Le père Bataille

 


La présence hégélienne chez Lacan ne constitue pas une donne unique. On connait la fascination qu’exerça Alexandre Kojève sur le jeune Lacan, mais on parle moins de l’influence pourtant bien réelle, plus occulte il est vrai, de Georges Bataille sur le même Lacan. On a de bonnes raisons de penser que cette liaison fut décisive, d’autant plus que Lacan, comme s’il craignait qu’on pût en faire la découverte, n’évoque (presque) jamais le nom de Bataille. Il est clair que, de la première “période hégélienne” de Lacan, la pensée de Bataille est celle qui le rapproche le plus de la découverte freudienne en lui donnant l’occasion de la radicaliser. Cependant, et puisque aussi bien les sources font défaut, nous n’allons pas entrer dans le détail de ce que Lacan aurait pu retenir des théories de Bataille. Nous en resterons à la dimension symptômale de cette relation en tant qu’elle nous éclaire justement, non sur les origines, mais sur une certaine historicité de la pensée Lacan. Suivent quelques considérations, donc, sur la nature de l’intervention lacanienne en son temps, telle qu’elle est ressentie et répercutée aujourd’hui par certains philosophes pour qui les noms de Freud, Bataille, Lacan (ajoutons-y Foucault) ne sont pas séparables. 

Enumérons quelques aspects de ces “considérations actuelles”.  — 1° Lacan tout entier, son impact sur le monde intellectuel, son discours, son “ontologie” si l’on veut, s’inscrit dans le champ du symptôme qui est proprement le champ freudien. Lui-même, Lacan, fait symptôme par son style si particulier ; mais le qualificatif qui convient le mieux à Lacan est celui d’“excentrique”. Il y a donc un “phénomène” ou mieux un “moment” lacanien, symptômal à plus d’un titre, parfaitement situable. — 2° L’ontologie du symptôme est celle du “mal-être” généralisé, que Freud appelle névrose, par delà même toute structure clinique spécifiée. A l’ontologie du “mal-être” (mal aise) correspond alors une éthique, une éthique du sujet. — 3° La théorie du sujet, ou théorie du symptôme, fait elle-même symptôme en ce sens qu’elle se surajoute aux autres savoirs sans jamais s’y laisser compter : ainsi dans ses rapports avec la philosophie et les sciences humaines. — 4° L’enjeu de cette éthique n’est rien moins que d’affronter la raison religieuse : cela justifie bien, stratégiquement, d’arguer philosophie en face des sciences positives et de se targuer de science devant les philosophies (surtout personnaliste, existentialiste, etc.). — 5° A la théorie du sujet parlant (le “parlêtre”), Lacan adjoint une doctrine de la Loi qui transmue la question éthique traditionnelle (“que dois-je faire?”) en interrogation à l’“Autre”, à l’inconscient (“que me veux-tu ?”). Question sans réponse puisqu’il n’y a pas de Sujet de la Loi, donc personne pour répondre du manque initial, de la castration ; mais c’est bien pourquoi, en revanche, il y a un Sujet du désir. Rappelons, avant d’évoquer Bataille à nouveau, que Lacan le découvre tout d’abord chez Hegel.

Grâce à Hegel, Lacan trouve le moyen de formuler définitivement ses thèses sur l’imaginaire qui correspondent à la première étape de sa pensée, et cela en transformant les données bio-psychogénétiques de la relation spéculaire en Structure de méconnaissance applicable à l’homme en général. D’une part il s’agit d’une thèse philosophique d’ensemble qui repose sur la dialectique objective de Hegel et qui est destinée à s’opposer à toute philosophie subjectiviste ou existentialiste. Désormais, dans cette version qui doit tant à Kojève, le désir mène la danse à lui seul, et la conscience se réduit à n’en être qu’une figure — pas même une étape — très vite associée au moi narcissique. D’autre part l’élément structural fonctionne comme le grain de sable enraillant ou plutôt bloquant la dialectique hégélienne, mais permettant de définir structuralement l’imaginaire comme agressivité primordiale, rivalité et lutte à mort (selon la dialectique du maître et de l’esclave, extraite en tant que telle de la geste dont elle fait partie), bref comme narcissisme fondamental. Parallèlement, la folie devient pensable à l’intérieur de cette structure, qu’à la limite elle révèle. Certes ce n’est pas encore le Lacan du symbolique et du signifiant, mais le théoricien d’un imaginaire qu’on aurait tort de négliger car déjà il rend compte du sujet de la psychose comme “sujet perdu”, et donc du sujet tout court.

Au-delà de Kojève cette fois, de toute dialectique de l’aliénation ou de la mauvaise foi, nous retrouvons Lacan et Bataille au coude à coude, l’un armé du concept de pulsion de mort, l’autre de celui de “dépense” ; l’un pratique la psychiatrie à l’écoute de la paranoïa, l’autre une forme d’écriture explorant ses propres limites et sa folie virtuelle à travers le thème de l’érotisme. Seulement après 1953, Lacan prend une longueur d’avance et le “père” Bataille, l’initiateur, tombe sous les coups invisibles du fils. Autant le fils se fera entendre, bruyamment, comme on le sait, autant la voix du père sera recouverte d’un silence gêné, fera l’objet d’une dénégation massive, de la part de Lacan et de ses fils (ce qui fait beaucoup de monde). L’idée révolutionnaire dégagée par Lacan à partir du texte freudien, celui de l’inconscient de la première topique, à savoir que le fou sait sans savoir et que le sujet signifie malgré lui, renvoie l’expérience de Bataille à une sorte de plongée subjective et suicidaire à même la béance d’un universel sans doute encore trop hégélien. A l’écriture, Lacan substitue dans un premier temps l’écoute ; à la littérature, sa parole d’analysant dont on a vu, à travers les séminaires, qu’elle savait se faire publique.

Seulement, à ignorer la filiation jusqu’à l’écrivain Bataille, l’on ignore aussi toute la distance qui sépare Lacan des philosophes Hegel et Kojève, et son adhésion toujours plus fidèle à ce que nous avons appelé déjà le “champ freudien”, le champ du symptôme. L’inconscient existe, il parle, mais c’est à diviser le sujet d’avec lui-même qui ne peut que dire la vérité, mais sans savoir qu’il la dit. Il n’y a donc pas plus de relève de l’inconscient qu’il n’y avait tout à l’heure de relève de l’imaginaire. La théorie lacanienne du sujet n’obéit pas à une quelconque dialectique et ne vise aucun universel ; elle est une doctrine de la subjectivation dans l’ordre et l’élément symboliques et ne repose que sur un principe, celui du réel de la sexuation. Par ailleurs elle s’appuie sur un processus structurant, qui n’est rien d’autre que l’imaginaire. Il n’y a pas plus de Sujet universel qu’il n’y a d’inconscient collectif. Il n’y a de sujet que singulier, ceci essentiellement parce que le sujet est corps, corps signifiant et corps jouissant. En conséquence un concept de “subjectivation” élargi, allant de la Sublimation à la Jouissance, occupe le terrain actuel d’une éthique de l’événement (non humaniste, mais bien philosophique) qui pourrait regrouper pêle-mêle, des figures aussi différentes que Lacan, Foucault, Deleuze, Badiou, voire rebondir sur les tendances hédonistes et esthétiques d’une moderne ou post-moderne “sculpture de soi”. 

dm


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