D’un prétendu hégélianisme de Lacan



Il est notoire que Lacan fut un grand lecteur de Hegel, et ceci dès les années 1930. Aussi ne faut-il pas s’étonner si les premières critiques à l’endroit de Lacan furent pour dénoncer son “hégélianisme”, bien que ces critiques ne parurent qu’après la publication des Ecrits, soit en 1966. Or il est clair que non seulement Lacan n’emprunte que certaines thèses, ou plutôt certains thèmes à Hegel, mais il ne le fait encore qu’à travers l’enseignement hybride de Kojève, et par la médiation d’une très profonde (et non dite) complicité avec Georges Bataille. La découverte initiale de Lacan – redevable à Hegel, Kojève et Bataille – n’est autre que le "sujet du désir" dans sa pleine historicité. Reconnaître la complexité, autrement dit la triplicité de cette dette devrait nous dissuader d’affirmer trop hâtivement l’“hégélianisme” de Lacan.

Or, selon le philosophe M. Borch-Jacobsen (“Les alibis du sujet” in Lacan avec les philosophes, Albin Michel, 1991), il y aurait un Lacan essentiellement hégélien. Ce que Lacan est censé avoir repris, admis, et transmis n’est rien de moins que le principe de conscience, de conscience représentative, autrement dit la conscience philosophique elle-même ! Quant à l’auteur de ce jugement, il part d’une thèse qui prétend relativiser la découverte freudienne de l’inconscient, ou plutôt critiquer l’exploitation malheureusement cartésienne de cette découverte : selon Borch-Jacobsen, la scène psychique vraiment inconsciente est affective et elle est révélée par l’hypnose où il faut voir la clef des inhibitions théoriques de Freud et donc de Lacan. La conscience représentative, dont Hegel a écrit le roman, reste le seul vrai dénominateur commun entre l’inconscient freudien, le sujet lacanien et la philosophie tout entière : “En réalité, l’inconscient lacanien n’est jamais que l’inconscient de la conscience représentative elle-même”, soit donc, “l’inconscient de la philosophie”. Au fond, l’auteur adopte la thèse maintes fois émise selon laquelle l’inconscient, ou ce que l’on nomme tel, n’est jamais que le négatif de la conscience ; il réalise ainsi du même coup la critique de l’inconscient et la critique du sujet, ce dernier étant assimilé à la conscience au sens large, soit la structure de la représentation.

Borch-Jacobsen tente de le montrer à travers trois aspects de la théorie lacanienne qui illustrent tous l’emprise hégélienne. A savoir que, d’une façon générale, le sujet ne se (re)trouve que sous différents alibis. Il est toujours ailleurs mais il est bien là, cherchant à se reconnaître. Par exemple dans un texte comme “Au-delà du principe de réalité”, daté de 1936 et appartenant donc à la première conception de Lacan, celui-ci développe une dialectique où, pour se dire, le sujet doit se réfléchir imaginairement dans l’autre, se séparant de soi pour mieux se (re) présenter “devant”. Nous trouvons les composantes idéales d’un procès hégélien de reconnaissance : l’autre, la conscience (le soi), la représentation. Donc le sujet doit s’absenter de lui-même, se représenter en une image de lui-même et la projeter sur ce pur “miroir” que constitue l’analyste. Dans la cure, il apprend à identifier cette image, à l’apprivoiser, à la considérer comme sienne. Mais la thèse de Borch-Jacobsen, c’est que ce procès dialectique nous fait passer subrepticement d’une identification irréfléchie mais bien réelle, une Darstellung mimétique, à une identification réfléchie, une Vorstellung spéculaire. Avant toute représentation de soi, avant toute projection de l’image, l’on joue (mimésis) son propre rôle, l’on est sa propre image. D’où, selon l’auteur, deux conceptions de l’imaginaire qui s’affrontent : l’une fondée sur la suggestion (affective) ou l’hypnose, l’autre sur la représentation (logique) et la dialectique. Philosophie et psychanalyse ont massivement opté pour la seconde, alors qu’il conviendrait de réhabiliter la première. L’introduction du symbolique, dans les années 50, ne modifie pas grandement le recours à la dialectique hégélienne, selon Borch-Jacobsen : “la vérité du sujet n’est plus son identification dans (et encore moins à) l’autre imaginaire dans lequel il se représente, elle est maintenant sa non-identification dans un “grand Autre” symbolique qui ne le représente qu’en l’absentant”.

Je ne m’étendrai pas ici sur la critique du Sujet au nom du mimétique, de l’affectif, de l’hypnotique, etc., cela nous entraînerait trop loin et l’on y rencontrerait trop souvent le pire. Mais surtout la thèse philosophique de Borch-Jacobsen ne tient pas la route car, ainsi que Pierre Macherey le lui a fait remarquer publiquement lors du colloque “Lacan avec les philosophes”, elle repose sur un contre-sens global à propos de la Phénoménologie de Hegel. En effet, prétendre épingler un Lacan “hégélien” adepte malgré lui d’une “philosophie de la conscience” suppose une interprétation elle-même très curieuse de Hegel, en vérité une lecture très académique — on pourrait dire par avance anti-psychanalytique — de Hegel, ramenant la Phénoménologie de l’esprit au roman de la conscience “représentative” et occultant ce qui, à l’évidence, se profile en négatif sous le nom d’Esprit en tant que vainqueur de la conscience individuelle — rien moins que l’Inconscient.

dm


 

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