Lacan (pas vraiment) avec les philosophes

 


Nombreuses sont les lectures ou les interprétations "philosophiques" de la pensée lacanienne. Cependant celles-ci ne peuvent s’effectuer qu’à partir des propres lectures philosophiques de Lacan, son dialogue acharné avec de très nombreux philosophes. En réalité les liens de Lacan avec ces derniers apparaissent doubles et peut-être triples : il faut y inclure ses rapports avec les auteurs classiques, l’intérêt (plus ou moins critique) que lui portent les auteurs contemporains, enfin la relation de ces derniers avec les premiers. C’est pourquoi nous dirons que les lectures philosophiques de Lacan et les études philosophiques sur Lacan (autant que le “lacanisme” affiché de certains philosophes) forment un système s’auto-interprétant.

Donc si Lacan n’est pas “philosophe”, il fréquente assidûment la philosophie c’est-à-dire tous les grands philosophes, comme s’il s’agissait pour lui de (se) détourner (de) la philosophie en la contournant le plus largement, le plus complètement possible. Il ne pouvait plus se contenter de l’éviter, à l’instar de Freud, au nom d’un simple idéal scientiste (même si Freud s'est inspiré de fait de nombreux philosophes). Non seulement Lacan a “emprunté” les voies de la philosophie mais il a utilisé les doctrines philosophiques, le plus souvent en les détournant sans vergogne. D’Aristote à Heidegger, en passant par Descartes, l’enjeu de ces lectures reste à notre avis le statut et la structure du Sujet (quand les concepts lacaniens de Réel et d'Objet 'a', les vraies inventions de Lacan, n'ont sans doute pas d'équivalents philosophiques). Les “classiques” sont ainsi questionnés par lui et sommés d’apporter leur contribution “posthume” au fondement d’un Sujet qui a priori n’est pas le leur : le “Sujet de l’inconscient” !

Il est intéressant d’examiner comment ces lectures philosophiques de Lacan ont suscité nombre d'interprétations de la part des philosophes contemporains de Lacan. Or il n’est pas sûr que ces philosophes aient bien perçu ce qui motivait l’insistance de Lacan dans la détermination du Sujet - un Sujet qui n'est pas seulement le produit du signifiant mais aussi le corrélat d’une perte réelle. Un Réel dont justement le philosophe n'a pas la moindre idée. Car ce Sujet lacanien est avant tout un concept pour la clinique, et bien sûr il n’y a pas de clinique philosophique. Lacan serait donc plutôt “mal lu” par les philosophes... Non que ces lectures ne soient excellentes et remarquables philosophiquement, tout au contraire ; mais d’une part la véritable dimension du Sujet, soit le ternaire R.S.I., leur échappe régulièrement, d’autre part ce qui concerne la jouissance est tout simplement ignoré (citons, à titre d'exemple, l'excellent ouvrage de J.-C. Milner consacré à Lacan, L'œuvre claire, lequel réalise l'exploit de ne pas citer une seule fois le concept de "Jouissance", totalement forclos du texte !). Car si les meilleurs de ces commentaires voient justement dans le Sujet le roc (d’autant plus inébranlable qu’il est faillé) de la pensée lacanienne, ils sont loin d’appréhender cette théorie du Sujet comme telle ; ce qui veut dire d’une part qu’ils rabattent ladite théorie sur une des quelconques philosophies du sujet (cartésienne, hégélienne, etc.) et d’autre part qu’ils croient détenir la vérité sur Lacan à partir de l’influence selon eux décisive de tel ou tel grand philosophe. On pourrait dire de tous ces commentaires philosophiques de Lacan qu’ils sont “collants” ; ils nouent des liens (le fameux “Lacan avec les philosophes”) là où Lacan cherchait plutôt des ruptures. Or dans un premier temps, il est bien plus utile d’historiciser ces fréquentations pour définir leur influence réelle sur l’ensemble et surtout tenter de découvrir la logique — s’il y en a une — de ce parcours.

On commencerait par évoquer les lectures hégéliennes de Lacan, sous les auspices de Kojève que Lacan reconnaissait comme son “maître” ; d’où la tentation en retour, chez certains lecteurs de Lacan, de voir en celui-ci un “maître absolu” de style essentiellement hégélien. Puis vient la figure non moins mythique d’un Lacan “ami” de Heidegger, adepte de la “différence ontologique” et de la “parole vraie” ; un Lacan heideggérien en somme que les “déconstructeurs” néo-heideggériens récupèrent à leur tour dans les filets de la différance — sans qu’ils ne cessent de l’“aimer” beaucoup (Derrida, pour ne pas le nommer) ni de le “relire”. Pour d’autres, le “vrai Lacan” est cartésien, il est celui qui a repris le cogito et identifié le Sujet de l’inconscient au Sujet de la science moderne, forclos comme tel ; mais comment ne pas lui imputer dès lors les impasses métaphysiques d’un Descartes et les limites inhérentes à la science mathématisable (limites entrevues à la fin de son enseignement avec la doctrine de la Lettre et la topologie des nœuds). Enfin serait-il possible de ne pas considérer Platon pour saisir les présupposés ontologiques et les enjeux éthiques essentiels, savoir ce qu’il en est enfin de la philosophie et surtout de l’"anti-philosophie" (Badiou, pour ne pas le nommer) de Lacan ? Enfin selon nous, les meilleurs commentaires philosophiques traitent de la théorie des Discours - une invention puissante et originale de Lacan - et de la différence entre discours philosophique et discours psychanalytique.

Un fil conducteur s’impose si l’on admet que la méthode de Lacan est bien celle du détournement. Celle-ci inclut dans son principe la pratique généralisée du "retour" ; un retour élargi au maximum comme si le contournement le plus large de la philosophie et de son histoire était le plus sûr moyen de s’en dé­tourner. On n’a pas assez relevé chez Lacan cette façon de convoquer globalement la geste philosophique, qui le conduit sans cesse à revenir aux origines mêmes de la philosophie, Platon et Aristote notamment. Lacan étudie et apostrophe les “grands”, c’est-à-dire s’explique avec La philosophie, dont il suppose la clôture. Dans ces conditions, certes, on peut parler de l’“anti-philosophie” de Lacan… dans un contexte polémique, il faut le signaler, qui est celui de 1972-74 où il s’agit de riposter à l’“anti-psychanalyse” de Deleuze et Guattari. Soulignons en tout cas combien la théorie lacanienne n’est pas simplement “une” philosophie mais bien une "division d’avec" la philosophie. A chaque fois une telle division se produit, car si Lacan prend appui sur des “points indivis”, comme l’écrit François Regnault (Conférences d’esthétique lacanienne, Paris, Agalma, 1997), entre lui-même et les auteurs qu’il fréquente, c’est pour “diviser ces points indivis de sorte qu’on aperçoive leur versant philosophique, renvoyant à un système ou une vision du monde, et leur versant analytique, relatif à une opération des chaînes signifiantes, aux formations de l’inconscient ou aux propriétés du sujet”. Munis de cette "clef" de lecture, on pourrait refaire le grand tour de Lacan, dont on a dit que c’était un retour, et en marquer chronologiquement les grandes étapes dans la mesure où elles balisent une réflexion sur le Sujet et correspondent à une “division” spécifique, déterminante pour l'ensemble de la théorie.

dm


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