De la jouissance de l'Autre à l'autre jouissance

Selon la théorie de Lacan, qui a remis à l'honneur ce concept, il y aura toujours au moins deux jouissances. Est-ce un hasard si, à ce propos, deux écrits majeurs se répondent et en quelque sorte font système dans l’oeuvre de Lacan : “Subversion du sujet et dialectique du désir dans l’inconscient freudien” en 1960, et le Séminaire Encore en 1972 ? Avant d'être divisée — par exemple entre jouissance phallique et jouissance de l'Autre — la jouissance se définit d'abord négativement : ce n’est pas, ou pas seulement du plaisir, de la satisfaction, du besoin ou du désir, etc., mais toujours autre chose. Comme le confirme la notion juridique d’usufruit, synonyme de jouissance, l’on peut se servir “au passage” et jouir de tout ce que l’on désire à condition de ne pas dépasser les bornes, ne pas entamer un fonds qui doit demeurer inaliénable. Ainsi la jouissance se caractérise comme exactement opposée à l’utile et à l’investissement ; elle ne sert à rien, c’est d’ailleurs ce qui la rapproche de l’être en tant qu’être. L'Etre, c'est-à-dire l'Autre ?

La jouissance s’insère dans une dialectique du global et du local où le premier est dé­crit soit comme précédant le second, soit comme le supplémentant. Commençons par la première hypothèse (la jouissance globale est première) qui correspond à l’élaboration de Lacan dans “Subversion du sujet...”. Dans ce texte, Lacan commence par réviser une position freudienne concernant le rapport entre la castration et la jouissance, la première empêchant cen­sément la seconde conformément au mythe freudien de Totem et tabou  (puisque seul le père non châtré est censé jouir de toutes les femmes). Lacan inverse ce rapport qui tend à attribuer la jouissance au phallus et l’interdit à la castration ; selon lui la castration ne nous empêche nullement de jouir (sexuellement), tout au contraire, tandis que le phallus constitue bel et bien, malgré les apparences, une limitation ou une découpe de la jouissance sexuelle opérée sur un champ plus vaste englobant l’être même ou a minima le corps vivant comme tel (plutôt que mort). D’autre part, si la jouissance phallique, celle du père de la horde, n’est plus unique ni même première, il faut admettre qu’elle ne recouvre pas intégralement le champ du sexuel et qu’elle ne rend pas compte, du moins pas adéquatement, de la sexualité féminine. C’est seulement en tant que symbole que le phallus peut être identifié au sexuel, au “sexe”, de même que c’est seulement comme père mort, c’est-à-dire sous forme de mythe que le père primitif remplit pleinement la fonction phallique. Dès lors quelle est cette jouissance mystérieuse, plus originelle et sans doute plus mythique encore, que la jouissance phallique a pour mission évidente d’interdire ? Lacan répond en évoquant l’être lui-même, la justification de tout ce qui existe : “Que suis-je ? Je suis à la place d’où se vocifère que “l’univers est un défaut dans la pureté du Non-Etre”. Et ceci non sans raison car à se garder cette place fait languir l’être lui-même. Elle s’appelle la Jouissance, et c’est elle dont le défaut rendrait vain l’univers" (Lacan, Ecrits, p. 819). 

La dualité est maintenant posée, clairement établie entre deux jouissances : la jouissance de l’être et la jouissance phallique (ou jouissance sexuelle). Or étant donné la fonction éminemment symbolique du phallus, il faut en déduire que la jouissance de l’être en tant que fondamentale, en tant que première, se situe hors-langage, reste indicible ou inter-dite — justement par la loi phallique assimilée à la loi du désir. C’est ce qu’expriment ces deux phrases extraites du même texte : “Ce à quoi il faut se tenir, c’est que la jouissance est interdite à qui parle comme tel, ou en­core qu’elle ne puisse être dite qu’entre les lignes pour quiconque est sujet de la Loi, puisque la Loi se fonde de cette interdiction même" (p. 821). “La castration veut dire qu’il faut que la jouissance soit refusée, pour qu’elle puisse être atteinte sur l’échelle renversée de la Loi du désir" (p. 828). Dans le “graphe du désir” que Lacan construit (p. 817 des Ecrits) pour formaliser ces rapports, on s’aperçoit déjà que la doctrine des jouissances appelle comme son complément la thèse du non-rapport sexuel. Le premier étage du graphe, rappelons-le, montre comment la signification se constitue dans le discours par la ponctuation même de l’acte de parole sur la chaîne signifiante, et cela à partir de la caution du grand Autre du langage (sous le nom ici de “trésor des signifiants”). L’étage supérieur du graphe, quant à lui, manifeste au contraire l’absence d’un signifiant s’appliquant au divers des pulsions et capable de former un concept ou une signification unique de la sexualité. Par rapport au jeu des pulsions, aucun “instinct sexuel”, aucun rapport préétabli d’un sexe à l’Autre n’est identifiable (plus tard Lacan dira : inscriptible) puisqu’il n’y a aucun mot pour désigner l’Autre sexe. Car il n’y en a qu’un, et il désigne le Même : c’est celui de phallus. Et c’est lui qui nous oblige finalement à relier le concept (manquant) de la jouissance à la seule signification disponible, ce qui nous renvoie également à l’existence du sujet comme signifié par l’intermédiaire du fantasme qui seul, au fond, confère quelque réalité à la jouissance. Mais réalité ne veut pas dire réel, et il faudra bien “corporiser” davantage cette jouissance : ce sera la voie, double elle encore, que l’on examinera plus loin, du “plus-de-jouir” et de l’“autre jouissance”.

