A la suite de Lacan, Louis Althusser fut l’un des premiers à prendre en considération la perspective intrinsèquement théorique de la psychanalyse, en l’annexant toutefois à la problématique générale de la science. Sa première intervention d’envergure, à cet égard, fut l’article de 1964 : « Freud et Lacan » (in Ecrits sur la psychanalyse, Le livre de poche, 1996). Déjà le titre indique la hauteur de vue de l’auteur qui n’entend pas entrer dans le détail de la théorie analytique, mais traiter au contraire de celle-ci comme théorie globale (pour cela rassemblée simplement sous ces deux noms propres). Pour Althusser il s’agit de fixer si la psychanalyse est bien une théorie « autonome », attendu que seules peuvent y prétendre les théories scientifiques, ce qui revient à se demander si la psychanalyse est vraiment une science. Car elle pourrait aussi bien se réduire à une émanation empirico-philosophique – disons déjà « idéologique » – de pratiques sociales opportunistes et non rigoureusement fondées. Citons alors ce passage : « Déclaration rigoureuse. Si la psychanalyse est bien une science, car elle est la science d’un objet propre, elle est aussi une science selon la structure de toute science : possédant une théorie et une technique (méthode), qui permettent la connaissance et la transformation de son objet dans une pratique spécifique. (…) La théorie psychanalytique peut nous donner ainsi ce qui fait de toute science, non une pure spéculation, mais une science : la définition de l’essence formelle de son objet, condition de possibilité de toute application pratique, technique, sur ses objets concrets eux-mêmes ». Il revient à Lacan, selon Althusser, d’avoir réaffirmé et justifié les prétentions scientifiques de la psychanalyse à travers la propriété d’un objet spécifique, propriété toujours menacée par les déviations et réductions en tous genres qui occultent cet objet : l’inconscient. Althusser mentionne alors l’apport décisif de la linguistique dans l’optique de cette restauration et de cette préservation de l’objet irréductible de science.
Théorie générale et théorie régionale de la psychanalyse
En 1966 Althusser fait paraître « Trois notes sur la théorie des discours » dont la première surtout traite de la psychanalyse et de sa situation théorique. Le problème est le suivant : pour pouvoir faire démonstration de sa scientificité, ce qui reste l’idéal à atteindre, la psychanalyse doit se doter d’une théorie générale et ne pas se contenter de rester cette théorie régionale, comme c’est le cas même à compter de Lacan, occupée à édifier et à décrire scrupuleusement mais exclusivement son objet, en l’occurrence l’inconscient. « L’inconscient est l’objet théorique (ou objet de connaissance) de la théorie (régionale) analytique ». Cela ne signifie pas, par parenthèses, qu’il faille confondre cette théorie de l’inconscient avec son application directe, la cure psychanalytique. Toute partielle qu’elle soit, cette théorie comme toute théorie se détermine par rapport à son objet de connaissance comme l’étude « des effets possibles de cet objet dans ses formes d’existence réelles ». Il se produit une sorte d’auto-constitution en forme d’aller-retour du réel via la théorie, puisque l’on part nécessairement de l’objet « réel » au sens empirique (exemple : l’expérience première de la cure) pour constituer théoriquement l’objet de connaissance, lequel se définit en retour comme le concept de ses effets possibles dans le réel (dans ses formes d’existence réelles). Mais pour revenir à la distinction des deux sortes de théorie, le couperet d’Althusser tombe sur la psychanalyse. Il déclare : « Pourtant, on doit en même temps dire que cette théorie est une théorie régionale, qui présente cette particularité de dépendre en droit d’une théorie générale absente ». Ce qui caractérise une théorie générale est sa capacité à rendre compte d’elle-même et à s’imposer de manière autonome. C’est pourquoi elle exerce une domination « de droit » sur toute théorie partielle. Inversement celle-ci ne peut se constituer et définir son objet que différentiellement par rapport à d’autres théories elles-mêmes partielles et d’autres objets, sans pour autant parvenir à se « clore » de manière satisfaisante. Lorsque manque la théorie générale d’une théorie partielle – et en un sens, constitutivement, elle fait toujours défaut – les insuffisances de la théorie partielle apparaissent au point parfois de dégénérer en méconnaissance, en occultation de l’objet de connaissance véritable. Si les théories respectives de Freud et de Lacan ne sont pas réductrices, contrairement à d’autres, mais seulement