann Heinrich Füssli


Le sujet de la clinique ou le sujet de la parole

Si la définition de l'homme comme sujet relève classiquement et globalement de la philosophie, la spécification de ce dernier comme "sujet de la parole", abordable ou "traitable" comme tel par une clinique, revient sans conteste à la psychanalyse en tant que théorie orientée vers une pratique. Au carrefour de ces deux déterminations, surgit la question de la science et du rapport qu'entretient de fait ou de droit le sujet de la clinique avec le "sujet de la science".

Mais auparavant, isolons les marques anthropologiques majeures constituant le sujet de la clinique selon la psychanalyse freudienne, en tant que (re)mise à jour par Lacan. Le principe premier est qu'il n'y a pas de clinique sans parole, sans sujet parlant, mais le terme de clinique suppose aussi que l'on puisse rendre compte d'un malaise dans la culture. Pour la psychanalyse, l'homme est un fait pathologique en soi, non à cause d'une dégradation tardive de sa condition, mais en raison de sa dénaturation originelle. La maladie de l'homme tient à sa dérégulation biologique, notamment la perte de ses instincts reproducteurs, mais aussi corrélativement à l'édiction d'une loi négative par laquelle il intervient activement sur le sexuel en acceptant de renoncer à la jouissance absolue. Le simple fait de parler constitue cet interdit (ou témoigne de cet impossible). Le clivage entre hommes et femmes ne reconduit absolument pas la répartition naturelle entre mâles et femelles, puisqu'il dépend avant tout de l'accès au symbolique, au "Nom-du-Père" comme dit Lacan qui se met en place au moment de l'Œdipe et qui indique véritablement au sujet "d'où il vient" (paternité) et surtout ce qu'il n'est pas : le simple enfant naturel d'une mère. Il faut ajouter au tableau (déjà "clinique") que la transmission du Nom-du-Père et le renoncement à la jouissance s'effectuent sur fond de parricide (imaginaire ou symbolique) et donc de culpabilité, ce qui laisse l'humanité aux prises avec une névrose constitutive, un malaise dont la cause - ici interprétée comme langagière - appelle une clinique elle-même fondée sur le principe du langage. Le point essentiel, l'avancée incontestable de la psychanalyse réside dans la thèse d'une jouissance prohibée au cœur de l'humain, mais toujours en raison du langage (loi) qui cause à son tour le désir et la possibilité d'une jouissance sexuelle limitée.

Singularités sans subjectivité (Humeur)

 


“ L’enfant est toujours responsable, et capable de faire des choix dès la naissance. Il en résulte qu'il n'y a ni de "bonne" ni de "mauvaise" mère (inventions de psychos à la manque), pour le père c'est itou, mais c'est plus difficile à expliquer. Responsable, stricto-sensu cela veut dire trouver des réponses. Pour ne pas rester fixé à des traumatismes dont on n'est pas la cause. C’est pourquoi je maintiens que l'enfant est responsable pour autant que cela signifie qu'il a des ressources que les dits "adultes" irresponsables ne veulent pas lui reconnaître. Il y en a cependant qui ne parviennent pas à s'en sortir, hélas. “ Patrick Valas, psychanalyste (extrait d’un échange sur ma page fb il y a 10 ans)

J'aime beaucoup cette idée : se savoir responsable pour ne pas se croire coupable de traumatismes dont on n'est pas la cause. A part notre naissance, on est responsable de tout ce qu'on fait, tout ce qu'on pense, tout ce qu'on est - mais pas de ce qu'on nous a fait, c'est là l'essentiel. Il est clair qu'on n'a pas à se sentir coupable, ni même responsable, des violences sexuelles qu'on nous a fait subir, par exemple ; et le coupable devra bien en répondre, certes, mais jamais la condamnation, les excuses, ni même éventuellement les explications rationnelles d'un comportement n'auront la valeur d'une remémoration fournie (difficilement certes, à travers les méandres de l'inconscient) par le patient, remémoration d'une histoire qui se confond avec le trauma (le trauma n'est pas l'acte violent lui-même, mais son historisation douloureuse et obsédante sous le signe de la culpabilité) et que le patient a à se réapproprier, à se raconter autrement : là est sa responsabilité, parce que cette histoire, c'est bien lui en tant que sujet qui l'a écrite et personne d'autre.