Néanmoins, l’être jouit, il ne fait que cela, on a vu que c’était la définition même de l’existence dans son unité. Seulement ce concept général de la jouissance, s’il permet de relativiser et de décentrer d’une certaine manière le rôle de la jouissance phallique, surtout considérée comme expression pure et simple de la jouissance masculine, on ne peut pas dire qu’il éclaire beaucoup la différence concrète de la jouissance des sexes et notamment la spécificité de la jouissance féminine. Or avec le séminaire Encore, en 1972, la problématique des jouissances évolue. Serge André (Que veut une femme ?, 1986, Navarin, p. 206) écrit : “En 1960, Lacan semblait poser l’être et la jouissance infinie qu’il soutient, comme préalables au signifiant et à la jouissance phallique que celui-ci fait exister. Dans cette approche, le signifiant phallique vient en quelque sorte coloniser un être déjà là, à qui il imposerait ses limites. Mais, dans les années 1970, il renverse cette problématique des rapports entre l’être et le signifiant, et par conséquent, des rapports entre les deux jouissances. L’être, à présent, n’est plus conçu comme préalable au signifiant, mais bien comme produit par lui”. Une conception élargie du signifiant (au “semblant” et au “discours”) permet désormais à Lacan d’affirmer qu’“il n’y a aucune réalité pré-discursive”, que “chaque réalité se fonde et se définit d’un discours" (J. Lacan, Encore, Seuil, 1974, p. 33).  La jouissance n'est pas purement "réelle", sinon dans les termes mêmes de Lacan elle serait tout à fait impossible ; d'où le recours à l'être (qui n’est pas le “réel” pour Lacan) comme jouissance toujours signifiante. Et donc la jouissance de l’être (ou jouissance de la Chose ou jouissance de l’Autre première manière) n’a jamais paru aussi mythique et aussi fantasmatique ; à l’inverse ce qu’autorise le langage sous la contrainte même de la loi phallique (nous verrons au moyen de quelle logique), c’est l’ hypothèse d’une autre jouissance que n’interdit plus, mais au con­traire que laisse entendre le langage dans son altérité la plus grande.

Lacan en vient à considérer une autre jouissance, et non plus seulement la jouissance de l’Autre, comme jouissance féminine. Celle-ci y est décrite comme supplémentaire  par rapport à la jouissance phallique, ce qui veut bien dire notamment que cette dernière, en tant que sexuelle, vaut pour les deux sexes, pour les hommes comme pour les femmes. Ce qui fait la différence, c’est la position subjective que chacun adopte vis à vis de la fonction phallique, dans la mesure où il est libre de s’y soumettre tout entier ou pas. C’est ce qu’illustre le tableau des “formules de la sexuation” à la page 73 du texte : on se contentera ici de rappeler l’opposition principale de deux colonnes, celle de gauche où s’inscrivent les for­mules relatives à la fonction phallique chez l’homme (l’Un), celle de droite où s’inscrivent les formules relatives à cette fonction chez la femme (l’Autre). On repère immédiatement comment, chez Lacan, la problématique tout entière de la jouissance, y compris celle de l’autre jouissance, est “formulée” en “fonction” du phallus, fût-ce négativement. Du côté masculin, deux cas de figure apparaissent comme faisant système : celui du sujet en tant qu’exception à la loi phallique (c’est le père mythique de Totem et tabou ), c’est-à-dire “au moins un” échappant à la castration mais contraignant corollairement les autres hommes à cette loi, laquelle n’autorise donc qu’une jouissance limitée. Du côté féminin, on pose d’abord qu’il n’existe pas de femme qui ne soit pas assujettie à la castration ; seulement le corollaire est que la femme, ou plutôt “les” femmes (puisque La femme n’existe pas, ne pouvant se fonder sur une exception fondant la règle commune : en effet l’exception est déjà posée du côté homme) ne sont pas-toutes, pas toutes entières assujetties à cette loi phallique. Les femmes sont “autres”, la jouissance féminine est “autre” en ce sens que, étant bien pour une part phallique, il existe nécessairement une part supplémentaire autrement que phallique.