différentielles, c’est parce qu’elles reconnaissent implicitement la nécessité d’une théorie générale que cependant elles laissent en plan. Notamment Freud et Lacan ne sont jamais tombés dans le piège qui consisterait, pour combler ce vide, à généraliser une autre théorie partielle (biologique, par exemple) de sorte qu’une théorie partielle servirait toujours de théorie générale pour une autre théorie partielle : schéma par excellence de la cécité et de l’aliénation des théories entre elles. L’exemple de Freud est bien différent : « Il a redoublé dans sa théorie générale (métapsychologie) ce qu’on peut appeler la solitude forcée de la théorie régionale, qu’une théorie générale a justement pour effet de rompre » . Quant à Lacan, son rôle historique est d’avoir apporté : « 1) la conscience de la nécessité d’élaborer une théorie générale, 2) un concept juste de la nature d’une théorie générale, 3) un début d’élaboration de cette théorie générale. Le signe le plus spectaculaire de cette triple exigence, consciente chez Lacan, est fourni par son usage de la linguistique ». Grâce à Lacan la relation différentielle de la linguistique avec la psychanalyse apparaît comme privilégiée, en position de commander aux autres relations ; si Lacan a pu, non seulement affiner ou inventer des concepts dans le champ psychanalytique, mais encore modifier certains concepts de la théorie régionale de la linguistique elle-même, ce n’est pas seulement le fruit d’une confrontation duelle ordinaire entre deux disciplines qui seraient en mesure de s’enrichir l’une l’autre, c’est aussi parce qu’une théorie tierce invisible et malheureusement indéterminée à ce stade est intervenue en guise de théorie générale. Il reste donc à préciser les tenants de cette dernière – la théorie générale de la psychanalyse – et pour cela, nous dit Althusser, il faut repartir des données en revanche suffisamment claires de la théorie régionale de l’inconscient.
Idéologie et inconscient
Voici à travers deux courts extraits (« Trois notes sur la théorie des discours », 1966) les caractéristiques principales de l’inconscient retenues par Althusser. 1) « L’inconscient ne désigne rien d’autre que l’objet théorique qui permet de penser les formations de l’inconscient, c’est-à-dire des systèmes fonctionnant selon des mécanismes produisant des effets ». 2) « En tant que ses éléments sont les signifiants, les lois de combinaison et les mécanismes de fonctionnement de l’inconscient dépendent d’une théorie générale du signifiant ». « Dépendent » : c’est-à-dire qu’au-delà de la théorie régionale des signifiants de l’inconscient, on doit considérer la théorie générale capable de penser la différence spécifique du signifiant de l’inconscient avec le signifiant de la langue, par exemple. Or une théorie du signifiant, aussi générale soit-elle, risque de rester toujours une théorie de l’objet propre de la psychanalyse sans pouvoir devenir une théorie de la psychanalyse elle-même, du moins en tant que celle-ci relève en elle-même d’un type de discours et non plus seulement du signifiant. Ainsi la question se déplace vers une théorie des discours puisqu’il s’agit de savoir maintenant ce qui règle les différences entre les quatre formes de discours retenues par Althusser : le discours inconscient, le discours idéologique, le discours esthétique et le discours scientifique. On remarquera la très grande différence entre ces termes et ceux utilisés par Lacan dans sa propre théorie des discours, notamment le fait que chez Lacan il n’y a pas de discours de l’inconscient mais un discours de l’analyste.
La première caractéristique des discours, quels qu’ils soient, est de produire un effet de sujet : « tout discours a pour corrélat nécessaire un sujet, qui est un des effets, sinon l’effet majeur, de son fonctionnement ». Le sujet est un effet du discours et non l’inverse. Ainsi le discours idéologique présentifie un sujet en personne comme un des signifiants réels de ce discours. Dans le discours scientifique, inversement, le sujet est absent en personne puisqu’aucun signifiant ne le représente. Le sujet du discours esthétique sera dit présent en revanche par personnes interposées, ce qui est le mode spécifique de cet effet-sujet dans la fiction. Enfin le sujet du discours inconscient doit son existence singulière à un signifiant dans la chaîne des signifiants qui le représente par « lieutenance », qui en tient lieu, sans « être » le sujet « en personne ». La position d’Althusser à l’égard de la psychanalyse découle de l’analyse des rapports privilégiés entre deux formes de discours, le discours idéologique et le discours inconscient.
