Transfini et logique sexuelle

 


Le pas-tout lacanien exige de corréler logique de l'Autre et logique sexuelle. L'Autre, dans le langage de Lacan, cela ne peut être que l'Autre sexe. Dans le Séminaire Encore, Lacan commente le fameux argument de Zénon d'Elée sur Achille et la tortue, qu'il décrit comme mode d'inaccessibilité propre à la jouissance phallique en lui associant la notion d'espace compact empruntée aux mathématiques bourbachiques. "Cette fonction limite du phallus comme faille compactifiante correspond dans la topologie des espaces compacts à la propriété de Bolzano-Weierstrass, définissant un, au moins un point fixe de cet espace dont le voisinage contient une infinité de valeurs" : ainsi l'ensemble infini des espaces (eux-mêmes bornés) restant entre Achille et Briséis.

Si le phallus est bien ce point central, comme ce qui est désiré de part et d'autre, l'Autre sexe de la jouissance féminine apparaît comme le complément logique de l'hypothèse de compacité. Ce complément doit être dit “supplémentaire” car marqué lui aussi du sceau de l'infini, ou plutôt, comme on va le voir, du transfini. "La topologie mathématique montre en effet que la structure compacte implique et se trouve impliquée par un espace qui la recouvre d'une finitude d'ouverts. De cette propriété, il ressort que l'ensemble compact des emboîtements phalliques peut être recouvert par un ouvert contenant, concentrant en son intérieur la partie infinie de l'emboîtement, et donc sa limite, à partir duquel une suite finie et dénombrable d'ouverts viendra recouvrir l'ensemble infini des fermés” (ibid.). On retrouve là le thème lacanien de l'"une par une" énumérable et fantasmée par un Don Juan au service de la théorie... Deux types d'inaccessibles apparaissent alors bien distincts : le phallus (ou l'Un) est "zénonniennement" inaccessible tandis que l'Autre l'est "cantoriennement", là où l'infini potentiel, infixable par le nombre naturel, est élevé à la puissance actuelle de son impossible : transfinitisé.

Donc tout en excluant sa limite, la jouissance féminine a bien aussi une limite, notée S(A barré) par Lacan, au reste du même ordre que l'indécidabilité imposée par Cohen à l'hypothèse du continu. A partir de là on peut soit répandre l'idée d'infini à l'ensemble du champ de la psychanalyse (au risque d’un délayage et d’un appauvrissent de ses concepts, comme d’une dérive “incontrôlable” de la cure), soit tirer du transfini les conséquences pratiques et éthiques qui orientent plutôt vers une finitude de la psychanalyse : c’est plutôt la voie actuelle des écoles lacaniennes. Pour le dire rapidement l'expérience de la finitude se fait dans la cure par l'irruption du réel, un point d'extériorité - donc de transfinitude - débordant le cadre du fantasme en cours de "traversée", et rendant possible celle-ci. L'Un totalitaire du fantasme est donc mis à mal par le 0 du réel et il en sortira de nouveaux Uns, signifiants unaires permettant de nouvelles expériences de vie. La leçon lacanienne est qu'une cure doit pouvoir être finie, du fait d'une "invention" de l'analysant qui "ajoute" un savoir au réel : c'est cela l'apport, la relance, la transfinitude de la cure. Le tout - c'est le cas de le dire - fondé sur l'inaccessible actuel de la vie, ce brin d'absolu et d'ek-sistence que Lacan a voulu également désigner du nom d'objet 'a' ou plus-de-jouir.

dm


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