Mais je crois que cette idée de "subjectivité", a fortiori de "responsabilité", notre époque devenue foncièrement complotiste (nous sommes tous manipulés de partout, nous sommes tous victimes) n'en veut plus. Par un retournement spectaculaire, l'idée même d'autonomie (même et surtout sur la base de l'inconscient) est devenue plus haïssable encore que celle de la Maîtrise.

La belle âme et la loi du cœur : de la dialectique à l'analyse. Hegel, Freud, Lacan

 

Les brigands, Friedrich Schiller


L’analyse de la belle âme chez Hegel. Kant renversé

Rappelons la situation de ce thème dans le plan éminemment dialectique de la Phénoménologie de l’esprit. Nous sommes dans la troisième partie consacrée à la Raison (l’en soi et pour soi), plus exactement dans le chapitre VI  (section B de la 3è partie) qui relate l’apparition concrète et historique de l’Esprit en trois étapes : le monde antique de l’éthique, où le Soi singulier n’a justement pas encore de réalité historique effective, le monde moderne de la culture, où apparaît la volonté universelle, enfin la moralité ou l’esprit certain de soi-même, c’est-à-dire accédant au savoir et à la vérité de son savoir. A son tour la moralité connaît trois phases distinctes : d’abord la vision morale du monde, déduite assez schématiquement de la théorie kantienne du devoir. (Je rappelle rapidement les tenants du moralisme kantien et d’ailleurs aussi fichtéen. Ce qui est particulièrement critiquable, du point de vue dialectique hégélien, c’est le dualisme entre la liberté et la nature. Comme le dit Kojève, « Kant ne tient pas compte de l’interaction de l’Homme et de la Nature », pas plus que de l’interaction entre les motifs personnels d’agir et les motifs universels. De ce fait, la raison pratique kantienne ne conduit pas vraiment à l’action, elle débouche sur une philosophie religieuse de l’Espérance.)  Suit donc une phase d’auto-suppression du kantisme : Kant le formaliste est « renversé » ou plutôt « déplacé » quand la conscience ne place plus le devoir au-delà d’elle-même. Enfin troisièmement la conscience morale accède au devoir comme pur savoir et même comme être et effectivité. Or, l’on s’en doute, il faut encore diviser, dialectiser ce point pour pouvoir localiser avec précision la « belle âme ». En théorie, ce n’est déjà plus Kant qui va être visé et renversé dans ce passage, ce n’est plus la vision morale du monde mais plutôt la vision esthétique et religieuse des romantiques (Schiller, Novalis, etc.), certes rendue possible par le kantisme. En effet, entre Kant et Hegel, il faut placer le Romantique. Celui-ci a intégré Kant, il l’a même dépassé en ce sens qu’il désire vivre en conformité avec lui-même (sans dualisme), il devrait être athée par exemple et pourtant il n’y parvient pas : d’où la contradiction analysée maintenant par Hegel. Concernant le texte à partir de la page 168 (Ed. Aubier) qui traite de ce problème, Jean Hyppolite écrit : « Les trois grandes divisions de ce chapitre correspondent la première à la prédominance de la singularité dans cette certitude immédiate du Soi (c’est le côté de la liberté du Soi qui agit), la seconde à la prédominance de l’universalité  (c’est la belle âme qui finit par se refuser à l’action), la troisième à la réconciliation dialectique (le mal et son pardon” (p. 170 note 59).

Le pervers choisit la tromperie plutôt que l’illusion

 

Pierre Paul Rubens, Tête de Méduse (1618)


Le complexe de castration ne consiste pas tant dans la découverte d’une absence que dans l’assomption d’un manque, et ce manque ne porte pas tant sur la chose (l'organe en question) que sur le savoir même de la chose. En même temps qu’il découvre qu’on peut physiquement être “incomplet” ou différent, l’enfant doit réaliser que son savoir antérieur était erroné, par conséquent qu’un savoir peut très bien être faux. Cette disjonction du savoir et de la vérité n’est pas forcément facile à vivre, car il y va aussi d’un savoir sur la mort et sur sa propre finitude (un savoir peut mourir, donc le savoir ne dispense pas de la mort). 