Ceci appelle encore quelques précisions sur la fonction-sujet dans les discours considérés. D’une façon générale les effets-sujets reposent sur une fonction plus abstraite requise pour toute formation sociale qu’on peut appeler la « fonction-support » (Träger) ; il appartient à chaque discours de déterminer la fonction-sujet qui lui correspond, mais cela doit passer par l’intermédiaire du discours idéologique dont la fonction propre est de désigner et d’interpeller le sujet comme tel devant occuper la place du Träger. Si c’est bien le cas, le discours idéologique a un effet spécifique sur le discours inconscient – comme il en a sans doute sur d’autres et sur lui-même – qui revient à produire rien de moins que l’effet sujet-de-l’inconscient. La thèse centrale d’Althusser est donc : « l’interpellation en sujets idéologiques des individus humains produit en eux un effet spécifique, l’effet inconscient, qui permet aux individus humains d’assumer la fonction de sujets idéologiques ». Donc non seulement le mode d’être du sujet de l’inconscient par rapport au discours qui l’induit est le refoulement ou le rejet, mais cet effet-sujet de l’inconscient est indispensable pour que fonctionne l’effet-sujet idéologique. Voici donc le discours inconscient et le discours idéologique dans un rapport différentiel strict, rapport de dépendance tel que l’on puisse dire non sans une pointe de polémique : « l’inconscient est un mécanisme qui « fonctionne » massivement à l’idéologique (au sens où on dit qu’un moteur « fonctionne à l’essence ») ».
Voici donc les deux mondes, celui des formations inconscientes et celui des situations sociales, étroitement imbriqués au point que l’auteur va jusqu’à suspecter maintenant le discours inconscient de reproduire en lui quelque chose de la structure du discours idéologique (de même que sous-jacent au discours idéologique se tient le discours inconscient) : « ce serait, sous la forme de l’absence radicale, dont la présence en personne dans la structure du discours de l’idéologique marque le contraste différentiel, le grand Autre lacanien, qui est proprement le « sujet » du discours de l’inconscient. Le grand Autre, qui parle dans le discours de l’inconscient, serait alors non pas le sujet du discours de l’idéologique, Dieu, le Sujet, etc., mais le discours de l’idéologique lui-même instauré en sujet du discours de l’inconscient (…) ». Cette vérité est donc bien établie : il y a de l’idéologique dans l’inconscient. Dans trois notes ultérieures, Althusser aura l’occasion d’identifier le type de discours, ou plutôt la théorie capable d’énoncer cette vérité : rien d’autre que le matérialisme dialectique.
En effet – reprenons la question initiale – quelle est la théorie générale dont dépend finalement la théorie de l’inconscient en tant que théorie régionale de la psychanalyse ? Puisque les formations de l’inconscient sont de l’ordre du signifiant, et puisque l’inconscient constitue l’un des quatre discours répertoriés, la théorie générale que l’on recherche ne saurait être dans un premier temps que la théorie du signifiant. Non pas la théorie de la langue (linguistique) ou bien de telle ou telle sorte de signifiant, ni même la théorie d’un discours particulier, mais bien la théorie générale du signifiant en général. Mais Althusser remarque ensuite que la théorie du signifiant ne permet pas à elle seule de penser les rapports qu’entretiennent les différents types de discours entre eux, ni – surtout – une compréhension des rapports entre sujet idéologique et sujet de l’inconscient. La théorie qui peut couvrir cette problématique, et prendre également pour objet le rapport différentiel entre théorie de l’inconscient et théorie du signifiant, est donc la théorie générale du matérialisme historique. Celle-ci, combinée plus ou moins avec la théorie du signifiant mais intervenant sur elle, constituerait donc pour finir la théorie générale dont dépend la théorie régionale de l’objet psychanalytique. A cette condition et à elle seule, c’est-à-dire on l’a bien compris sous couvert du matérialisme historique, la psychanalyse participerait légitimement et de manière cohérente du champ de la scientificité auquel se réfère sans plus de précision (du moins ici) Althusser, et donc d’une certaine manière aussi à la critique de l’idéologie.