Si La femme n’existe pas, il faut souligner que la première partie de la colonne de droite s’applique rigoureusement à la Mère en tant qu’effectivement elle a rapport au phallus, ne serait-ce que l’enfant qui la fait être mère et qui représente pour elle le phallus. D’une certaine ma­nière, cette opposition subsistante entre la Mère et la femme reproduit la dualité entre la jouissance de l’Autre et l’autre jouissance, la jouissance de la Mère étant par excellence celle de l’être. A priori l’autre jouissance, féminine, en tant que supplémentaire surtout, ne peut pas être qualifiée de “sexuelle”. Quoi alors ? Ne s’agissait-il pas à l’origine de résoudre l’énigme de la sexualité féminine ? Ne nous présente-t-on pas, d’autre part, l’impérieuse nécessité de l’autre jouissance à partir de l’inadaptation de la jouissance phallique à rendre compte précisément du sexuel ? S’il n’y a pas de rapport sexuel, comme l’affirme Lacan, n’est-ce pas justement dû à l’incapacité du phallus à prendre possession et à jouir du corps de l’Autre ? Dès lors, que peut bien signifier une expression comme “la jouissance de l’Autre sexe” ? L’“ordre sexuel” est-il d’abord phallique, “homosexuel” en un sens, ou au contraire est-ce la jouissance féminine qui le définit avec son “hétérosexualité” radicale? Etc. L’ambiguïté est réelle puisque, d’une part, on affirme que la jouissance phallique est purement sexuelle, mais que d’autre part il faut compter sur une autre jouissance, y compris pour trouver un sens au sexuel.

La difficulté réside dans la dépendance de principe de l’autre jouissance à la jouissance phallique, bien qu’inversement la seconde se découpe en quelque sorte sur la possibilité de la première. La jouissance féminine, nous ne pourrions que la supposer et la décrire né­gativement... C’est alors que Lacan utilise parallèlement les ressources logiques, selon lui adéquates, de l’“implication maté­rielle”. Et voici comment il le justifie : “La jouissance, donc, comment allons-nous exprimer ce qu’il ne faudrait pas à son propos, sinon par ceci — s’il y en avait une autre, il ne faudrait pas que ce soit celle-là (...). Qu’est-ce que ça désigne, celle-là  ? Est-ce que ça désigne ce qui, dans la phrase, est l’autre, ou celle dont nous sommes partis pour désigner cette autre comme autre ? Ce que je dis là se soutient au niveau de l’implication matérielle parce que la première partie désigne quelque chose de faux. S’il y en avait une autre, mais il n’y en a pas d’autre que la jouissance phallique — sauf celle sur laquelle la femme ne souffle mot, peut-être parce qu’elle ne la connaît pas, celle qui la fait pas-toute" (Lacan, Encore, p. 56). Donc c’est d’un seul mouvement que Lacan essaie de poser à la fois l’insuffisance de la jouissance phallique, limitée par le langage, et l’inévitable hypothèse d’une jouissance plus complète et plus corporelle, bref d’“autre chose” ; cependant que cette autre jouissance reste indicible ou ineffable, c’est bien la première jouissance qui l’implique “matériellement” à partir d’une impossibilité ou d’un manque inhérents au langage lui-même, et donc au phallus ; à savoir qu’il est dans l’essence du langage de faire signe vers son dehors... Toute la difficulté rencontrée ici par Lacan est de parvenir à penser (et à formuler) un au-delà du langage que toute sa doctrine, et la psychanalyse tout entière ne peuvent que refuser. La doctrine de Lacan sur ce plan reste fragile, dès lors que l’autre jouissance est posée — négativement — comme un pur effet du signifiant phallus. Et pourtant elle fait signe, indéniablement, vers cette autre jouissance dite “féminine”, nécessairement en-corps (sinon nous retomberions dans une mystique de l’Amour) mais toujours et encore signifiante (sinon elle en ferait pas sens et nous ne pourrions rien en dire, ni surtout l’écrire). Heureusement tout n’a pas été dit et soldé, à propos de “ce que peut un corps” comme le questionnait déjà Spinoza, autrement dit comment un corps peut jouir et signifier, jouir en signifiant “au-delà” de la seule fonction phallique.

dm

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