Le pervers en particulier n’admet pas d’avoir été trompé concernant son tout premier objet d’amour ; il ne peut pas réaliser que ce qui soutenait cet amour, soit le désir, était lui-même motivé par un manque et un défaut de savoir ; car il n’y aurait eu ni désir ni amour sans la relation avec un tiers qui, nécessairement en savait un peu plus sur ce désir et lui donnait sa mesure. Alors pour dénier que le manque puisse causer le désir, et que le savoir puisse faire défaut, le pervers se satisfera d’une présence, d’un instrument de jouissance à portée de main, et d’un savoir-faire éprouvé (pouvant se doubler de discours interminables) sur les choses de l’amour. Il cherchera à père-vertir l’analyste notamment, en taxant son discours de paternalisme impuissant, lui refusant le statut de sujet-supposé-savoir. Grand illusionniste et grand metteur en scène concernant la jouissance, le pervers ne reconnaît pourtant pas l’illusion à la racine de tout savoir et de toute expérience amoureuse, dans la mesure où l’objet d’amour (et son savoir lié) est toujours la substitution d’un objet définitivement absent et donc la métaphore d’un manque. Alors que le fétiche du pervers serait plutôt pour lui la métonymie d’un plein. 

La théorie perverse de la jouissance

 

Mientras duermes, film de Jaume Balaguerò, 2011


Si la perversion n’est pas cet accomplissement de la jouissance qu’elle prétend être, c’est bien parce qu’elle est d’abord un savoir, une conformité avec la jouissance et une volonté de jouir plus qu’une jouissance réelle. Elle relève d’une tension subjective qui laisse peu de marge à l’Autre pour intervenir, notamment au titre du sujet supposé savoir que pourrait incarner l’analyste. Entre la volonté de jouissance et le désir de l’analyste, si l’on peut dire, ce n'est pas le grand amour ; contrairement au névrosé, le sujet pervers n’est aucunement en position de demander ou d’exiger un savoir sur ce qui lui manque, puisqu’il pense ne manquer de rien mais au contraire incarner le savoir nécessaire à toute jouissance. Ce qu’il ne sait pas néanmoins c’est qu’il a, comme tout le monde, un inconscient, apparaissant dans le discours de l’autre, et que cet autre — fût-il réduit à un objet — est nécessaire au déploiement de son fantasme. Celui-ci consiste à atteindre la jouissance à travers le savoir et le pouvoir sur un objet réduit à l’abjection ou lié par un contrat, mais il révèle une structure bien plus complexe. En réalité, l’autre est moins objet que sujet dans la structure de ce fantasme, et il est connu que le pervers tente de provoquer l’angoisse de l’autre beaucoup plus que sa destruction réelle ; et c’est le pervers lui-même qui est objet, qui se place en position d’objet pour assurer la jouissance d’un Autre situé en dehors de la scène.

Eloge de l'hystérique, politiquement et poétiquement incorrecte

 


L'hystérie est "perverse", non seulement parce qu'elle s'accompagne d'une part de fantasmes non négligeable, mais surtout dans le sens où elle met en scène une forme de transgression et une remise en cause de l'ordre social. C'est bien ce qui se passe dans la tragédie de Phèdre qui incarne presque l'archétype de la Passion féminine devenue passion pour la femme. Mais cette passion fait symptôme, comme on l'observe dès le 17è siècle, tant sur la scène théâtrale que sur la scène médicale. La Phèdre de Racine érige le symptôme, autre nom de la passion, à la dimension du tragique : cela a pour effet de muer une première faute impossible à symboliser, devenue symptôme, en une seconde transgression que constitue la puissance dévastatrice d'un certain langage, celui de la tragédie. Dans le même temps, en cette deuxième moitié du 17è siècle, les femmes "malades" de leur passion ne sont plus considérées comme des sorcières ou comme des possédées, responsables dans un cas, victimes dans l'autre, mais précisément comme des "hystériques" (le terme connaît alors un regain d'intérêt) dont le symptôme passionnel relève d'une relation perturbée entre l'âme et le corps. Le médecin anglais Sydenham trace un premier tableau clinique de cette maladie spécifiquement féminine qui se déclenche le plus souvent à l'occasion d'un "chagrin" : la catégorie des troubles "psychogénétiques" est née. Tout en détaillant les aspects somatiques, il insiste sur les manifestions psychiques et morales telles que l'abattement, le désespoir, la haine ou la jalousie… Dans le cas de Phèdre, la filiation féminine du mal semble avérée ; les symptômes physiologiques ainsi que la "dépression" mélancolique sont amplement restitués. C'est le corps qui se plaint et s'afflige, s'épuisant à soutenir le désir dans sa pureté d'origine, au-delà des mesquineries de la vie ("Tout m'afflige et me nuit, et conspire à me nuire").