Marxisme et Psychanalyse, pour ne pas en finir
Après avoir tenté de démontrer au cours des années 60 la consistance théorique forte de la psychanalyse, voire une forme de scientificité de celle-ci, Althusser publie en 1976 une communication intitulée « La découverte du docteur Freud », où il affirme tout simplement que ce dernier, malgré son esprit indéniablement scientifique, n’est pas parvenu à élaborer une théorie scientifique de l’inconscient. La métapsychologie freudienne ne serait finalement qu’une théorie psychologique pseudo-scientifique. Même constat au sujet de Lacan qui, malgré ses prétentions et ses références aux sciences linguistiques et anthropologiques, ne parvint à donner au monde qu’une très séduisante philosophie de… la psychanalyse. « Lacan jouait ainsi sur deux tableaux. Aux philosophes, il apportait la caution du Maître qui est « supposé savoir » ce que Freud a pensé. Aux psychanalystes, il apportait la caution du maître qui est « supposé savoir » ce que penser (philosophiquement) veut dire. Il a dupé tout le monde, et très vraisemblablement, malgré son extrême rouerie, il s’est dupé lui-même ». Revenant à Freud et aux fondements de sa découverte, Althusser est amené à préciser le critère de non-scientificité imputé à la théorie de l’inconscient. Pour le résumer d’un mot, ce critère est l’emploi de concepts métaphoriques là où l’on est en droit d’attendre l’élaboration de concepts scientifiques, c’est-à-dire, donc, négativement, non-métaphoriques. Cela peut s’observer simplement à partir de deux concepts métapsychologiques : par exemple la pulsion et le fantasme. Le concept de pulsion comme concept-limite entre le somatique et le psychique, comme le disait Freud, ne peut s’exprimer que d’une métaphore et d’une approximation par rapport à l’instinct alors même que l’objet réel (la pulsion) est désigné avec une grande netteté. Même écart entre d’une part ce que désigne le concept de fantasme, chose très précise chez Freud, et d’autre part au point le plus élaboré de la théorie freudienne son fonctionnement comme métaphore de l’inconscient. « Le concept de fantasme n’est rien d’autre, chez Freud, que le concept d’inconscient dans toute son extension et toute sa compréhension ». Mais si le fantasme fonctionne comme concept métaphorique de l’inconscient, il n’en est pas le concept scientifique : preuve que le dit concept manque essentiellement.
Puis Althusser écrivit et fit paraître (dans un contexte de polémiques sur lequel nous passons) un texte intitulé « Sur Marx et Freud », rectifiant le précédent et marquant probablement un terme (une conclusion) à sa réflexion sur la psychanalyse. Jamais il n’avait aussi nettement replacé le freudisme (Freud et Lacan) dans l’optique philosophique et scientifique du marxisme, et surtout dans la perspective politique qui semble être restée la sienne. Maintenant Marx et Freud sont présentés à titre pratiquement égal comme des machines de guerre luttant contre l’idéologie, en particulier incompatibles avec la catégorie de sujet qui semblait si centrale, pendant un temps, dans la théorie des discours. Alors, première thèse : « On peut soutenir en première instance que, dans un monde également dominé par l’idéalisme et le mécanisme, Freud nous offre, tout comme Marx, l’exemple d’une pensée matérialiste et dialectique ». Le point essentiel, commun à Marx et à Freud, est le caractère intrinsèquement conflictuel de leurs théories. Comme on dit, elles ne « laissent pas indifférents » car elles touchent au vrai le plus vrai, le plus cru et le plus dangereux. Leur caractère incontournable se vérifie du fait même qu’on cherche à les contourner, à se les approprier pour les critiquer-réviser, et finalement pour leur résister. Mais il est très remarquable que les critiques de la théorie freudienne, en particulier, surgissant la plupart du temps en son dehors finissent toujours par s’installer en son dedans, comme s’il y avait quelque chose qu’on ne pouvait pas ne pas intégrer. Le dernier stade de cette dialectique est donc la scission interne. « Science conflictuelle, la théorie freudienne est une science scissionnelle, son histoire est marquée par des scissions sans cesse renouvelées. Or l’idée qu’une science puisse être par nature conflictuelle et scissionnelle, et soumise à cette dialectique résistance-attaques-révision-scissions, est un véritable scandale pour le rationalisme, se déclarât-il matérialiste ». D’habitude en effet la vérité a un rôle pacifiant et stabilisateur : avec Marx et Freud, non. La « paix » et la « stabilité » sont des arguments hypocrites appartenant à l’idéologie bourgeoise. Le marxisme et le freudisme s’en prennent nécessairement à l’idéologie dans son ensemble. C’est flagrant, historiquement, avec le marxisme, mais il faut admettre même « que la conflictualité de la théorie