Destin des pulsions et perversion chez Freud

 


"Par "pulsion", nous ne pouvons, de prime abord, rien désigner d'autre que la représentation psychique d'une source endosomatique de stimulations, s'écoulant de façon continue, par opposition à la "stimulation", produite par des excitations sporadiques et externes", écrivait Freud dans les Trois essais sur la théorie sexuelle. Ayant rappelé cette indispensable définition de la pulsion freudienne, il faut encore apporter deux ou trois mentions essentielles pour effectuer une articulation théorique pulsion/perversion : 1) la pulsion est toujours "partielle", c'est-à-dire que malgré sa forme fluente et continue, elle reste surdéterminée par l'objet (partiel par définition) ; 2) si elle est décomposable (en source, but, objet, etc.), elle doit avoir initialement la nature d'un assemblage, tandis que la perversion correspondrait à une désolidarisation de ces éléments ; 3) néanmoins la perversion va dans le sens d'une "idéalisation" de la pulsion et implique une participation psychique globale.

La dérive perverse

 


La perversion passe généralement pour se soutenir d'une fixation et d'une régression d'ordre pulsionnel. Or cela induit un certain nombre de confusions. La différence entre fixité et mobilité apparaît d'abord pertinente pour distinguer instinct et pulsion. En effet si l'instinct animal reproduit une sorte de normalité schématique, chez l'homme la pulsion s'avère complexe et démontable en quatre éléments : poussée, source, but et objet. Donc par définition l'instinct ne saurait être perverti, tandis que des quatre éléments pulsionnels, les deux derniers au moins subissent toutes sortes de modifications. Le but - la satisfaction - peut très bien être refusé, dévié, transformé, et l'objet permettant d'atteindre ce but apparaît comme infiniment modulable : "indéterminé" selon Freud, "indifférent" d'après Lacan, c'est-à-dire non lié originairement à la pulsion. C'est plutôt lorsque la liaison de l'objet avec la pulsion est trop intime et trop déterminée qu'on peut parler de "fixation" et rabattre, par analogie, la pulsion sur l'instinct.

La perversion est-elle la fin du désir ?

 


Rappelons d'abord le double sens courant du mot "fin", comme indiqué dans le dictionnaire : 1° le terme ou la limite, c'est-à-dire la mort de quelque chose ; 2° le but ou la finalité, l'objectif. Déjà un sens fondamental paraît curieusement occulté, c'est celui porté par l'adjectif "fin" signifiant "fini", "affiné", ou "subtil"… Evidemment cela ne fait pas un concept philosophique, mais juste une qualité, une simple évaluation du réel. Fort de ce rappel sémantique, dans quel sens peut-on dire maintenant que la perversion est la fin du désir ?

1° Est-ce que le désir humain, suivant en quelque sorte sa pente naturelle depuis son origine, irait nécessairement et inéluctablement dans le sens de la perversion ? Il faudrait rappeler différentes composantes structurelles du désir mises en lumière par Freud et Lacan, telles que la disposition perverse polymorphe et l'indétermination de l'objet pulsionnel, le masochisme fondamental comme disposition originelle au jouir, et surtout le caractère structurant du fantasme (pervers par essence) pour le sujet du désir.

2° Cela signifie-t-il au contraire que la perversion serait une mort possible, mais non programmée et somme toute accidentelle du désir ? Dans ce cas il faudrait parler surtout des perversions, au pluriel, voire des pervers, plutôt que de la perversion en général. On mettrait en avant le déni de la castration maternelle et sa compensation fétichiste, le défi et la transgression de la loi du Père comme loi du désir, celle-ci évacuée au profit de la volonté de jouissance, etc.

3° Ou bien encore faut-il généraliser la perversion, son concept, mais autrement que dans la première hypothèse ? La perversion serait vraiment la forme a priori du désir, son existence fondée sur son altérité/altération même, son mystère, son scandale ! Et pourquoi cela ? Parce que la réalité à la fois désirée et cause du désir la plus fine, la plus raffinée, en tant que potentiellement jouie, serait d'emblée une réalité pervertie. On ne veut pas dire par là qu'elle aurait "toujours-déjà" subi une perversion caractérisée. Au contraire, la "fin pervertie" – et par voie de conséquence toute perversion "fine" - se situe aux antipodes du passage à l'acte pervers (comme du raffinement sordide de certains pervers !).

De la trace au fétiche : une genèse de la perversion

Dans ses premiers travaux théoriques portant sur l'appareil psychique, Freud décrit la mémoire comme une superposition de couches d'écritures perpétuellement modifiées et retranscrites, de telle sorte que nous n'avons jamais accès aux traces mnésiques "originaires", pas avant qu'elle ne fasse vraiment inscription pour un sujet. Non seulement toute subjectivation se trouve étroitement liée au mode d'inscription et de réinscription de ces traces, mais la castration elle-même en dépend ainsi que la manière dont le sujet tente de s'en préserver, soit ce qu'on appelle habituellement sa structure.

Il faut bien comprendre qu'au niveau où intervient l'inscription proprement dite, celui du refoulement primaire, l'enjeu n'est rien moins que la conception du sujet par une amputation dont l'Autre est la cause, un trouage dont la trace témoigne négativement ; à ce niveau il n'y a de trace que de ce qui est irrémédiablement perdu. Cela ne veut pas dire que toute trace fasse inscription, encore moins révélation; l'écriture du sujet se fait le plus souvent à côté, parce qu'elle est toujours d'emblée réécriture. Autrement dit, l'inscription n'est elle-même accessible qu'au moyen d'une traduction qui est interprétation. Au niveau des structures psychiques, l'écriture est diversement problématique à proportion des difficultés de traduction, et dans la mesure où le sujet, comme incapable d'oublier, se voit contraint de repasser inlassablement par le même sillon. Cependant l'oubli a toujours lieu, aussi des mécanismes se mettent en place comme le refoulement ou la forclusion, justement pour pallier l'absence de traduction.

Théorie de la castration et perversion

 Pour la psychanalyse le désir de l'homme obéit à une logique "phallique" actualisée sur fond de drame oedipien, associant fermement le désir à la Loi et à la symbolisation. L'identification phallique du sujet consiste donc en l'attribution d'un signifiant, précisément celui du manque qui conditionne tout désir. L'identification déployant le processus pervers n'échappe pas à la dimension phallique, même si, dans le contexte infantile "prégénital " où elle intervient, elle se réduit à instituer le sujet pervers en unique objet (phallique) du désir de la mère. Celle-ci incarne la jouissance en apparaissant tout d'abord comme un Autre tout-puissant, puis comme un Autre manquant : il le faut bien pour que l'enfant puisse se proposer de combler ce manque et régler son propre désir à cette enseigne. Cette identification phallique n'est rien moins qu'imaginaire et se voit contrariée par le réel de la castration sans cesse entrevu, sans cesse dénié. Cela a pour conséquence de barrer l'accès à la castration symbolique, celle qui consiste à assumer ce manque grâce à l'intervention médiatrice et symbolique du père (ou du tenant-lieu). Sur ce terrain imaginaire, le père reste un rival lui-même réduit au rang d'objet supposé du désir de la mère. Le phallus n'est pas encore cette fonction (et accessoirement cet organe) dont on dispose, dans le registre de l'avoir, mais cette chose imaginaire que l'on s'imagine être. 

Pour le sujet pervers, c'est plutôt la mère qui a le phallus, attribution qui résume l'objet réel de son désir, soit la complétude ou la jouissance maternelle. Une telle disposition psychique, si manifestement irréaliste, ne peut qu'engendrer une "angoisse de castration" (l'angoisse étant une confusion des ordres de l'être et de l'avoir) et un ensemble de dispositifs défensifs destinés à la neutraliser. C’est bien le cas du fétichiste qui, s'il parvient à faire son deuil du pénis réel, s'empresse de lui trouver des équivalents, ce qui le conduit à vivre des situations de compromis en désirant des femmes "pourvues" de ce pénis. Le désaveu de la castration maternelle empêche le sujet d'accéder à la castration symbolique, dans la mesure où le père est vu comme un concurrent imaginaire et non comme un allié symbolique pouvant instituer une Loi neutre. Un père qui sera l'objet de tous les défis, une Loi qui sera l'objet de toutes les transgressions. Ce que le pervers ne peut pas symboliser autrement que sur le mode du tout ou rien (mode de l'être), et ce que représente justement la fonction paternelle dans la mesure où un père (qu’il soit un homme, viril ou non, importe peu d’ailleurs) est toujours "pour une femme" (mêmes remarques, inversées), ce n'est pas autre chose que le réel de la différence sexuelle. La castration n'est pas autre chose que cette symbolisation qui institue le droit au désir en tant que désir du désir de l'autre (le père est cet Autre médiateur pour l'enfant), et abandon du droit narcissique à l'objet initial du désir.