marxiste est constitutive de sa scientificité, de son objectivité ». Entre la science (le marxisme) et l’objet (l’idéologie), il y a conflit, et le chercheur doit prendre position dans ce conflit. Les positions du marxiste sont d’abord théoriques, mais elles ne sont assumables dans le champ social et politique que par une action pratique menée de l’intérieur des luttes, en l’occurrence celle du mouvement ouvrier… Le philosophe sera peut-être obligé de forger le concept hybride de « pratique théorique » pour justifier l’existence de la théorie comme telle. Comment le freudisme maintenant s’inscrit-il dans cette lutte fondamentalement politique contre l’idéologie bourgeoise, et inversement comment expliquer la même hostilité de cette idéologie à l’endroit du marxisme comme à l’endroit du freudisme ? Tout simplement par l’intermédiaire du sujet idéologique, l’unité du sujet conscient, en tant qu’il est le véritable dénominateur commun de l’Economie Politique pré-marxiste et de la psychologie rationnelle, deux émanations majeures de l’idéologie bourgeoise. Comme l’écrit Althusser, « la conscience est obligatoire pour que l’individu qui en est doté réalise en lui l’unité requise par l’idéologie bourgeoise, afin que les sujets se conforment à sa propre exigence idéologique et politique d’unité, bref pour que le déchirement conflictuel de la lutte de classe soit vécu par ses agents comme une forme supérieure et « spirituelle » d’unité ». Cependant il ne faut pas confondre l’objet de Freud et l’objet de Marx ; en matière de sujet, ce dernier n’a jamais analysé que les formes historiques de l’individualité, en considérant l’individu comme un simple support (Träger) de fonctions elles-mêmes socio-politiquement déterminées, mais il n’a pas ébauché la moindre théorie du psychisme pouvant déboucher sur quelque chose comme l’inconscient, objet de la science freudienne. L’important ici est qu’on puisse affirmer avec une égale certitude, concernant Marx et Freud, l’importance tout à fait cruciale de leur engagement personnel dans une pratique qui semble bien ici la condition de possibilité de toute science et de toute théorie. Au départ et dans le courant de l’aventure psychanalytique, il y a l’auto-analyse de Freud et la pratique permanente de la cure, soit une façon d’habiter son objet et de se laisser enseigner par lui. Au départ et dans la tradition de la pensée marxiste, on trouve aussi le positionnement politique comme devant causer et accompagner le travail théorique.
Répondons maintenant à la question : conférant ainsi à la pratique – de manière plus ou moins avouée – l’importance d’une instance transcendantale pour toute théorie possible, Althusser a-t-il failli à son intention primordiale qui était de conquérir l’autonomie de la théorie sur la pratique considérée dans ses aspects approximatifs et empiriques, et pour tout dire idéologiques ? Dans les bornes où il entend finalement se cantonner, celles d’une certaine philosophie pratique, sans doute pas ; en revanche si l’on veut voir en Althusser un réformateur de La Philosophie, il faut sans doute en rabattre. Nous serions parvenus à la position suivante : une théorie générale autonome (ici de la psychanalyse) n’est possible que sous couvert d’une science qui elle-même n’acquiert ce statut que dans le cadre lui-même généralisé de la pratique. Ne croyons pas que cette formulation trahisse une contradiction ou quelque chose d’extraordinaire : toute philosophie digne de ce nom peut s’y reconnaître, parce qu’elle se considère de toute façon comme une théorie au service d’une pratique (politique ou éthique au sens large, cf. Platon), voire au service du réel qu’elle se propose de co-constituer. Philosophe, Louis Althusser ne nous paraît pas déroger à la règle de l’auto-suffisance – dont l’auto-critique ou l’auto-rectification n’est qu’un aspect simplement retourné (ce n’est pas ainsi que les « scientifiques » fonctionnent). Lors de notre lecture du premier texte de 1964, "Freud et Lacan", nous avions relevé l’extrême proximité des problématiques de la science et de la théorie, et par accident de la psychanalyse ; dans le tout dernier, « Sur Marx et Freud », même si la science demeure une référence explicite, c’est bien la dimension philosophique de la théorie qui fait son retour et apparaît entre les lignes. Althusser ne pense plus que la théorie puisse se poser en science de la philosophie, car dès qu’on traite de la philosophie on est obligé de traiter avec elle, et surtout en elle ; seulement si la théorie est juste une philosophie elle peut être une théorie juste, tournée (torsion) dans le sens du matérialisme et de la lutte des classes. Au fond, il s’agit de pratiquer scientifiquement la philosophie ou de pratiquer la science au sein de la philosophie.
dm

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