dm

Fétichisme et sublimation, de concert et de structure

 

Pierre Molinier, La poupée, 1970


La théorie lacanienne du signifiant, qui conduit notamment à un dépassement de l'Œdipe, présente la chaîne inconsciente comme un système quadripartite. Lacan le rappelle dans son "Kant avec Sade" : « Une structure quadripartite est depuis l'inconscient toujours exigible dans la construction d'une ordonnance subjective », et des commentateurs comme Alain Juranville (Lacan et la philosophie, 1984) y ont particulièrement insisté. Ceci est fondamental si l'on veut saisir les différentes structures psychiques comme étant effectivement articulées entre elles, ce qui implique de faire droit à la perversion et à la sublimation comme deux entités à part entière, même si elles paraissent également problématiques aux yeux de nombreux auteurs. Dans l'optique freudienne, la perversion fut d'abord pensée comme le "négatif" de la névrose ; aujourd'hui encore, elle n'est pas toujours clairement identifiée comme structure autonome, étant d'une part au fondement de tout désir humain et d'autre part présente sous forme de "traits" à la fois dans la névrose et la psychose. Quant à la sublimation, sa théorie semble avortée au motif qu'elle ne serait qu'une forme plus "élevée" de la névrose, ou bien qu'elle resterait marginale au regard justement de la névrose considérée comme structure de référence, en quelque sorte, dans l’ordre du malaise humain. Quoi qu'il en soit l'existence finie d'un sujet repose sur une identification unique, essentiellement imaginaire, déterminée par une place et une fonction occupées sur la chaîne signifiante, laquelle représente l'ensemble des relations de désir possibles entre sujets.

Objet phobique et objet fétiche

 


Il est assez commun d'utiliser le concept de "disposition perverse polymorphe" pour désigner l'univers pulsionnel en tant que sol originaire du psychisme humain. Il est moins commun de situer la phobie, dès avant l'organisation hystérique ou obsessionnelle, au niveau de ce même dispositif pulsionnel et ainsi de la caractériser comme "disposition polymorphe". Et si, paradoxalement, le noyau phobique originel constituait la meilleure défense contre les assauts de la perversion en tant que structure logiquement constituée ? Dans ce registre polymorphe de la pulsion, le concept de "séparation" semble plus pertinent que celui de castration. En effet, il ne s'agit pas de savoir si le sujet se montre capable de surmonter un certain nombre de contradictions, d'assumer une division constituante, mais seulement s'il peut mettre à distance, se prémunir d'un univers imprévisible où tout est possible, tout peut arriver, y compris et surtout l'absurde intégral. Une peluche familière adorable - comme dans le film "Gremlins" - va se changer en monstre sans crier gare, tyranniser avec la dernière cruauté l'enfant qu'il semblait jusqu'alors protéger. Nous sommes ici dans l'imaginaire à l'état pur, où se succèdent arbitrairement le bien et le mal, l'amour et la haine, le rire et la peur, la tendresse et la terreur. L'univers polymorphe de la pulsion est celui de l'inceste prescrit, annoncé, prophétisé - nullement interdit. Mais à la différence de la perversion proprement dite ou de structure, la disposition perverse/phobique implique à terme la culpabilité et fait accéder par ce biais, par ce recul imposé, au lien symbolique. Le fait de s'abandonner au non-sens expressionniste de la pulsion est vécu comme une faute, qui engendre la séparation. Lorsque, plus tard, la phobie est constituée autour d'un ou plusieurs objets invariants, ceux-ci fonctionnent comme des signaux où se repère le sujet, qui défend sa castration (même si c'est dans la terreur), là où inversement le pervers s'en défend grâce au fétiche.